Le consul et l'Empereur |
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| Monsieur Bonaparte, On peut lire dans les mémoires de Miot de Mélito, que vous avez bien connu, un fait sur lequel je voudrais connaître votre sentiment. Le 5 décembre 1804, lors de la distribution des aigles à l'armée qui eut lieu à Paris, vingt-cinq à trente mille hommes de vos troupes étaient réunis au Champ de Mars, la nouvelle Cour entourant votre personne siégeant sur un trône au sommet d'un amphithéâtre. Si vous vous souvenez bien, ce dont je ne doute pas un instant, rien ne vint troubler le faste et la grandeur de cette cérémonie qui resserrait les liens déjà fusionnels qui vous unissaient à l'armée. Rien, hormis un jeune homme, du nom de Faure, étudiant en médecine, qui soudain s'avance vers le trône et s'écrie d'une voix forte: «Point d'Empereur! La liberté ou la mort!». Il fut bien entendu immédiatement arrêté et confié aux soins de votre police dont l'efficacité est bien connue, police dirigée par le non moins efficace Fouché. Ce dernier écrira, en marge du rapport qui suivit, à propos du jeune Faure: «Renvoyé à Charenton où il sera traité comme fou jusqu'à sa guérison». Mais ce jeune homme, a-t-il fait preuve de tant de folie que cela? Car si jusqu'au moment qui correspond avec votre sacre, vous n'avez entaché votre gouvernement que de rares, mais néanmoins regrettables, zones sombres, je veux bien entendu parler avant tout de l'exécution du duc d'Ehghien, les propos de ce jeune homme n'étaient-ils pas en quelque sorte prémonitoires? Car dès lors, commence une autre folie. Celle qui causera votre perte et dont vous seul êtes responsable. L'Espagne dont la tentative de conquête marquera selon le mot fameux, mais ô combien bien fondé, de Talleyrand «le début de la fin». Comment trahissez-vous votre légitimité révolutionnaire en créant une nouvelle noblesse, certes fondée sur le mérite, mais dont les charges restent héréditaires et donc ô combien injustes! Cette dérive commence avec votre sacre, vide de sens, car qui croirait que vous tenez votre légitimité de l'ordre divin? Que n'êtes-vous pas resté Premier Consul! Votre titre de premier Français ne valait alors pas moins que le titre de roi ou d'empereur. Mais il vous fallait une descendance répondrez-vous. Certes. Mais votre titre de Premier Consul ne vous donnait-il pas également le droit de nommer votre successeur? Enfin Monsieur Bonaparte, rien de ce que vous aurez accompli n'aura été plus grand que ce qui fut mis en place sous le Consulat. Car c'est bien de cette époque que datent les «masses de granit» que vous nous avez légué. Alors pourquoi ce Sacre, cette comédie où chacun joue son rôle avec plus ou moins de bonheur? Pourquoi cette étiquette, si lourde, si austère, que vous avez décidé et qui vous éloigne de ceux qui vous sont sincèrement attachés, qui fait de l'intrigue le moyen de vous approcher, quand durant le Consulat l'atmosphère était si légère? En un mot, pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté du titre pourtant si honorable de Premier Consul? Le jeune Faure n'avait-il donc pas raison? Laurent |
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| Monsieur l'Objecteur de conscience, Je salue en vous l'homme, non point le pamphlétaire que vous me semblez être. Ainsi donc Melito les aura écrites, ses mémoires? J'ose croire qu'il m'y fait la part belle... Du train où vont les choses, Fouché et Talleyrand les écriront de même que tous mes Maréchaux, ainsi que ma Cour, celle qui semble tant vous agacer.... Je ne suis pas un homme à ronds de jambes, Monsieur. Non plus qu'un amateur de pasquinades. Je préfère les tragédies antiques aux comédies à perruques, n'en doutez pas. Comment croyez-vous que l'on frappe l'imaginaire, monsieur l'objecteur de conscience? Consul! Qu'est-ce que cela pour le paysan Moldave? Pour le pêcheur Basque? Pour le fromager Hollandais? Pour le boulanger Autrichien? Rien, monsieur. Cela ne sublime pas, ni n'impressionne. Empereur? Qu'est-ce? Un mot comme un autre! Pourtant, les corps de métiers de la planète savent ce que cela sous-entend, sans toutefois parvenir à le cerner tout à fait. Le mot est fait de mystère, c'est ce qui le rend digne. Bien plus que Consul ou Proconsul, avouez-le et ne soyons pas fâchés. Il vous est bien aisé de me taxer de folie, maintenant que l'acte est joué. Où étiez-vous, vous et vos semblables lorsque les remparts brûlaient à Moscou? Bien au chaud à Paris à péter dans la soie et à refaire le monde autour d' une galantine de volaille, sans doute. Et qui m'y a envoyé, à Moscou, si ce n'est ce salaud de Talleyrand avec sa manie de parler des deux côtés de la bouche en même temps! Il a fait d'Alexandre mon ennemi alors que jamais il n'a aimé un homme plus que moi! Je l'avais envoûté, ce Russe sournois et vindicatif. Je n'ai eu de cesse, Monsieur, de faire la paix et de me consacrer à l'administration de mon peuple. On me l'a refusé, le savez-vous? On m' a montré un os et on m' a dit: va chercher! Vous étiez parmi les premiers à en bénéficier, vous et les autres philosophes à 5 sous. L' Espagnol est venu me chercher, Monsieur. Je ne lui ai rien demandé d'autre, moi, à l'Espagne, que de me laisser passer sur ses terres pour aller corriger ces mauvais Portugais qui m'ont tant nui de par leur duplicité. Un caillou dans mon soulier, vous dites? C'est devenu un rocher dans ma botte, mais ce bon Talleyrand n'avait-il pas lancé l'os? Après coup, tout est facile... Prenez vos livres d'histoire et relisez les! On ne m'a tout de même pas déjà honni, en France? Je n'ai jamais été plus heureux que lorsque j'étais à la charge de l'administration de la France. Cela seul était ma récompense. La guerre est une horreur, je l'ai assez faite pour le savoir. J'ai répondu au voeu populaire et vous m'accablez! La distance vous protège, Monsieur. Remerciez tous les rats qui ont quitté le navire France pour vous avoir fait ce que vous êtes: un objecteur de conscience. Napoléon |
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| Monsieur Bonaparte, Ainsi donc je pamphlétise, j'objecte et critique. Peut-être! Mais vous ne me contesterez sûrement pas le droit de le faire? Encore que ce droit ne fut pas regardé du meilleur oeil par la police sous votre règne. Effectivement de Mélito se sera décidé à écrire ses mémoires. Il ne fait, à vrai dire, que suivre l'auguste exemple que vous avez donné à travers les trois évangélistes de Sainte-Hélène. Encore que rares sont ceux qui puissent vous égaler dans l'habileté que vous manifestez à utiliser avant l'heure ce qu'il faut bien appeler de la propagande. Comment frapper l'imaginaire dites-vous? Eh bien vous l'aviez pourtant réussi ce grand coup, lorsque vous étiez Consul l'ensemble des «lumières» européennes avait rallié votre cause et celle de notre pays! Alors vous vous faites Empereur, et une symphonie au lieu de vous être dédiée ne l'est plus qu'à votre mémoire... Le titre du dirigeant n'a que peu d'importance lorsque celui-là accomplit de grandes choses. C'est cela qui impressionne le peuple, ce que l'on fait pour lui et son pays, pas le titre de celui qui le dirige. Je le répète, vous n'aviez pas besoin de cela. Et cette poudre aux yeux qu'est le sacre ne vous donnera, et vous le savez bien, aucune légitimité, jamais les rois d'Europe ne vous reconnaîtront comme l'un des leurs. Et le pauvre paysan moujik n'a que faire que vous soyez fait couronner Empereur. Le peuple français vous a donné son approbation à cette occasion, c'est incontestable, mais il vous aurait accordé n'importe quoi pour peu que vous lui demandiez. Je vous taxe de folie? Non, mais certains de vos actes en sont empreints. J'ai suivi votre conseil et me suis replongé dans mes livres d'histoire, n'avez-vous pas personnellement reconnu que votre entreprise en Espagne n'était que pure folie? Je me permets donc à mon tour un conseil: replongez-vous donc dans vos souvenirs. L'Espagne, oui... Jusque là vous étiez l'agressé, vous ne faisiez que vous défendre avec grandeur contre une Europe qui ne voulait pas accepter la volonté d'un peuple. Mais alors c'est vous qui vous êtes glissé dans l'habit de l'agresseur en envahissant un pays duquel vous n'aviez que peu à craindre si ce n'est une alliance. Vous avez alors dû combattre à votre tour un peuple qui défendait une juste cause, celle de son indépendance. Alors ne dites pas que l'Espagnol est venu vous chercher, que vous n'avez fait que passer sur son territoire pour envahir le Portugal. Je doute fort que le peuple espagnol vous ait invité chez lui pour ensuite vous en chasser de la sorte. Talleyrand vous a certes leurré mais qui dirigeait votre Empire, Monsieur? Lui ou vous? À vous écouter, c'est à lui que revient l'ensemble de vos erreurs. Est-ce lui qui place Joseph sur le trône espagnol? Est-ce lui qui fait arrêter le pape? S'il vous a trahi, vous pouviez fort bien le museler. Souvenez-vous donc du sort réservé à Faure... Quand brûlait Moscou, j'ignore où j'aurais pu être, sûrement dans votre armée si le sort m'avait fait naître dans les mêmes conditions qu'aujourdhui. Mais, toujours en 1812, je n'aurais sûrement pas été dans votre rutilant corps des officiers d'ordonnance dont l'énumération des noms donne l'illusion de parcourir le Bottin mondain. Bien entendu, aucun de ceux-là ne laissera la vie en Russie. Alors cessez donc de jouer de la démagogie en vous plaçant du côté des humbles et en me situant parmi les nantis parisiens parce que j'ose émettre des critiques sur votre règne. Je ne vous honnis point Monsieur, bien au contraire, souffrez donc la contradiction. Laurent |
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| Monsieur, Je suis fort mécontent de vous. Hors le fait que vous m'invectiviez de façon violente, j'ai cassé ce matin mon tape-cul, le seul objet qui me procurât un brin d'exercice. Par votre faute. Je pensais à votre insolente lettre, j'étais concentré quand soudain, le banc cèda sous moi. Voilà pour mon dernier jouet. Il me reste les échecs... et surtout, oui surtout... les dames... Heureux passe-temps! Il fit bien méchant temps ici la nuit dernière. Croyez-vous que cela aussi, j'en sois la cause? Vous m'obligeriez fort en mesurant vos paroles, Monsieur. Je n'ai jamais souffert pareil langage et ne tiens point à continuer la conversation avec vous si votre ton ne se modère pas et que vous ne montriez un semblant de respect; je ne me fais plus d'illusions, vous savez. Je crois avoir tout vu, tout entendu, tout dit? rien n'est moins sûr... J'ai décidé moi aussi, à l'instar de mes «amis», de rédiger mes mémoires. La manne Bonaparte est bonne pour tout le monde, même pour Napoléon. En fait, je devrais plutôt dire, les dicter, je crains fort ne plus être à même de me relire. Je n'ai jamais bien écrit, mais maintenant je crois bien que c'est pire encore qu'autrefois! Voilà pour le préambule. Je vous dirai que quand Bertrand m'eut donné votre lettre de ce matin, je l'ai foulée aux pieds. Je manifestai même l'intention de ne point vous répondre. Au reste, votre lettre mérite-t-elle qu'on lui réponde? Vous affirmez, Monsieur. Si vous avez la prétention de me juger, vous êtes à même de prononcer la sentence, quel besoin de m'écrire si ce n'est que pour déverser votre fiel? D'autre part... quels évangélistes? Napoléon |