Relations avec Bernadotte
       
       
         
         

prout@sympatico.ca

      Monsieur,

Je n'oserais pas dire que je connais bien votre vie mais il y a tout de même certains aspects qui me fascinent. Entre autres votre relation avec Jean-Batiste Bernadotte, ancien général et maréchal qui est devenu roi de Suède. Faut-il ajouter qu'il a épousé votre première fiancée, Désirée Clary. Certains le considèrent encore plus opportuniste que vous mais en même temps on ne peut nier qu'il a été un adversaire farouche. Aviez-vous de l'estime pour lui?

J'aurais tellement d'autres questions mais je ne veux pas vous embêter dès votre arrivée.

Bien à vous,

Nadia

 

       
         

Napoléon Bonaparte

      Madame, je m' interroge... Bernadotte... Mais comment pouvez-vous un instant nous mettre sur le même rang? Ou alors, il est des subtilités de langage qui m'échappent... Jean Baptiste Jules Bernadotte est ma créature, Madame. Il n'est devenu roi de Suède que parce que j'en ai décidé ainsi. Sa carrière, il me la doit. Toute entière. Il ne m'a jamais aimé, c'est notoire. Cela n'avait encore d'importance, tant qu'il marchait.On ne l'a pas surnommé Sergent Belle-Jambe pour cela, mais enfin... il avançait. J'en ai fait un Maréchal. Je l'ai marié à Désirée Clary, c'est exact. J'en ai fait le beau-frère de Joseph, mon propre frère! Je l'ai en somme accueilli en ma famille. Je l'ai traité en héros. Je lui ai tressé des lauriers et ne me suis pas opposé à ce que la Diète de Stockolm en fasse le prince héréditaire de Suède sur le trône de Gustave-Adolphe. Ce fut d'ailleurs un bon tour à jouer à l'Angleterre.

Cela ne me déplaisait pas, les marches de l'Empire me semblaient assurées... C'est alors que le poussin se révéla être un vautour. Il commença par abjurer le catholicisme et à prendre à coeur les intérêts de la Suède. Bref, il devint Suédois. Ce qui a priori ne me gêna point, madame. Chacun est libre de ses croyances, je l'ai assez répété. Il est également naturel de vouloir le bien de son peuple, ne suis-je pas moi-même l'exemple idéal de souverain soucieux de la prospérité de ses sujets?

Tant que Bernadotte calquait ses priorités et ses intérêts sur ceux de la France, je ne trouvais rien à y redire... il était un valet indiscipliné et têtu, il serait toutefois bon roi lorsque Charles XIII viendrait à trépasser.

On m'a assuré que ses gens l'aimaient beaucoup... ce n'est pas facile, croyez-moi que d'être adulé de son peuple. Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est quand il osa s'allier avec Alexandre contre moi et entra dans la coalition. Comme il connaissait tout de même mes façons de guerroyer, bien qu'il n'en faisait qu'à sa tête, soit dit en passant, il fut un auxiliaire bien utile à mes ennemis. D'ailleurs on l'a remercié après mon abdication en lui donnant la Norvège... ainsi il devint Roi de Norvège et de Suède.

S'il y a une chose que je puis dire, Madame, c'est qu'il fut tout au long de sa carrière un ingrat. Ingrat envers tous les bienfaits dont je l'ai entouré. Ingrat envers l'amitié qu'il m' a toujours refusée... mais, je dois dire que jamais je ne l'ai considéré comme un renégat ou un traître. Il a choisi son camp en son âme et conscience, pour la plus grande gloire de son pays et a toujours refusé de croiser le fer avec moi. Pour cela, je le respecte. Et je crois qu'il fait de même.

Vous avez qualifié vous-même Bernadotte d'opportuniste... Je ne connais pas ce mot. Pour moi, il ne veut rien dire. J'aimerais assez que vous me l'expliquiez, on ne l'employait pas de mon temps, enfin celui où j'étais aux affaires. J'adore m'instruire, madame. Je suis avide de curiosité, le savez-vous?

Je terminerai cette lettre en vous faisant part de ma curiosité envers votre prénom...que je trouve très joli, madame. Seriez-vous d'origine Slave, par hasard? J'ai toujours été sensible au charme des gens de ces contrées, madame et croyez bien que j'aurais grand plaisir à baiser la main qui a couché sur papier ce mot étrange que j'ai lu avec surprise et amusement. Sachez que vous ne m'importunez nullement et que vous m'embêtez moins encore.

Au plaisir de vous relire encore et encore.

Napoléon
         
         

prout@sympatico.ca

      Monsieur Bonaparte,

Vous avez raison, le mot opportuniste ne faisait pas partie de votre vocabulaire puisqu'il n'est apparu qu'en 1874. Ce mot signifie avoir un comportement qui consiste à tirer parti des circonstances en transigeant au besoin avec ses convictions.

Pour en revenir à Bernadotte, je demeure tout de même sur ma faim. Pourquoi en faire votre créature? Était-ce ce que l'on appelle une relation haine-amour? En fait je ne comprends pas vos motivations envers lui. Vous le dites vous-même, il ne vous aimait pas. Alors pourquoi dites-vous l'avoir favorisé plus que d'autres? Et si, vous n'y étiez pour rien dans son ascension? Si ce qu'il a récolté, il ne le devait qu'à son talent et sa personnalité? Je ne voudrais pas vous offusquer en émettant cette hypothèse mais c'est tout de même une possibilité.

Pour ce qui est de l'origine de mon prénom, il me vient d'une lointaine ancêtre polonaise qui n'avait sûrement aucune parenté avec votre chère Marie.

Vous êtes un charmeur et un séducteur, Monsieur. Mais vous êtes aussi un être énigmatique et c'est cet aspect de vous qui me fascine le plus.

Bien à vous,

Nadia
         
         

Napoléon Bonaparte

      Très chère Madame,

Cette définition de l'opportuniste tel que vous me la signifiez me paraît convenir à une foule de gens. C'est dans l'ordre des choses que de savoir tirer partie du mouvement, Madame, et vos hommes politiques actuels, s'ils ne le faisaient, dureraient bien peu de temps. Je conçois avec un brin d'amusement que votre intérêt pour ma personne semble passer par le Maréchal Bernadotte. Je vais tenter de vous éclairer sur mes motivations profondes qui ne furent jamais autre chose que de savants gestes de politique.

Vous savez sans aucun doute que le Général Moreau fut compromis dans une histoire de complot. Il fut, lui et Pichegru, convaincu de complaisances avec l'Angleterre dans le but avoué d'armer Georges Cadoudal ainsi que d'autres tueurs pour m'assassiner, Madame. Cette histoire, bien plus tard, mena à l'exécution de Louis Antoine Henry de Bourbon, le Duc d'Enghein, leur commanditaire. Le salaire de ces hommes était leur nomination aux postes de Consuls en place de Cambacérès, Lebrun et... moi, bien entendu.

Moreau et Pichegru... qui devait être le troisième larron, à votre avis? Cadoudal? Certes non! il demeurait un Royaliste convaincu, et Réal, mon conseiller d'état me l'a rapporté, ces messieurs préféraient être entre eux.... Opportuniste, disiez-vous.....?

Le nom de Bernadotte fut murmuré. Aucune preuve ne fut apportée, mais deux de ses aides de camp furent convaincus de libelles contre le Tribunât. Rien de direct contre Bernadotte, toutefois...

Il fallait ménager l'opinion et l'armée, Madame. Sans preuves officielles, sauf sa haine bien affichée contre moi, il restait difficile de l'inculper sans risquer une rébellion au sein de l'armée. Moreau était aimé des soldats, Bernadotte tout autant. J'ai gracié le premier et couvert d'honneurs le second.

Et voici pourquoi. Les hommes ne reconnaissent la propriété que lorsqu'elle les sert. En nommant Bernadotte Maréchal et en le couvrant de gloire, il devait reconnaître ma primauté. C'est mathématique, Madame. Comment peut-on accepter une promotion et vouloir en même temps le renversement de celui qui vous l'octroit? L'esprit de propriété est le plus grand que l'homme connaisse.

Bernadotte pouvait, lorsqu'il le voulait, être valeureux. Et il y a aussi mon frère Joseph qui l'estimait et qui ne cessait de réclamer des titres pour son beau-frère. La famille est une chose bien compliquée, Madame.

Je devais donc me l'attacher en attendant d'avoir une preuve indélébile de trahison. Les hochets font merveille et il est homme, donc sensible à la flatterie et aux égards.

Vous me parlez de son talent....certes, il en avait... Mais je dois vous rappeler que cet homme ne faisait rien qu'il ne lui eût rapporté à lui, et non pas à la France. Puis-je également vous souligner que cet homme pour qui naguère vous m'apprîmes le mot opportuniste, portait tatoué sur le coeur la phrase Jacobine «Mort aux Rois».... J'ose espérer qu'il l'aura fait effacer lorsqu'il fut nommé Roi de Suède, Madame... La Suède voulait se présenter comme médiateur entre la Russie et la France et Bernadotte était estimé de mes ennemis... on a même parlé de respect envers les vaincus. J'aurais très bien pu refuser de le libérer de ses charges mais je considérais que Bernadotte pouvait mieux me servir aux marches de l'Empire qu'aux baraquements Français. Les hochets, Madame, toujours les hochets....

En terminant, chère amie, je baise ce poignet dans lequel bat un sang polonais qui vous honore, Madame. Dans l'attente de vous relire, mille choses à vous, Nadia, je vais aller m'exercer un peu à jardiner et peut-être à dicter mes mémoires; j'y songe, savez-vous? C'est tout ce qui me reste, Madame.

Napoléon