Votre neveu
       
       
         
         

silvado1803_@hotmail.com

      Monsieur,

Respectueuse... (c'est une révérence, que j'ai apprise avec mon maître de ballet). J'oserai vous poser une question qui inquiète l'humanité depuis beaucoup de temps. Que pensez-vous de votre neveu?

 

       
         

Napoléon Bonaparte

      Très chère et révérencieuse inconnue,

Vous me posez là une question intrigante... Comment diable mon neveu peut-il vous intéresser? Seriez-vous en proie à des tracas que la jeunesse de ce jouvenceau aurait exacerbés? Vous a-t-il nui par malice enfantine ou causé quelque émoi que ce soit? Du reste, duquel me parlez-vous? Je m'interroge et par la même occasion vous renvoie à vos devoirs. Je souhaite, madame, avoir de plus amples renseignements afin de vous répondre de façon convenable.

Que me tait-on qui vaille l'inquiétude de l'humanité? Serait-il par hasard de la trempe de son oncle...? Dans l'attente d'une prochaine lettre contenant ces détails, je dépose, madame, un chaste et respectueux baiser sur votre poignet que je devine frémissant.

Napoléon
         
         

silvado1803_@hotmail.com

      Maître,

Je parle du petit Louis, qui s'est fait couronner Empereur, après avoir été élu président. Et il a fait pas mal de confusions au Mexique, lui... J'ai pensé que vous étiez au courant. Là où vous êtes vous n'avez jamais rencontré M. Hugo? Victor Hugo. Il a même écrit un livre de poésies flamboyantes contre votre neveu. Vous ne recevez pas de journaux? Incroyable le manque de considération envers vous, les esprits brillants.

Je vais voir si je trouve les paroles d'une chansonette gracieuse chantée en hommage à Louis Napoléon, dit aussi le Petit. Très gracieuse en effet, un peu grivoise... très parisienne.

Altesse, vous me permettez une autre question? Pourquoi vous avez la main toujours dans la même position, c'étaient des puces? Ulcère? Vous cherchiez quelque chose dans votre poche?

Bien à vous
         
         

Napoléon Bonaparte

      Madame,

J'ai bien ri en recevant cette nouvelle lettre! Certes, le fils de mon frère Louis est bien grand, mais il n'a que huit ou neuf ans, madame! Et je ne vois rien en lui qui puisse me laisser croire qu'un jour il vienne à devenir Empereur. Que Diable, oubliez-vous mon fils! Le duc de Reichstadt sera assurément meilleur rempart que ce neveu terne aux yeux fuyants. D'autre part, j'aimerais bien savoir, selon ce que vous m'en dites, ce qu'il adviendrait des Bourbon! J'ose croire ne rien vous apprendre en vous rappelant que le gros bêta qui se fait pompeusement appeler Louis XVIII et qui a honteusement accepté la rétrocession des acquis d'avant la révolution en échange de sa restauration sur le trône de France me semble bien peu enclin à revoir quelque Buonaparte que ce soit en son entourage.

Je me demande également ce que vous entendez par Président... Président de quoi? D'une fabrique de fromage de Camembert? Puissiez-vous m'éclairer, cela m'amuse beaucoup. Vous me parlez également dans votre aimable lettre du Mexique. J'aimerais bien savoir par quelles pirouettes diplomatiques les intérêts de la Nation Française passeraient par ce pays d'Amérique, Madame. L'orde du monde aurait-il déjà tant changé que l'on vienne à exporter nos soldats par-delà l'océan? Je ne crois pas me souvenir que la Marine Française ait primauté sur ses ennemis...

Ce Victor Hugo, par contre je crois savoir de qui vous me parlez. Il s'agit certainement du fils du général Hugo. Je ne l'ai pas vu parmi mes gens à Sainte-Hélène... Je trouve votre lettre bien incohérente, pardonnez-moi de vous le dire, Madame. Pour terminer, non, rassurez-vous, je n'ai pas de parasites, enfin, pas de ce genre... ils sont restés à Paris, si vous y allez, vous en verrez pléthore...

Il est exact que mon estomac me cause ennui, mais rassurez-vous; l'on me soigne avec de l'émétique. Cela me cause forts tourments, nausées et vomissements, mais Monsieur de Montholon et le docteur Antommarchi m'assurent que cela devrait m'aider. Je veux bien le croire...du reste, ai-je le choix?

La position de ma main est beaucoup plus une suggestion de mes portraitistes, Madame. Vous n'êtes pas sans savoir que je suis un perpétuel objet de mouvance, la terre ne tourne pas assez vite pour moi, et, ne pouvant pas bouger le temps que ces messieurs ne m'esquissent, ils m'ont proposé ce stratagème afin de me faire tenir tranquille. J'avouerai néanmoins que cela m'apporte un certain réconfort , la chaleur de ma main semblant apaiser mes crampes.

Je termine cette lettre en souhaitant ardemment avoir de vos nouvelles très bientôt; vos charmants écrits étant un baume sur les plaies que me cause cette méchante île de Sainte-Hélène. Le rire étant le plus sain des remèdes, je guérirais sans aucun doute de la plus agréable des façons. J'aurai toujours grand plaisir à recevoir de vos propos et à vous en donner des miens. Dans l'attente de vos nouvelles qui me manquent déjà, je dépose à vos pieds la fleur de l'amitié. Puissiez-vous l'arroser généreusement, elle fleurira d'abondance et produira des fruits au goût exquis qu'il me tarde de déguster.

Napoléon
         
         
silvado1803_@hotmail.com       Empereur...

J'ai de bonnes et de mauvaises nouvelles... Les mauvaises sont vraiment mauvaises... Vous croyez à la vie après la mort? Les bonnes? Vous ignorez tout de Heavy Metal, funk et rap, trance, dance, techno, acid house... Ça me laisse toute songeuse, je veux dire, les bienfaits de votre état, pas ces horreurs que je viens de nommer. Mais si l'on pense que vos oreilles sont habituées aux sons de la bataille, l'artillerie, les cris, euuuh... vous ne trouveriez pas étrange... non, non...

En ce qui concerne les mauvaises nouvelles... euuhh, quel est votre vin préféré maître? Je crois qu'elles sont longues et je suis sûre que vous aurez beaucoup de soif. Et attention, ce garçon de 8 ans... hmmmm un enfant terrible sans doute...

Je vous quitte empereur, pour entendre avec plus d'attention un menuet de Mozart. Vous aimez la musique, maître? Et Beethoven? Qu'est-ce que vous en pensez?

Votre humble admiratrice,

Silvado
         
         

Napoléon Bonaparte

      Madame,

Je reviens de biner mon jardinet. Savez-vous planter les choux, très chère amie? Ici, ils ne viennent pas bien, le sol ne leur convient guère... En fait, il n'y a que les cailloux qui semblent se complaire en ces lieux. Chaque jour, j'en trouve de nouveaux dans mon modeste carré de laitue... À croire que Sir Hudson Lowe les plante sitôt que j'ai le dos tourné! Quel homme désagréable!

Je suis peu accoutumé à vos façons de m'aborder, Madame. Non pas que vos manières me déplaisent, loin de là, mais je crois déceler en vous une nature joyeuse quoique cultivée. Les choses dont vous me parlez me sont inconnues, mais il me plaît de vous lire à ces sujets... Beethoven.... Madame, cet homme ne m'a jamais compris. Pas étonnant qu'il soit sourd, pourrais-je ajouter si j'étais taquin... Il me traite comme l'égal des rois! Il me confond avec ces sots béats qui passent leurs journées à roter et à trouver des façons toujours inédites de ne rien faire. Ai-je l'air d'un magot royal, Madame? Croyez-vous que j'eus souffert de m'offrir en rempart contre nos ennemis pour me voir comparer à....ça! Ce pauvre musicien, s'il est un génie en son domaine, ne comprend, hélas rien à la politique. C'est dans l'usage des temps que de flatter ces sots pour mieux leur faire rendre gorge, mais Monsieur Beethoven, j'en ai peur, préfère les discours insensés de ceux qui m'ont emmené cultiver des choux sur une terre de Caïn.

Il m'a dédié une pièce, magnifique, je dois le dire, et s'est bien vite empressé de me juger par le petit bout de la lorgnette... Quand donc les hommes comprendront-ils qu'on les dirige mieux par leurs vices que par leurs vertus? Croyez- vous donc que je me complaise dans les ronds-de-jambe et les génuflexions? Je préfère la poignée de main virile et chaude du laboureur à celle flasque et froide du pamphlétaire vitriolique qui signe les inepties que Monsieur Beethoven aime tant à lire.... Si tant est que ce monsieur puisse avoir un jugement, je trouve regrettable qu'il se borne à la littérature de mes ennemis. Que diable, n'aurai-je donc fait que des sottises? Il me semble que ce langage est outrecuidant et indigne d'un homme de cette qualité. Sachez que moi, je l'estime fort pour ce qu'il fait de mieux. S'il pouvait simplement se limiter à cela...

Je vais aller prendre l'air, mes nausées me reprennent, et ce coquin d'Antommarchi qui me poursuit de ses potions douteuses! Ah Madame! Il n'y a pas loin de la gloire à la tragédie! Souhaitant ardemment avoir des nouvelles de vous très bientôt, je demeure, Madame, votre dévoué.

Napoléon
         
         

silvado1803_@hotmail.com

      Monsieur,

Non, je regrette, je ne sais rien cultiver, sauf les amitiés? Ça me suffit, même si je pense que quelques asperges fraîches me plairaient énormément. Et je vous dis, Empereur des Français, si je suis là où je suis, c'est en partie votre faute. Et vous me direz, mais comment? Comment j'aurais pu influencer le destin d'une inconnue?

Demandez à votre général Junot, quand vous aurez l'opportunité, comment la famille royale portugaise s'est enfuie en emportant ses gens avec elle. Si vite ils l'ont fait, que la reine, pas aussi folle qu'on le disait, a dit: Pas si vite! On va penser qu'on fait fuite...

Beethoven n'a pas pu comprendre votre attitude... D'ailleurs j'aimerais bien que vous me l'expliquiez plus en détails. Vous avez voulu rebâtir et augmenter l'empire de Charlemagne? Devenir un nouveau Alexandre? Cela vous est venu petit à petit ou vous aviez toujours eu ces rêves de grandeur et pouvoir sans bornes? Et quand vous étiez en France, les pins de Corse ne vous manquaient pas?

Et pourquoi les abeilles? Il est vrai que ce sont des fleurs de lys à l'envers? Beaucoup de questions pour nourrir cette correspondance si agréable. Et vous distraire de vos nausées et de l'ennui de l'exil.

Votre admiratrice,

Silvado

PS. Si je ne me trompe pas, Empereur, cet Antommarchi est beaucoup plus coquin que vous le pensez...
         
         

Napoléon Bonaparte

      Très chère amie,

Je dois avant de vous répondre, vous faire part de la surprise que vous avez éveillée en moi. Ainsi, vous seriez Portugaise, chère Madame. Enfin, je comprends que vous le fûtes... Seriez-vous de la suite de vos souverains, ceux qui quittèrent pour le Brésil? Y seriez-vous toujours, Madame? Ce pauvre Junot fut malheureusement toujours incapable de quoi que ce soit sans que je ne l'aie dans à l'oeil. Courageux exécutant mais piètre général, Madame. Nos amitiés nous coûteront toujours bien cher, je le crains. Il est parfois triste d' être un homme de coeur, le savez-vous?

Vous m'interrogez sur Monsieur Beethoven. Je crois que la réponse lui appartient plus à lui qu'à moi, mais je devine plus que je ne sais que ce Monsieur au demeurant fort colérique est également obtus d'esprit. Pour la petite histoire, mais que cela demeure entre nous, vous devez savoir que les idéaux de Monsieur Beethoven passent nécessairement par l'accord entre souverains des autres nations d'Europe. Cela ne peut se faire sans que ces gens ne me considèrent des leurs. Ainsi avance le monde, Madame; un grand pas en avant, deux petits en arrière. Il est des choses que la haute politique seule puisse régler. Ce n'est pas vrai que la musique adoucisse les moeurs, il faut y joindre une grande part de somptuosité si l'on veut parvenir à amener les gens à raison. Et cela, je crains que ce musicien, tout génial qu'il fusse, ne puisse le comprendre. C'est au-delà de son entendement et je vous le répète, je préférerais que les hommes se consacrent à leurs talents.

Ce choix de l'abeille impériale fut longuement discuté. Saviez-vous qu'à l'origine, les fondateurs de la dynastie Franque l'arboraient sur leurs écus? J'ai considéré que cela représentait à la fois un hommage, un souvenir et également une source d'unité entre les différents peuples qui forment l'Empire. S'il peut également rallier les Royalistes et autres aristocrates, vous m'en voyez heureux, Madame. Je ne suis ni Bonnet Phrygien ni Talon Rouge; je suis National. Et à ce titre, rien ne doit être laissé au hasard pour cimenter l'Esprit Européen que je considère comme étant l'Avenir de ce continent. Si les ennemis de l'Empire y voient une fleur de lys stylisée, et bien j'en suis fort heureux et me garderai bien de les en dissuader si cela peut tendre à amadouer les tensions et éviter les guerres.

Je me réclame l'héritier de Charlemagne, mais je dois vous rappeler que c'est uniquement dans un but de paix. J'ai toujours été poussé à reculer les frontières de l'Empire et ce, à mon grand dam. Il n'est aucune guerre que je n'aie désirée, Madame. On m'a toujours attaqué et je n'aurai jamais fait autre chose que de me défendre. Les historiens seront bien obligés de l'admettre et de remettre les choses en perspective. Et sur ce point, je serai toujours inattaquable.

En terminant, chère amie, je vous annonce que dès la prochaine saison, je me mettrai à la recherche d'une façon d'amender le sol ingrat de Ste-Hélène. J'aimerais assez y planter des asperges, mais les griffes sont introuvables, ici. Et l'on me chuchote qu'il leur faut trois longues années de maturité avant de procéder à une première récolte. Cela nous laisse encore bien des discussions en devenir...

En espérant que je fasse partie de vos pensées comme vous faites partie des miennes, je vous souhaite, Madame, une agréable journée suivie d'une douce nuit.

Napoléon