Retour de l'île de l'Elbe |
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| Sire, Lorsque vous pensez à votre prodigieuse carrière, et je suppose sans peine que Sir Hudson Lowe vous en laisse abondamment le loisir, ne vous arrive-t-il pas de regretter votre retour de l'île d'Elbe? Il est vrai qu'il y a peu, dans l'histoire de l'humanité, qui égale cette prodigieuse remontée vers Paris, sans coup férir. Il est vrai aussi que vous y avez montré un courage peu commun. Certes «l'aigle a bien volé de clocher en clocher» des côtes de Provence jusqu'aux tours de Notre-Dame, mais vous auriez pu y laisser votre peau, sans parler de votre réputation qui aurait pu s'en trouver à jamais anéantie. Qu'aurait été devant la postérité Napoléon le Grand, bêtement fusillé au détour d'un chemin de campagne, ou pire encore, pendu haut et court par quelques paysans encore hargneux? Après tout, il y avait peu de temps depuis 1814, et il faut bien admettre que vous aviez beaucoup, mais vraiment beaucoup exigé du peuple de France... Mais le fait est que vous avez réussi, Sire. Grâce à l'armée, bien sûr, mais aussi grâce aux ouvriers de Lyon qui vous ont fait un triomphe, grâce à ces millions de paysans qui vous ont salué tout au long de votre route, grâce au petit peuple de Paris qui, du reste, vous a immédiatement demandé des armes. Inutilement. Vous ne pouviez ignorer tout ce que votre entreprise avait de tragiquement solitaire. Ne l'avez-vous pas confié au maréchal Davout dès votre retour à Paris? Vous saviez que l'Europe ne vous laisserait guère de repos; vous saviez que tous ceux que vous aviez dotés, enrichis, installés, ne participeraient guère à votre rétablissement; vous ne pouviez ignorer que l'Impératrice ne reviendrait pas de son plein gré, redevenue ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être, une aristocrate exécrant précisément le genre de flambée révolutionnaire qui vous avait ramené sur votre trône. Alors? En quoi Augereau devait-il mettre ses bottes de 93, durant la campagne de France, si vous ne les portiez pas davantage un an plus tard? Seul face au parterre de rois assemblés à Vienne, au milieu desquels l'Impératrice pestait contre vous, vous étiez à nouveau, Sire, la Révolution. Pourquoi vous être accolé à Benjamin Constant qui certainement n'en valait pas tant? Pourquoi avoir refusé de vous faire du Comité de Salut public, alors que vous alliez mander Carnot, qui vous a d'ailleurs loyalement servi durant ces cent journées funestes de 1815? À quoi servait-il de renverser une légitimité «par la grâce de Dieu» s'il fallait la remplacer par son pastiche? Ce n'était certes pas après Waterloo qu'il fallait songer à la dictature, mais dès votre retour à Paris, puisque le peuple français vous l'offrait sans restriction, si tant est que vous vous eussiez appuyé sur lui pour la légitimer. En bref, ne croyez-vous pas, Sire, que ce retour de l'île d'Elbe était inutile s'il ne devait servir qu'à vous seul, et qu'à votre propre destinée? N'avez-vous pas, d'une certaine manière, trahi la ferveur populaire exceptionnelle de 1815? Waterloo n'est-elle pas la défaite d'un aventurier solitaire (pardonnez-moi, Sire, l'expression un peu rude) obligeant la France à expier lourdement la confiance et l'amour qu'elle avait mis en vous? Avec tout le respect, Sire, que je dois à l'homme fabuleux que vous êtes, François R. Regnault |
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| Monsieur Regnault, Seriez-vous apparenté aux Regnault de St-Jean d'Angely? Il me plairait assez que vous le fussiez. Mon ancien Ministre d'État m'aimait sincèrement d'amitié vraie, de celle dont deux hommes d'honneur qui s'apprécient mutuellement sont capables. Mais passons au fond de votre question... J'ai entretenu des regrets à quitter la cage dorée d'Elbe, c'est exact. Mais on ne m'a pas laissé le choix, monsieur. Saviez-vous que pas un sou de ma rente, de celle que le Bourbon avait promis de me verser n'a quitté la France? Deux millions de Francs, ce n'est pas rien! Je doute fort qu'on ait même pensé à l'honorer. Je ne me fais guère d'illusions sur ces hommes, une révolution plus tard, ils retrouvent leurs fâcheuses habitudes de pantouflards à qui tout est acquis. La France ne mérite pas cela, mille fois non! De plus, mes gens m'ont fait passer des messages de sympathie à mon endroit; entendez par là qu'on me faisait comprendre que mon retour en France, à défaut d'être souhaitable, était tout au moins souhaité... Marie Walewska m'a d'ailleurs montré nombre de lettres et de courriers allant en ce sens. Je vous étonnerai peut-être, même... Savez-vous que certaines banques Britanniques- oui, Britanniques!!!- m'avaient ouvert un crédit de 100 millions de Francs pour faciliter mon retour? Ajoutez à cela l'ennui... Dieu que mon île est petite... Ajoutez également les rumeurs sur mon envoi possible à Sainte-Hélène... Le Roi de Bavière -qui l'est devenu par mes bons soins- allié au méprisable Talleyrand -qui mange à tous les râteliers- ont envisagé avec bonheur cette possibilité. Si on avait voulu m'abattre une fois pour toute en m'attirant dans un piège, on ne s'y serait pas pris autrement, je vous l'affirme sans ambages. Décidément, je dérangeais par ma présence au large des côtes Françaises. Le grand air me ferait sûrement le plus grand bien! Alors j'ai pris les devants! Toujours attaquer pour ne pas être attaqué! Prendre les devants, marquer le pas, surprendre!, bref: être ce que j'ai toujours été. Ne plus être un loup aux abois, mais tenter le tout pour le tout! Perdu pour perdu, belle épopée, non? Je suis moins content du dénouement, Waterloo fut réellement une catastrophe pour les Français; on leur faisait payer bien cher leur fidélité à mon endroit! C'est cela, le vrai déshonneur, la vraie déchéance... ma vie sur cet îlot volcanique importe peu, tout comme ma mort, en fait. Ce qui compte pour ces gens, c'est d'éloigner le péril et de rentrer la France dans le rang pour s'adonner à leur passe-temps préféré: NE RIEN FAIRE!! Quelle pitié! Je vous prédis qu'avant 30 ans, avant 1850, les Français se révolteront de nouveau contre les Bourbons incapables et dégénérés qui ont repris les rênes de cette splendide monture, monsieur Régnier. Alors oui, vu de votre bout de la lorgnette, l'histoire restait insensée, je suis le premier à le dire... Mais honnêtement, ne vous ai-je pas habitué aux promenades les plus folles, les plus enivrantes qu'un homme ait jamais tentées? Rappelez-vous toujours que ce que j'ai fait n'a jamais eu de précédent historique sur lequel j'eusse pu m'appuyer ou calquer ma conduite. J'ai dû INVENTER un style et un gouvernement de toutes pièces, refaire entièrement les institutions et l'armée et, en mourant comme je vais le faire, seul et abandonné de tous sauf une poignée d'irréductibles, entrer dans la légende par la Grande Porte. Et cela, Monsieur Regnault, je vous l'offre à vous et à tous les hommes qui ont un peu de coeur et qui savent reconnaître l'homme de valeur. Au plaisir d'avoir de vos nouvelles. Napoléon |