Louis Dubois 
écrit à

   


Napoléon

   


La science, les hussards et Lasalle
 

    À Napoléon 1er, Empereur des Français.

Sire,

Vos réponses à mes questions me sont bien parvenues, et je suis très honoré et heureux de pouvoir correspondre avec vous, l’instigateur d’une des plus grandes périodes de notre Histoire de France. Je vous remercie beaucoup pour les éclaircissements que vous aviez eu la bonté de me transmette.

Je doute, Sire, que vous soyez toujours resté stoïque sous certaine insulte ou moquerie que l’on vous affligeât; vous avez dû «rosser» quelques-uns de vos tourmenteurs, quand vous étiez chez les frères minimes. Il paraît, Sire, que lorsque vous étiez jeune garçon en Corse, vous n’hésitiez pas à vous imposer physiquement contre votre frère aîné, Joseph.

Quant à votre réponse sur les prédécesseurs au trône de France, je suis d’accord avec vous. Mais j’ai un grand respect pour le grand-père de Louis XIV, Henri IV, qui a su relever le royaume de France après tous les désastres qu’il avait subis durant les guerres de religions; grâce à son travail et celui de ses ministres, il a remis le royaume de France sur le chemin de la prospérité. De plus, il a promulgué l’Édit de Nantes, et a su réconcilier par sa conversion les deux parties belligérantes. Si le couteau de Ravaillac n’avait pas mis fin à son règne et s'il était resté sur terre quelques années de plus, je crois que celui de son fils Louis XIII aurait paru moins falot.

J’ai appris, Sire, que vous aimiez beaucoup les mathématiques et les sciences. Je vous avoue que je suis un piètre mathématicien, mais concernant la science, celle-ci m’a toujours fasciné. Et je crois, Sire, que vous aviez donné beaucoup de votre temps et de votre argent pour améliorer l’étude de toutes les «branches» de cette matière. Je peux vous dire, Sire, que grâce à vous et aux travaux de vos savants et de ceux, Français ou autres, qui se sont succédé dans les décennies qui ont suivi votre règne, elle a fait de grands pas. À l’aube du XXe siècle, nous avons su maîtriser l’électricité et la majorité de nos modernes machines industrielles fonctionnent maintenant grâce à elle. D’ailleurs, durant le XIXe et surtout le XXe, nous avions déjà trouvé et maîtrisé d’autres formes d’énergie pour servir l’humanité (charbon, vapeur, pétrole et gaz). Et vous devez vous douter, Sire, que la médecine et la chirurgie ont fait beaucoup de progrès, que nombre de maladies ou de blessures mortelles à votre époque, sont maintenant guérissables. Que nous sommes beaucoup plus rigoureux en matière d’hygiène et de propreté, et que chaque village a ses propres égouts. Que le plus modeste des habitants d’une maison a l’eau courante (chaude et froide) et que l’on se sert de l’électricité pour s’éclairer et faire fonctionner les machines domestiques (machines à laver le linge, la vaisselle, pour aspirer la poussière, des fours électriques pour chauffer les plats, des armoires froides pour conserver la nourriture, etc.). Mais la pauvreté et la misère, malgré le progrès, existent toujours en France et ailleurs.

Mais hélas, Sire, l’armement, la tactique et la stratégie militaire ont eux aussi évolué, à un point que vous ne pouviez imaginer à votre époque. Et les victimes (civils et militaires inclus) des guerres modernes peuvent atteindre les millions en une seule année, sans compter les blessés. J’ai voulu lever un peu le voile sur le futur et sa technologie, dont vous êtes l'un des précurseurs de par votre intérêt pour la science et votre mécénat.

Mais revenons à vous et à votre époque, Sire, s’il vous sied de répondre à ces quelques autres questions:
- Madame la Duchesse d’Abrantès affirme dans ses mémoires que vous aviez eu pour elle plus que de l’amitié; affabule-t-elle?
- Presque tous les corps de votre Grande Armée sont représentés dans votre Garde Impériale, mais je remarque qu’il n’y a pas de régiment de Hussards de la Garde; quelle en est la ou les raisons?
- Quand un hussard a fait tout le nécessaire pour pouvoir entrer dans votre Garde, vers quel corps est-il dirigé?
- Quand on parle des hussards on ne peut oublier le plus «houzard» de vos généraux, le brave et intrépide général Lasalle; est-il vrai que ce cavalier, digne émule de Bayard, avait pris une ville fortifiée avec sa seule brigade de hussards que l’on avait surnommée «l'Infernale»? Et a-t-il vraiment dit: «Tout houzard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre!» ou ces propos ont-ils été inventés ou déformés?

Voilà Sire, je vais arrêter là ma lettre, car elle commence à être longue. Et je crains de trop vous fatiguer. Je ne peux que vous saluer et vous souhaiter un prompt rétablissement sur cette île perdue entre deux continents.

Bien à vous, Sire.

Louis Dubois

Bonjour Louis Dubois,
 
J'ai bien reçu votre lettre datée du 13 octobre, je vous présente mes regrets pour ce retard dans ma correspondance.

Vous me parliez de votre époque en y mentionnant que la science avait évolué, mais que le malheur, la pauvreté et la misère persistaient. Il ne faut voir là rien d'étonnant! De tout temps il y eut cette discrimination dans les sociétés. Je suis content de savoir que la médecine a évolué; qui sait, peut-être pourrait-on trouver un remède à ce qui me ronge depuis cinq ans...
 
Pour répondre à vos questions, j'ai vécu dans la maison de la duchesse d'Abrantès pendant plusieurs semaines; alors elle nétait qu'une enfant. Nous nous sommes retrouvés enfin plus tard et c'est à elle que je dois le surnom de «Chat botté» dont j'ai souffert un moment. Nous étions très proches en fait, surtout sous le Consulat; mes sentiments pour elle furent profonds, mais je n'irai pas plus loin dans l'explication de mon intimité avec cette petite peste! Il est des choses qu'il vaut mieux garder pour soi.
 
L'absence des hussards de la garde? Ce sont des éclaireurs, donc leur utilité au sein d'un régiment d'honneur maintenu en réserve (pas toujours, mais certes rarement en première ligne) serait superflue entre autre raison; du reste, la cavalerie de la garde, que ce soit la légère (plus près des hussards) ou autre ferait une bonne continuation aux braves demandant à être admis au sein de ma garde. Ceci, bien que fragmentaire, pourra, je pense, satisfaire votre curiosité sur ce sujet.
 
Oui! Lasalle a bien dit cette phrase pour la mort d'un hussard avant trente ans, mais lui-même est mort à trente-quatre ans, dérogeant lui-même à son objectif, et je puis vous assurer qu'il n'était pas un «Jean-Foutre» malgré ses propres dires! Il a en effet pris une ville, Stettin, avec cinq-cents hommes et des simulacres de canons en bois. Quel courage quand même!
 
Au plaisir de parler avec vous mon cher!
 
Bien à vous,
 
Napoléon

À Sa Majesté Napoléon Ier, empereur des Français.

Sire,

Je suis très honoré par les marques de sympathie que vous avez eu la bonté de me donner dans votre réponse. Mais tout le plaisir est pour moi de recevoir de vos nouvelles et je vous remercie encore d’avoir répondu à mon courrier, Sire. Je sais qu’un homme comme vous est très occupé, entre les tracas que vous procurent votre geôlier et votre logis et votre santé qui s’altère quelque peu. Sire, je compatis comme vous aux malheurs de feu votre beau-frère, le prince Murat, provoqués par l’ambition effréné de votre sœur. Ceci dit en passant, l’ambition doit faire partie des gènes transmis par votre famille. Mais quel malheur qu’elle ne fût accompagnée, pour certains ou certaines, de plus de modestie et de bon sens!

Quant à l’accès à la culture, de nos jours il est plus facile qu’a votre époque, car l’école est obligatoire jusqu'à l’âge de seize ans (filles et garçons); la majorité de mes contemporains savent lire et écrire, et après, selon leurs résultats scolaire, certains vont faire des études supérieures après le baccalauréat vers leurs dix-huit ans et après choisir leur futur carrière (médecine, ingénierie, professorat, magistrature, finances, etc.). D’autres, à seize ans, prennent le chemin de l‘artisanat ou rentrent comme apprentis ouvriers ou employés dans des entreprises. Et nous avons aussi des moyens modernes de communication qui permettent de nous cultiver sans avoir à se déranger dans une bibliothèque. Mais j’arrête la, car notre monde, nos mœurs ont beaucoup changé par rapport aux vôtres, Sire, comme vous avez pu le remarquer dans les missives que d’autres personnes vous ont envoyées grâce à Dialogus. Moi, ce qui m’étonne le plus, c’est que certains de vos contemporains vous écrivent aussi avec la même machine.

Sire, vous souvenez-vous de cette petite anecdote? Elle s'est déroulée durant la campagne de 1812 contre la Russie. Plus précisément le 13 juillet. Vous aviez ordonné que l’on vous présente plusieurs sous-officiers des grenadiers de votre garde, pour les faire passer au grade de lieutenant dans la ligne. Je laisse la parole à l’auteur qui a conté cette histoire:

«À deux heures, l’empereur vient nous passer en revue; nous étions tous les vingt-deux sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments». Arrivé près de moi, il me regarde comme le plus petit. Le major Belcourt, lui dit: «C’est notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne». «Comment! Tu ne veux pas passer dans la ligne?» « Non, Sire, je désire rester dans votre garde.» «Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.» S’adressant à son chef d’état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier général». Comme je me trouvai heureux de rester près de l’empereur! Je ne doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l’enfer: le temps me l’a bien appris».

Ce sergent des grenadiers de la garde se nommait Jean-Roch Coignet. Ce brave homme a laissé des carnets qu’il avait écrits durant sa vieillesse, dans lesquels il raconte sa vie et ses souvenirs au sein de votre garde. C’est l’un des premiers témoignages que j’ai lu sur votre empire, étant adolescent; son récit m’avait beaucoup plu. C’est lui qui m’avait donné l’envie de mieux vous connaître, vous, vos grognards et votre époque. Mais… il est toujours là quand vous intervenez personnellement, il est toujours le premier grognard à qui vous parlez, c’est à croire qu’il vous suivait comme votre ombre à la place de votre dévoué… euh! dévoyé Roustam. Je crois qu’il a fini sa carrière comme capitaine dans le train en 1815, avant d’être congédié comme beaucoup de vos fidèles officiers, après votre deuxième capitulation.

Je voudrais vous demander votre avis sur l’un de vos maréchaux les plus connus à notre époque, Michel Ney, «le brave des braves» prince de la Moskova, duc d’Elchingen. Il paraît que vos rapports avec lui étaient très difficiles et que vous aviez même songé à lui retirer son titre de maréchal d’Empire. De mauvaises langues affirment que quand son aide de camp, le Suisse Jomini, est passé à l’ennemi en 1813, il a eu beaucoup de difficultés pour diriger ses troupes et qu’il vous avait largement desservi sur les champs de bataille, allant jusqu'à vous pousser à la reddition en 1814. Qu’en était-il vraiment avec le prince de la Moskova, Sire? Et que pensez-vous du baron de Jomini, Sire? Quant à l’anecdote de la sentinelle qui a failli vous tirer dessus, il me semble que ce brave -mais obtus- soldat s’appelait Coluche -si cela peut vous aider à vous remémorer cette petite mésaventure.

Je vous salue chaleureusement et vous souhaite un prompt rétablissement. Permettez-moi aussi de saluer ceux qui vous aident à supporter les tourments et les désagréments de ce rocher volcanique perdu au milieu de l’Atlantique.

Bien à vous,

Thierry Jamart.