Votre famille, vos ambitions
       
       
         
         

franck.dintilhac@pi.be

      Monsieur,

J'ai beaucoup de questions à vous poser... Premièrement avez-vous toujours eu l'ambition de devenir empereur? Ou militaire? Sinon je m' interrogeais sur vos relations avec Joséphine et Marie-Louise... (même si cela tient plus de votre vie privée). Qui étaient vos meilleurs amis? Je connais vos nombreux frères et soeurs, avec lesquels vous entendiez-vous le mieux...

Si je vous pose ces questions indiscrètes Monsieur, ce n'est pas seulement par curiosité, mais aussi avant tout pour la postérité...
Votre dévouée,

Twisterstar

P.S. Est-ce vrai que c'est vous qui avez écrit vos mémoires?

 

       
         

Napoléon Bonaparte

      Mademoiselle,

J'ai eu quelques difficultés avec le contenu de vos questions; ce qui explique les délais à vous répondre. Que vous vous souciez de ma postérité me porte assez à sourire, je vous l'avoue bien net. Ne craignez rien sur ce point, je m'occupe assez bien de mes affaires moi-même et n'ai nul besoin de vos bons soins.

Si j'ai toujours caressé l'idée d'être Empereur...? Eh bien oui... et non! Oui car tout jeune, je me mettais à rêver à Alexandre le Grand, à Charlemagne, à Frédéric, aussi. Mes lectures m'ont tout naturellement mis devant les yeux les faits d'armes de ces grands hommes et je me suis juré qu'un jour je serais leur égal. À tout le moins...

Non, car il s'agit d'espoirs d'enfant, de ces rêves qu'on escamote gentiment dans les tréfonds de son cerveau où ils s'assoupissent jusqu'à ce qu'un stimulus les remonte à notre entendement. Ce rappel à mes bons souvenirs se produisit peu après la bataille de Lodi. À ce moment je compris que je pouvais être «quelque chose» si je le voulais puissamment. Je l'ai voulu puissamment.

Par contre, j'ai toujours été fait pour les arts militaires. J'aurais dû être marin, j'en aurais eu les compétences mais le destin en a décidé autrement. La famille Bonaparte était plus versée dans les professions dites libérales. Nous avons toujours été de brillants orateurs, voire même plaideurs. Sur ce point, je suis plutôt différent des autres membres de ma famille en ce sens que mon génie est également militaire et stratégique. Je suis tout entier fait pour la discipline et la rigueur du travail, ce qui n'est pas le cas des autres membres Bonaparte et m'a amené un doute sur ma naissance véritable. Mais cela est une autre histoire.

Ayant tôt pris le contrôle de la famille, vous devinerez aisément que mes nombreux frères et soeurs m'auront toujours un peu jalousé, ce qui jette une chape d'ombre sur les relations que j'ai pu entretenir avec eux. Toutefois, ils sont ma famille et je me suis toujours senti redevable envers ce fait. Dire qu'ils m'ont bien mal servi serait un amusant euphémisme sur lequel je saute à pieds joints. La famille est une chaîne bien lourde à porter, mademoiselle! Chaîne de sang et de chair, mais chaîne tout de même! Ma soeur Pauline fut toujours ma préférée, elle est d'ailleurs la seule à s'être déplacée lors de mon précédent exil. Elle m'a également, tout comme ma révérée mère, avancé des sommes considérables pour la préparation de l'évasion d'il y a 3 ans. Je lui en suis éternellement gré.

Aucun de mes frères n'est digne d'intérêt. Ce sont des petits hommes qui ont su sucer la sève nourissière que je leur présentais jusqu'à plus soif. Pas de mauvais hommes, mais des ingrats qui ont toujours considéré que l'hérédité leur accordait des droits que mon talent seul leur apportait. Ne perdez pas votre temps avec eux, ils n'en sont point dignes. Marie-Josèphe Rose Tasher de la Pagerie Beauharnais fut un galant trophée à particule que le général Bonaparte s'enthousiasma d'avoir pour épouse. L'Empereur Napoléon, à son grand dam, dût s'en détacher pour le service de l'état et cela l'amena à épouser un ventre... Marie-Louise de Habsbourg-Lorraine, une solide pucelle que je me suis hâté d'honorer. Maintenant que je n'ai plus de nouvelles, je m'interroge sur le sort qui nous sépare. Joséphine est hélas décédée il y a quatre années, en 1814 à la Malmaison des suites de ce qu'on m'a affirmé être une vilaine grippe. Vilaine, elle devait l'être assez, parce que l'Impératrice Joséphine n'était pas du genre à se laisser intimider par si peu. Là encore, j'entretiens certains doutes.

Je n'ai pas d'amis, mademoiselle. Mon coeur n'en connaît point le besoin. Mais s'il devait y avoir un homme qui puisse se targuer de l'être, je pense que le Maréchal Jean Lannes n'en serait pas bien loin. Je vous engage d'ailleurs à lire la correspondance que monsieur Delapravda a bien élégamment mis à la disposition du peuple sur les murs de son cabinet de travail. Cabinet de travail qui m'étonne d'ailleurs par sa fonctionnalité. Comment en si peu d'espace pouvoir mettre tant de choses! Cela restera, je le crains un mystère pour moi. Tout comme vous l'êtes, mademoiselle. Apportez un peu de réconfort à un homme bien malheureux de ne pouvoir vous offrir ses hommages et venez me rendre visite! Ma modeste demeure vous accueillera avec joie et le plaisir que vous pourrez apporter à l'homme que je suis vous donnera bien des soirées de discussions que vos amies vous envieront. Vous pourriez d'ailleurs amener une dame de compagnie, je ne m'y opposerai certes pas.

Dans l'attente d'avoir de vos nouvelles, je dépose, mademoiselle, une fleur d'espoir dans le vase de la complicité que vous me tendez si bienveillamment.

Napoléon
         
         

franck.dintilhac@pi.be

      Monsieur,

Je crains de ne pouvoir accepter votre invitation: en effet, l'île de Sainte-Hélène est bien loin et je crains de ne pouvoir m'embarquer dans une pareille aventure, même pour avoir le plaisir de vous rencontrer Monsieur. Mais vous, comptez-vous enfin vous échapper de Sainte-Hélène comme vous le fîtes de l'île d'Elbe? Je suis sûr que vous auriez encore beaucoup de partisans...

Encore une question: Considérez-vous la bataille de la Moskova comme une victoire? Vous avez en effet si je ne m'abuse eu beaucoup de pertes à cette occasion...

Veuillez accepter l'expression de mes sentiments les plus distingués
         
         

Napoléon Bonaparte

      Très chère amie,

Vous permettez que je vous considère ainsi, Madame? Il est fort fâcheux à un homme comme moi qui n'a que cela à faire de ses journées, soit répondre au courrier, que de se voir priver de ce plaisir, si ce n'est devoir, de par la mesquinerie d'un homme. Ce Hudson Lowe, Madame, me fait maintenant l'outrage de plaider la pénurie de papier et d'encre... autre mesquinerie à ajouter à celles déjà bien replètes de son incompétence et de son outrecuidance.

Ce qui vous expliquera la nature du délai, par ailleurs inacceptable envers une dame que je devine intelligente, à vous répondre. Hélas! Hélas! Hélas! Il n'est de remède contre l'imbécilité et ce Mr. Lowe recule chaque jour les frontières de la médiocrité. Fasse au Ciel qu'il trébuche et glisse dans sa bouge d'où il n'aurait jamais du sortir! Mais cessons de parler insignifiance... Non, Madame, pas plus que vous ne viendrez sur mon île, je ne la quitterai.

Mon temps est révolu, je laisse la place toute chaude et des bottes bien grandes pour ces Bourbons incapables! Ce ne sont pas les occasions qui manquent, croyez-moi et j'ai l'impression que ce grand corniaud de Gourgaud est allé se répandre en calomnie sur ma personne parce que depuis son départ on me fait la vie dure. Fatalité! Fatalité! Mon étoile a pâli, que voulez-vous! Moi qui ai chevauché toutes les routes d'Europe alors que Berlin était aux faubourgs de Paris, que Rome était deuxième ville de l'Empire, que Vienne m'acclamait... moi qui ai foulé au pied les Habsbourg, qui ai fait vaciller sur leur socle tout ce que l'Europe comptait de vieilles couronnes... Moi qui ai vu brûler Moscou...

Et bien cet homme, Madame, est confiné à un îlot rocheux aux antipodes, cloué au pilori par le bon George lV, ce galant que l'on dit Roi d'Angleterre!

Et cet Empereur déchu et déçu de ne pouvoir vous baiser la main n'est même plus fichu de monter à cheval, honte! honte! honte! Je préfère pourrir sur ce rocher misérable et demeurer à tout jamais une tache dans l'honneur et la grandeur de ce que l'Angleterre a fait de plus misérable. Mes partisans le comprendront; je les sers mieux ici qu'à Paris, dorénavant. Et puis, le Roi de Rome n'est-il pas de ma chair? Qu'on le place sur le trône et je vivrai à travers lui!

Quant à Borodino que je préfère à Moskowa, oui, Madame, ce fut une victoire. Une victoire sans panache, mais une victoire tout de même. Mes Aigles ont passé le Niémen et, n'eut été du climat exécrable de ce pays d'esclaves abrutis par leurs Seigneurs, et bien on passerait de Moscou à Paris comme de Fontainebleau à Nevers.

Je vous prie, Madame, d'accepter mes hommages les plus respectueux et je dépose en gage, un chaste baiser sur votre poignet que je devine parfumé.

Napoléon