L'héritage de la révolution |
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| Sire, Votre Majesté ne sera pas sans savoir qu'il nous est loisible de lire la correspondance qui vous est faite par le biais de M. Delapravda. Sire, je suis stupéfait de la manière dont vous avez répondu à M. Enlil, comme je l'avais aussi été de la réponse que vous fîtes à ma lettre concernant la politique que vous avez suivie lors votre retour de l'île d'Elbe, réponse dans laquelle vous contourniez alors, me semble-t-il, le fond de la question. Stupéfait, parce que vous vous êtes dit si souvent l'héritier de la Révolution [«Je suis la Révolution française»: cela est de 1813, non?]. Stupéfait parce que le Code civil, auquel vous avez accolé votre nom, a confirmé un héritage essentiel de la Révolution, l'égalité de tous devant une loi commune, sans plus de trace de privilège de naissance. Stupéfait, parce que votre politique étrangère a tenu au moins autant du grand bouleversement révolutionnaire que de l'esprit de conquête, et Mme de Staël ne s'y est pas trompée, elle qui vous surnommait «Robespierre à cheval». Stupéfait, parce qu'au sommet de votre gloire, quoique au bord de l'abîme, vous évoquiez encore devant votre beau-père «l'honneur» d'avoir déjà été «sous-lieutenant en second». Stupéfait, parce que les décrets de Lyon, de 1815, abolissaient à nouveau, et de quelle manière, toute velléité de rétablir les droits dits «féodaux». Stupéfait, parce que la même année, vous abolissiez l'esclavage, effaçant par là l'erreur d'avoir tenté de le rétablir, en vain pour Saint-Domingue, au début du Consulat. Stupéfait, parce que l'impératrice Joséphine, si je ne m'abuse, n'a cessé de vous appeler Bonaparte, que Lannes n'a cessé de vous tutoyer. Passe encore que vous ne partagiez plus les idées de Rousseau, qui vous avaient pourtant séduit dans votre jeunesse. Mais que vous vouliez faire taire quelqu'un qui ne se rappelle que trop les idéaux de la Révolution, que vous le menaciez d'emprisonnement, fut-ce à Charenton... C'est vous, Sire, qui avez pourtant écrit à votre jeune frère, en lui remettant la couronne de Westphalie: «Ce que désirent avec impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne sont point nobles et qui ont des talents aient un égal droit à votre considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du code Napoléon, la publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de caractères distincts de votre monarchie. Et s'il faut vous dire ma pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets, pour l'extension et l'affermissement de votre monarchie, que sur les résultats des plus grandes victoires.» Sire, allons donc au fond de la question, qui se retrouve dans nombre de lettres qui vous sont envoyées: avez-vous rompu avec la Révolution au point de ne même plus reconnaître ce qui en est resté dans votre propre gouvernement et dans votre politique étrangère? Je reconnais sans peine, Sire, le talent éclatant qui vous a fait «parvenir». Et là-dessus au moins, je partage l'opinion de M. Enlil: sans la Révolution, que vous aurait servi cet immense talent? Qu'aurait été votre carrière sans le petit peuple qui n'a eu de cesse de vous aduler et qui a su si longtemps marcher au pas de charge? Avec tout mon respect, Sire, François R. Régnault |
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| Monsieur Régnault, Je crains fort que pour des motifs semblables, les mots n'aient les mêmes significations, ou alors est-ce que les disparités n'en seraient que plus évidentes, je ne sais. Tout d'abord, sachez que je suis disposé à discuter de quelques sujets que votre questionnement vous amènerait à m'écrire. Simplement, et cela m'est fort pénible, je désire garder une étiquette plus sévère encore ici qu'à Malmaison ou Fontainebleau pour la bonne raison que c'est la seule chose qui me maintienne dans un certain degré de dignité. Cela peut vous semblez fort puéril, mais il sera toujours vil et déshonorant de calomnier celui qui est malheureux. Je ne demande à personne de partager mon exil, mais je refuse que l'on me traite sans égards. C'est la seule chose qui me reste. D'autre part, permettez-moi de vous remercier de me présenter la chance, et c'en est une, d'éclaircir mes propos. Je me demande comment exprimer, sur ces feuillets, ce qui se présente à moi comme étant pourtant sans ambiguité. J'ai toujours sublimé les passions, vous ne l'ignorez pas. J'ai toujours donné la possibilité à chacun, vous lisez bien?- À chacun- de se faire valoir. Cela est la véritable égalité. Mais l'ambition est à l'homme ce que l'air est à la nature; ôtez l'un au moral et l'autre au physique, il n'y a plus de mouvement. Cela ne se peut. Le peuple français a deux passions également puissantes qui paraissent pourtant opposées et qui cependant dérivent du même sentiment: l'amour de l'égalité et l'amour des distinctions. Un gouvernement ne peut satisfaire à ces deux besoins que par une excessive justice: il faut que la loi et l'action du gouvernement soient égales pour tous, que les honneurs et les récompenses tombent sur les hommes qui, aux yeux de tous, en paraissent les plus dignes. Il faut que la nature place le génie de telle sorte que celui qui l'a reçu puisse en faire usage; mais souvent, il est déplacé comme la semence étouffée qui ne produit plus rien. Les causes communes, pour légitimes qu'elles puissent être, ne sont pas toujours celles qui plaisent au simple citoyen. Au fond, la forme et le nom du gouvernement ne font rien à l'affaire, pourvu que la justice soit rendue à tous les citoyens. Qu'ils soient égaux en droit, l'état sera bien régi. On a tort d'accorder à un nom des prérogatives qu'on ne doit donner qu'au mérite, et cela, je le tiens de la révolution dont je ne trahis pas les principes: Ce qu'on appelle loi naturelle, n'est que celle de l'intérêt et de la raison. Je refuse de faire de l'état un état providence -du reste je n'en ai plus les moyens- mais je suis en accord avec les tenants de l'égalité entre les hommes devant la loi, le droit et Dieu. Les hommes sont comme les chiffres qui n'acquièrent de valeur que par leur position. On pardonne toujours au mérite, mais jamais à l'intrigue, fusse-t-elle menée par les tambours-majors de l'égalité. Les inégalités sociales ont toujours existé, et elles existeront toujours. Il n'est pas une hérésie de le dire. Non plus que le fait que les disparités basées sur les talents, la sagesse et les vertus sont les seules qui doivent être source de différence entre les hommes. Un repartage des richesses est ensuite nécessaire, c'est pourquoi j'enjoins les nantis à toujours bien payer leurs gens; ainsi on évite des disparités encore plus criantes. Pour qu'il y eut un véritable peuple libre et que l'égalité et la fraternité en soient le fer de lance, il faudrait que les gouvernés soient des sages et que les gouvernants soient des Dieux, ce qui ne me semble pas être le cas. L'homme supérieur doit assister impassible à ce qui l'environne, peu importe que ce soit louanges ou blâmes: c'est sa conscience qu'il écoute. Je ne renie aucun principe, je les nuance et c'est dans un dernier sursaut d'indignation que je me lève pour brandir bien haut le drapeau tricolore, mais cela n'empêche pas la lucidité, car enfin, qui a renoncé aux acquis de la révolution pour réinstaurer les Bourbons qui ne manqueront pas de tenter de spolier le peuple, ce peuple que, malgré tout, j'ai rendu fier d'être Français et fier de sa condition, fusse-t-elle sans noblesse, sauf de sentiments. Le Français, de par sa nature, est inquiet, faiseur et bavard, le jour où il cessera de se plaindre, il cessera de penser. D'autre part, je vous enjoins à me réécrire concernant ce qu'il vous plaira et à ne pas hésiter à questionner et questionner encore.Tant que le ton qui vous guide restera celui-ci, il me sera fort agréable de vous répondre. Vous savez, je suis assez bon homme, et si je ne m'en gardais pas, on abuserait de moi comme d'un homme faible. Mais je me demande comment vous avez pu prendre au pied de la lettre cette demande à Monsieur Delapravda de contacter Fouché! On doit bien se moquer de moi, maintenant, à Paris. Et Fouché plus qu'un autre. Non Monsieur Régnault, faites-moi plaisir et continuez de m'écrire, il me plaît de vous répondre, même si, comme vous me l'avez souligné, je semblerais éluder les questions, ou en tous les cas, ne pas répondre à votre convenance. Je tâcherai de mettre tout ce qui me reste de force et de mémoire au service de la vérité. Je vous salue, Monsieur. Napoléon |