Vos relations avec Joséphine
       
       
         
         

Anonyme

      Votre Altesse impériale,

Lors de vos diverses campagnes, lorsque vous vous apprêtiez à rejoindre la capitale de votre empire, il paraît que vous demandiez à l'Impératrice Joséphine de ne pas se laver jusqu'à votre retour.

Est-ce vrai et si oui, pourquoi?

Bien à vous,

Baronne d'Anonymat-Confiden-Ciel

 

       
         

Napoléon Bonaparte

      Madame la Baronne,

Vous me voyez outré. Enfin, Madame, où prenez-vous vos sources? Quels genres d' ouvrages libidineux lit-on maintenant dans les salons parisiens? Croyez- vous sincèrement, en mon âme et conscience, que je puisse m'adonner à ce genre de bassesses? Croyez-vous qu'il suffise d'écrire je ne sais trop quelle turpitude insensée pour qu'aussitôt elle soit marquée du sceau impérial?

On a dit tant sur moi, Madame. Tant et tant que je n'aurais pas assez de toute ma vie pour les lire. On m'a traité de frère incestueux,de fils démoniaque, d'ogre dépravé, de bougre licencieux, de tyran sanguinaire, d'empereur vide de coeur pour qui la vie de ses sujets n'était que statistiquement négligeable. On m'a dépeint comme un grossier individu, prompt à relever les jupes et à trousser les Comtesses; fort heureusement, vous êtes Baronne, donc vous êtes hors de danger...

Madame, sachez qu'on ne nait pas Empereur, on le devient. Sachez que l'on n'admire que ce qui est admirable et que l'on ne vénère que ce qui est vénérable. À ce titre, je suis plutôt bien logé, convenez-en avec moi et cessez de prêter oreille à des ragots de femme de chambre en mal de sensations. Souvenez-vous que je n'ai jamais rien fait qui puisse nuire au peuple français que je n'aie assumé ma présence sur cet infect îlot rocheux en est bien la preuve, d'ailleurs. Et ce serait bien mal traiter ce digne peuple que de lui laisser la marque d'un souverain soudard, Madame. Je fus soldat-empereur, certes, je ne me suis toutefois jamais comporté de façon méprisable ou déshonorante.

Du reste, pensez à ce qu'il puisse y avoir d'outrageant pour l'Impératrice Joséphine dans votre question. Les femmes se mordraient-elles au sang pour le grand plaisir du sang? Laissez mes adversaires se vautrer dans la fange, ils en sont issus, c'est un goût qu'ils adorent... Si vous ne voulez être associée aux effluves d'alcôves, Madame, je vous suggère de peser vos questions avant de les formuler. C'est grande misère que de voir du sang bleu manier le surin de façon aussi ignomineuse, au risque de tacher les dentelles. Sachez que le sang, fût-il bleu, reste grande misère à éponger....

Toutefois, si d'aventure vos déplacements vous menaient dans l'Atlantique Sud, sachez que j'aurais grand plaisir à dissiper tout doute que vous puissiez entretenir sur mes capacités à être un parfait homme du monde. Nous pourrions discourir de tout cela devant un bon feu, et je vous promets que vous repartiriez convaincue de ma parfaite rectitude. Il va de soi que je vous accorderais volontiers le gite et le couvert, ainsi qu'il sied à une dame de votre rang.

Napoléon