Aymar
écrit à

   


Napoléon

   


Vente de la Louisiane aux USA
 

   

Majesté,

Votre vie et votre oeuvre m'emplissent d'admiration et de respect. Cependant, je vais me permettre de vous soumettre une interrogation qui est mienne concernant la vente de la Louisiane aux États-Unis d'Amérique.

En cédant à un prix relativement modique aux américains plus de 2 144 476 km2 de territoire, vous avez renforcé la puissance des États-Unis à fort long terme et contribué à l'avènement ce qui allait devenir pour notre monde actuel la continuation de ce que fut la Grande-Bretagne à votre époque: une nouvelle nation anglo-saxonne impérialiste et dominatrice, visant l'hégémonie totale, cherchant à assurer sur tous les continents sa domination militaire, culturelle et diplomatique, ayant hérité des appétits coloniaux de son «ancêtre». Autrement dit, précisément ce contre quoi vous avez combattu durant votre règne!

Ne pensez-vous pas qu'il eut peut-être mieux valu conserver la Louisiane qui aurait pu servir à établir une tête de pont de l'empire français en Amérique du Nord? À moins qu'une forte nécessité ne vous ait poussé à cette vente...

J'ai pris connaissance de la missive de votre premier valet de chambre engageant à ne pas vous soumettre de problèmes de notre époque sur lesquels il vous serait difficile de vous prononcer, mais je me permets cependant de récapituler brièvement les agissements des Américains dans le monde durant les dernières décennies. Je pourrais ainsi justifier à vos yeux mes réserves concernant la vente de la Louisiane! Les États-Unis d'Amérique sont aujourd'hui la première puissance économique et militaire du monde, très loin devant la Russie, la Grande-Bretagne (qui leur est désormais totalement dévouée) et notre chère France. Son arrogance ne connaît plus de borne et rien ne semble pouvoir l'arrêter dans sa course effrénée aux armements. Elle n'hésite pas à intervenir militairement partout où le caprice lui en vient, déclenchant des guerres extrêmement meurtrières, et a montré à plusieurs reprises qu'elle se souciait désormais comme d'une guigne de l'avis des autres nations ainsi que des traités internationaux qu'elle-même, dans le passé, avait contribué à établir. Elle possède des armes dont le potentiel de destruction est terrifiant et dépasse de très loin celles dont ont pu disposer la Grande Armée.
De plus, son objectif déclaré, sur lequel de nombreux présidents américains ont fait campagne, est d'exercer un véritable «leadership» sur toutes les autres nations du monde. Heureusement, jusqu'à aujourd'hui, la France, contrairement à la Grande-Bretagne, a su faire preuve d'indépendance à l'égard de l'«hyperpuissance» américaine et a même publiquement manifesté sa désapprobation à l'égard de la politique de domination des États-Unis -ce qui lui a néanmoins valu de lourdes sanctions économiques.

Voici donc, Majesté, ce que sont aujourd'hui les États-Unis d'Amérique et voici pourquoi je considère comme une erreur de votre part la vente de la Louisiane.
J'attends avec intérêt de connaître votre avis quand à mes interrogations.

Très respectueusement,
Aymar


Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre du 29 décembre me questionnant sur la vente de la Louisiane. Je ne peux en aucun cas partager votre avis sur la question. La Louisiane ne peut avoir contribué à l’essor des États-Unis d’Amérique de façon aussi significative que vous me le dites. Ce pays était déjà un «Hercule au berceau» bien avant cette vente. Si vous tenez à rendre quelqu’un responsable de leur évolution politique de notre côté de l’océan, adressez plutôt vos remarques à Louis XVI et son administration, qui ont directement contribué à la victoire des Américains face aux Britanniques.

Je trouve cependant bien regrettable d’apprendre que les États-Unis ne sont devenus que les successeurs des Anglais, politiquement parlant. Ils ont inspiré les révolutionnaires de 1789 avec la fondation de leur République. J’ignore ce qui a pu mener leurs décisions, mais en aucun cas ne m’en sens responsable. Quand j’ai vendu la Louisiane en 1803, elle ne représentait qu’une menace supplémentaire. Après la défaite de Saint-Domingue, la position française aux Antilles était plus que chancelante. La Louisiane occupée par l’Espagne jusqu’à cette date nous ayant été rendue, si j’avais pris possession effective du territoire, j’aurais eu à combattre les Anglais, bien entendu, mais aussi les Américains qui désiraient La Nouvelle-Orléans pour la libre navigation qu’elle permettait sur le Mississipi. Je choisis donc de la leur laisser, étant donné mon impossibilité de défendre convenablement ce territoire, sans oublier le contexte de rupture de la paix d’Amiens signifiant du même coup la fin de l’accalmie en Europe. Tels furent mes motifs.

Si vous désirez que j’approfondisse quelques-unes de ces explications, n’hésitez pas à m’en faire part.

Bien à vous,

Napoléon