Kelly
écrit à

   


Napoléon

   


Vos trois généraux
 

    Mon cher Napoléon Bonaparte,

Est-ce que par hasard vous pourriez vous souvenir de vos trois généraux? Berthier par exemple: racontez-moi son histoire car je descends de lui mais je ne le connais pas. Quel dommage de ne pas connaître ses ancêtres!

J'attends votre réponse le plus vite possible. Merci!

Kelly

Avec tous mes regrets pour le délai pris à vous répondre.

Votre missive est bien singulière, qui me force à choisir trois personnes parmi une foule de braves! Et comme vous me demandez Berthier, le choix s’en trouve réduit à deux! Il est bien cruel de votre part de m’obliger à un tel dilemme! Mais soit. Voici ce que je peux dire sur trois d’entre eux. Vous me demandez de parler de trois généraux quand leur nombre dépasse le millier, et vous citez Berthier alors qu’il est maréchal. J’en déduis qu’il s’agit d’une erreur de votre part et que c’est bien des maréchaux dont il sera question. Il y en eut vingt-six au total. Je vous parlerai donc de Berthier, Lannes et Ney.

Louis Alexandre Berthier
Prince de Neuchâtel et de Wagram
Maréchal d’Empire
Grand Veneur
1753-1815
Berthier! Il expédiait tous les ordres et les différents détails particuliers avec une régularité, une précision et une promptitude admirables... C’est un travail pour lequel il était toujours prêt et infatigable. Il était un des plus grands et des plus précieux pour moi, nul autre n’eût pu le remplacer. Né en 1753, fils d’ingénieur du roi, il a fréquenté l’École de génie militaire et a participé à la guerre d’Indépendance américaine. De retour en France en 1789, il est affecté à la garde nationale, à Versailles. Il a aidé des membres de la famille de Louis XVI à fuir la Révolution. Je l’ai rencontré durant la première campagne d’Italie, en 1796. Je remarquai son courage à Lodi et sa capacité à lire les cartes et à présenter de façon claire des mouvements et manœuvres pourtant très complexes. J’en fis mon chef d’état-major. Il avait une facilité immense à relayer les ordres. Il fut l’un de ceux que j’ai le plus souvent récompensés, mais aussi avec lequel je fus le plus sévère. Nous avions une relation peu commune. C’est un ami fidèle et obéissant. C’est lui que j’ai envoyé à Vienne demander la main de Marie-Louise. Il a pourtant choisi d’aller vers le roi Louis XVIII à la première abdication et a refusé de me répondre lorsque je l’ai demandé à mon retour en 1815. Il est mort dans d’étranges circonstances, dans sa demeure de Bamberg, en 1815. On parle de suicide ou d’accident, je ne sais trop.

Jean Lannes
Duc de Montebello
Maréchal d’Empire
1769-1809
Lannes était un ami, un homme qui avait tout mon respect et qui est mort bravement des suites de la bataille d’Essling, durant laquelle un boulet lui a arraché les deux jambes. Il avait un franc-parler et une brutalité que je lui tolérais volontiers. Il fut mon compagnon d’armes pendant seize ans et le plus courageux de tous les hommes que j’ai connus. Je le considérais comme mon meilleur ami. Sa perte fut pour moi terrible. Il était fils de garçon d’écurie et devait devenir teinturier avant de se lancer dans la carrière militaire en 1792 dans un bataillon de volontaires. Il fut de toutes les batailles en Italie, où il reçut notamment deux balles à Arcole. Il fut envoyé pour recevoir la demande de paix du pape à la suite de sa victoire d’Imola. Il fut de la campagne d’Égypte, il s’illustra à Saint-Jean-d’Acre. Il fut à mes côtés pour Brumaire, Montebello, Marengo... il fut toujours là, sauf quand une blessure majeure l’en empêchait. Après sa mort au combat, je fis mettre sa dépouille au Panthéon, en grande pompe, avec les grands hommes.

Michel Ney
Duc d’Elchingen
Prince de la Moskova
Maréchal d’Empire
1769-1815
Ney ne méritait certainement pas la mort qu’on lui a réservée, la condamnation à mort par balles, fusillé après Waterloo et la seconde restauration de la monarchie. Sa bravoure était immense, mais il ne faut pas aller plus loin. L’esprit lui a cruellement manqué parfois. S’il avait montré plus de fougue à la bataille de Quatre-Bras, s’il avait attendu avant de charger à Waterloo, bien des choses auraient été différentes, et je ne vous écrirais peut-être pas de Sainte-Hélène en ce moment! Il était fils de tonnelier et s’est engagé dans l’armée en 1787. Il fut remarqué par Kléber en 1794, ses hommes le surnommant «l’infatigable». Il faisait des miracles avec peu d’effectifs, il a même pris Manheim avec seulement cent cinquante hommes et un peu de ruse et d’audace. Il fit plus de dix mille prisonniers à Hohenlinden. Il n’était pas cependant très bon stratège pour autant. Il sut toujours accomplir des actes de courage. Il mena une attaque décisive lors de la bataille de la Moskova et fut le dernier à quitter la Russie lors de la terrible retraite de 1812. Lors de mon retour de l’île d’Elbe, il promit de me ramener au roi dans une cage en fer, mais se joignit plutôt à moi pour mon retour au pouvoir. C’est pourquoi il fut condamné à mort par la chambre des Pairs.

Heureux de vous avoir éclairée, chère Kelly.

Bien à vous,
Napoléon