LAURYANNE24C@aol.com
écrit à

   


Napoléon Bonaparte

     
   

Mégalomanie

   

Sire,

J'ai cru comprendre que les appellations simplistes telles que Monsieur ne vous convenaient pas et que, pour que vous prêtiez attention à un courrier, il fallait qu'il s'adresse clairement à l'Empereur. Permettez-moi, Sire, malgré tout le respect et l'admiration que je vous porte, de vous faire part de ma déception vis-à-vis de cette attitude.

Je ne me fais aucune illusion, bien sûr, et sais parfaitement que mon opinion à propos de vos agissements vous est complètement égal, mais, au moins, je tenais à m'exprimer là-dessus.

J'étais certes, comme tout le monde, au courant de votre immense mégalomanie, mais, à ce point, j'avoue que vous me décevez beaucoup, Sire. Il est bien loin le jeune révolutionnaire de Toulon. Je me demande tout de même ce qu'il serait advenu de la France et si l'Empire aurait vu le jour si Robespierre n'était pas mort. Pas vous? Il aurait mille fois mérité votre destinée! Son seul but, à lui, n'était pas l'unique promotion de sa personne!

Recevez toutefois, Sire, mes salutations et mes respects.

Laury-Anne


Madame,

Je vois que vous avez une idée toute faite sur ma personne et que vous m'avez déjà condamné avant même de me connaître, dommage! Sachez que, si je refuse les courriers qui occultent mon titre d'Empereur des Français, ce n'est pas, comme vous avez l'air de le croire, pour satisfaire mon moi démesuré, mais simplement parce qu'accepter de telles lettres serait renier tout ce qui s'est fait en France depuis la fin du règne de Louis XVI jusqu'en 1815! Ce serait aussi renier à mon cher fils sa succession au trône impérial et retirer des mains de mes grognards les vingt ans de gloire que j'ai partagés avec eux. Il n'est pas question que j'accepte une telle forfaiture!

J'avais du respect pour Robespierre, dont je connaissais bien le jeune frère, mais il s'est pris dans ses propres filets et a accompli son propre destin, qui devait finir sur la guillotine, comme le mien m'a conduit ici, à Sainte-Hélène! Maintenant, si vous trouvez mon destin si enviable, je vous engage à venir passer quelque temps à Longwood, et vous changerez promptement d'avis. Quant aux buts de Robespierre, le connaissiez-vous donc si intimement, tout comme vous avez l'air de penser bien me connaître?

J'espère que l'avenir vous donnera plus de sagesse et de discernement dans vos jugements!

Napoléon


Sire,

Merci de cette réponse si rapide. Je n'en attendais pas tant.

Sans vous demander de renier tout ce que vous avez accompli sous l'Empire et peut-être même avant, je persiste, Sire, à dire que votre moi semble prendre une place démesurément importante chez vous. Je ne vous juge point, là. Tous les historiens s'accordent pour le dire. Pour ce qui est de l'Empire, croyez-vous qu'il ait vraiment un avenir?

Quant à Robespierre, je dois reconnaître que c'est une personne à laquelle je m'intéresse beaucoup et que j'admire, bien que je n'aie pas eu la chance de le connaître intimement. En revanche, il est simple de constater qu'il est mort pour ses idées, tandis que vous semblez être à Sainte-Hélène pour avoir poussé trop loin le désir de conquête. Votre destinée, Sire, sans être enviable est tout au moins exceptionnelle et admirable, reconnaissez-le! Vous avez eu une chance incroyable que n'a pas eue Robespierre qui, à mon sens, l'aurait beaucoup plus méritée que vous.

Comprenez, Sire, que je ne vous juge point. Les historiens l'ont déjà fait pour moi et un jugement, je n'aurais qu'à en choisir un, exprimé dans un des nombreux ouvrages qui vous sont consacrés. Je me contente juste ici de donner mon opinion. Si cela était possible, je prendrais volontiers, une journée, votre place à Sainte-Hélène. N'oubliez pas, Sire, que c'est un sujet du peuple qui vous écrit et pas forcément une de ces personnes nobles ou autre aux places si enviables. La réalité de la vie, Sire, est sûrement aussi dure à supporter que votre isolement à Longwood.

Mes respects.

Laury-Anne


Bonjour, chère Laury-Anne,

Robespierre, sur bien des points, était un grand homme, mais je crois que vous gagneriez à réviser votre position sur mon exil. Une prison peut être bien pire que la mort, surtout si elle sert à accélérer cette dernière. En ce qui concerne la mégalomanie, je persiste à croire qu'un pouvoir fort était nécessaire à la France; il fallait en ces temps troublés mettre le sabre à l'avant. La carrière de Robespierre et la mienne ne sont pas comparables, nous n'avons ni les mêmes obstacles, ni les mêmes moyens.

Ce n'est pas le travail des historiens de juger, et je ne peux concevoir que quelqu'un qui parle avec science, comme vous le faites, puisse parler de ces gens en disant «Tous s'entendent». De toute l'histoire de l'humanité, je n'ai pu voir un consensus d'historien que sur de bien rares sujets.

Vous dites vouloir échanger une journée avec moi! Madame, vous ai-je manqué de respect une seule fois pour mériter si cruelle comparaison? Il faut perdre la liberté pour être conscient de ce que peut être ma vie ici. L'auriez-vous perdue? C'est pour avoir supporté les idées de la Révolution que je suis ici, pas seulement pour quelques décisions. Après tout, sur quels sujets pourrait-on m'accuser dont un historien ne saurait me défendre? Vous en trouverez sûrement.

J'aime les gens d'opinion, sachez que je les respecte plus que les autres.

Je prie Dieu qu'il vous ait dans sa bonne garde!

Bien à vous,
Napoléon