Lannes |
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| Votre Altesse, Que représentait pour vous le maréchal Lannes? Max Weinacht |
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| Monsieur Weinacht, C'est avec plaisir que je répondrai à votre lettre concernant le Brave Maréchal Jean Lannes, Duc de Montebello, Maréchal de l'Empire qu'une amitié indéfectible lia à moi. Durant la première campagne d'Italie où Lannes eut l'occasion de prouver sa valeur, se sont noués entre lui et moi des liens qui ne furent pas seulement d'admiration chez l'un, d'estime chez l'autre. Une véritable et profonde amitié s'installa entre nous deux. Mais ce qui est très remarquable c'est qu'aucune rivalité, aucune jalousie n'allait altérer nos relations. Pour Lannes, en effet, l'admiration qu'il me portait est exempte de toute envie, et il a tout à fait conscience de ma supériorité intellectuelle. C'est là un fait qu'il accepte sans acrimonie et qui n'influera jamais sur nos relations dont le destin va diverger lorsque la politique et la nécessité de régner perceront sous mon uniforme de général victorieux de la campagne d'Italie. Mais, pour solide qu'elle ait été, cette amitié ne fut pas sans nuages. Lorsque, Premier consul, je décidai la création d'une garde consulaire, corps de prestige et d'apparat dont je confiai tout naturellement le commandement à mon ami Lannes, lui recommandant de ne rien ménager pour l'équipement, le logement et le décorum de sa garde. Lannes, qui vient de se remarier, dépense généreusement pour ses soldats. Il tient table ouverte dans son nouvel hôtel où tout doit être fastueux pour tenir le rang qui est le sien et... finit par se faire pas mal d'envieux et de jaloux. Si bien qu'un certain scandale finira par éclater et que je dus sanctionner mon ami. L'homme d'État que je suis devenu ne peut faire moins que d'être sévère et c'est sans ménagement que j'ordonnai à Lannes de reverser au Trésor la somme considérable de 400000 francs. Le chef de la garde, qui n'a agi en tout cela qu'avec, croyait-il, mon accord, réagit avec la noblesse et la vivacité de sa fierté gasconne. C'est donc une lettre assez cinglante qu'il m'adressa: -Citoyen Consul: Le Commandement de votre garde m'a entraîné à une dépense de 400000 francs... Vous connaissez, citoyen général, ma probité; je ne suis pas riche, j'ai été obligé d'emprunter pour payer toutes mes dépenses, je désirerais que tout ce que je possède suffise à mes dettes; il me reste pour fortune trois balles, deux coups de sabre et trois coups de baïonnette reçus au champ d'honneur. Malgré tous les désagréments que j'ai éprouvés depuis que je commande votre garde, par l'influence de ceux qui sont parvenus à m'éloigner de vous, je n'en suis pas moins votre ami dévoué. Vous pouvez, citoyen Consul, disposer du peu de sang qui me reste; il est à la Patrie. Ce fâcheux épisode va donner à la carrière de Lannes une direction inattendue. Je dus sévir contre lui pour raison d'état, mais je fus tout prêt à donner à mon ami une compensation. Je décidai donc de le nommer ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire de la république au Portugal. Cette nomination ne fut pas reçue avec allégresse; elle fut même perçue comme une disgrâce et provoqua chez Lannes plus de récriminations que de satisfactions. C'est donc un ambassadeur quelque peu ulcéré qui arrive à Lisbonne où les Anglais font la pluie et le beau temps. Voilà de quoi indisposer encore davantage le représentant de la France qui n'a pas été formé à la souplesse diplomatique et qui va très vite réagir comme l'éléphant dans le magasin de porcelaine. Si les relations avec le Régent sont assez bonnes, il n'en va pas de même avec le Premier ministre tout dévoué aux intérêts britanniques. Lorsqu'il s'aperçoit que l'on veut se jouer de lui, il réagit en soldat, et signifie au Premier ministre que, s'il veut tenir la France pour quantité négligeable, son ambassadeur se verra obligé de demander ses passeports. On lui fait alors savoir qu'ils sont à sa disposition et Lannes, sans en référer à Paris, s'estime outragé et reprend la route pour la France. Cet incident aurait pu avoir de bien fâcheuses conséquences pour l'irascible plénipotentiaire. Talleyrand, n'a pas vu d'un très bon oeil sa nomination et se déclare outré par ce manquement à tous les usages diplomatiques. Mais j'estimai qu'il n'a pas été mauvais de donner un coup de caveçon aux Portugais et donnai à mon ambassadeur une sorte de quitus dans cette affaire. Voyant que Lannes est rentré en grâce à Paris, le Régent du Portugal demande son retour à Lisbonne et c'est, cette fois, avec tous les égards dûs à la France que son ambassadeur est reçu. Finalement, cette ambassade portugaise sera une parenthèse heureuse dans la carrière militaire de Lannes qui laissera beaucoup d'amis à Lisbonne, notamment le Régent qui accepta d'être le parrain d'un fils dont madame Lannes avait accouché en juillet 1803. Il se montra d'ailleurs d'une munificente générosité envers son filleul et ses parents, gratifiés chacun d'une poignée de superbes diamants du Brésil. Ce à quoi, à l'époque, personne ne vit malice... C'est donc après avoir pleinement restauré le prestige de la France dans ce pays et entièrement effacé l'influence anglaise que Lannes, rappelé à Paris lorsque la guerre se rallume, va reprendre son métier de soldat au côté de moi. Dans toutes les campagnes qui vont amener l'armée française aux quatre coins de l'Europe, Lannes, comme d'habitude, va toujours se trouver aux avant-postes. J'ai décidé, en effet, de créer un grand corps d'attaque qui sera désormais l'avant-garde de l'armée. Le corps d'infanterie sera placé sous le commandement de Lannes, le corps de cavalerie sera aux ordres de Murat, devenu par son mariage avec Caroline mon beau-frère. Les deux nouveaux maréchaux vont donc, sur les champs de bataille, porter les coups décisifs à l'ennemi et prendre une part prépondérante à la longue liste de nos victoires. Il serait fastidieux d'énumérer les batailles où s'illustra notre maréchal Gascon. D'un seul mot, d'ailleurs, on peut en rendre compte: il fut de tous les combats et le 5e corps d'armée qu'il commandait s'illustra partout où je livrai bataille. De cette gerbe de gloire, il faut retenir un fait d'armes assez singulier. Après Ulm, Lannes poursuit avec Murat les restes de l'armée ennemie. Sa course victorieuse le mène à Vienne où l'on décide de ne pas s'attarder. Pour que le gros de l'armée puisse franchir rapidement le Danube, nos maréchaux «de pointe» décident de s'emparer par surprise du pont de Spitz que 7000 hommes copieusement équipés d'artillerie défendent de l'autre rive, mèche allumée pour détruire le pont si besoin est. Faisant preuve d'une audace inouïe, Lannes, Murat et Bertrand vont tenter un coup d'éclat. Dans leur uniforme chamarré, les trois maréchaux s'engagent seuls sur le pont. On tire sur eux, ils continuent à avancer en criant que c'est un malentendu, que le pont leur appartient en vertu d'un armistice. Voyant venir à lui ces maréchaux de France parfaitement imperturbables, le commandant du poste fait cesser le feu et va prendre les ordres de son général, laissant le commandement à un simple sergent. Très calme, Lannes va à celui-ci et, tout en lui racontant un boniment, s'approche peu à peu de l'homme qui tient une mèche allumée, prêt à faire sauter le pont. Celui-ci, pas très convaincu par la mise en scène des Français, allonge le bras pour mettre le feu lorsque Lannes, tel un félin, bondit sur lui et le désarme. Sur un signe de Murat, les grenadiers embusqués à l'entrée du pont s'élancent. La fin de cet épisode va être étonnante. Les canonniers qui défendent le pont se mettent en batterie et vont ouvrir le feu. Alors, Murat et Lannes, toujours aussi imperturbables, s'avancent vivement vers eux tout en parlementant, ils s'assoient même négligemment sur deux canons en batterie et sont tellement pleins de vérité dans leur attitude et leur argumentation que l'officier commandant l'artillerie décide à son tour d'en référer au général. Déjà alerté, celui-ci survient et les maréchaux français ont un tel naturel dans leur rôle de composition que le général perd la tête et décide de retirer toutes les troupes qui gardent le pont. Ce fait d'armes peu connu a été pourtant d'une importance capitale pour la suite des opérations et un historien a pu écrire, à propos de cet épisode, que sans ce stratagème inimaginable la guerre aurait pu traîner en longueur et que sans la témérité dont les maréchaux firent preuve dans l'affaire de Spitz nous n'aurions peut-être pas connu la gloire d'Austerlitz. On aurait une idée très incomplète du personnage de Lannes si on ne retenait que ses qualités militaires, sa bravoure indomptable et son audace légendaire. Ce serait oublier qu'il ne fut pas pour ses contemporains seulement le brave maréchal Lannes, mais aussi le bon maréchal Lannes. Cette qualité se mit en évidence lors du terrible siège de Saragosse. Après des jours et des jours d'une atroce bataille où chaque maison devait être enlevée comme un fortin, les Français, ayant pris d'assaut un couvent de religieuses, y trouvèrent plus de trois cents femmes affamées et terrorisées. Le maréchal les conduisit lui-même au marché du camp, où il leur fit servir un repas dont il assuma les frais, après quoi il les fit reconduire dans la ville avec beaucoup d'égards. Ce geste eut sur la population assiégée un effet décisif: l'exaltation anti-française tomba d'un coup et Saragosse capitula le soir de ce même jour. Et Lannes pouvait écrire à sa femme: «Que je suis heureux d'être parvenu à sauver Saragosse! Pas un individu n'a été insulté, aussi les habitants sont-ils jour et nuit dans les églises pour prier Dieu pour moi... J'ai fait hier mon entrée dans la ville et j'ai assisté au Te Deum. Jamais je n'ai vu de cérémonie si belle. Les habitants n'en reviennent pas de la manière généreuse avec laquelle je les ai traités. Aussi, d'ennemis acharnés, j'en ai fait de vrais amis de l'Empereur et du roi.» Ces qualités de coeur que la rude écorce du soldat n'a pu étouffer, on les retrouve dans nos relations personnelles. Une très loyale et profonde amitié nous liait. Les fastes de l'Empire ne parviendront pas à les altérer. Seul de tous mes compagnons d'armes, Lannes conservera le tutoiement de l'amitié en privé avec moi. Mais il arrivera à plusieurs reprises que l'amitié intransigeante de Lannes ne se sente pas payée de retour. Ce sont alors de véritables crises dépressives lorsque je lui semble froid ou ne rend pas à son 5e corps d'armée l'hommage qui convient après tel ou tel coup d'éclat. Ce sera d'abord l'affaire de Stettin: des sommes importantes ont été saisies comme prise de guerre lors de l'occupation de la ville. Elles avaient servi à régler la solde des troupes de la 5e armée. Je fis demander à Lannes de justifier de l'emploi de ces fonds. Ce qui fut pris en mauvaise part et se traduisit par une lettre pleine d'amertume où il est dit notamment: «J'envoie à votre Altesse avec regret les pièces qui constatent l'emploi de ces sommes et j'avoue que les termes de votre lettre m'ont révolté l'âme; on n'eut pas dû les écrire même à un sous-lieutenant...» Les réactions seront tout aussi passionnelles et passionnées lorsqu'il semblera au maréchal que l'on n'a pas rendu, dans les ordres du jour, les témoignages de reconnaissance que l'on eût dus à la 5e armée. Ce sera le cas après Austerlitz, où les troupes de Lannes ont eu la malchance d'être envoyées sur un point éloigné de la bataille, hors de ma vue. Comme toujours, leur action a été déterminante, mais elle est restée ignorée. Ce sont de sombres récriminations; Lannes croit que l'univers entier conspire contre lui auprès de moi et il ne parle plus, dans ses lettres à la maréchale, que de son désir de quitter l'armée et de rentrer chez lui puisque c'est ainsi qu'on le traite. Mais il suffira d'un mot «d'amitié», d'un témoignage d'estime pour que s'évanouissent tous les ressentiments et que soit rendu un moral rayonnant à celui qui se croyait injustement traité. La magnifique carrière de Jean Lannes, duc de Montebello et maréchal de France, trouva son terme sur le champ de bataille d'Essling. Pour une fois les dieux de la guerre ne se montrèrent guère favorables. Une action brillamment menée se trouva enrayée par le déchaînement des eaux: le fleuve en crue emporta les ponts au moment où commençaient à manquer les munitions. La troupe de Lannes en pointe comme à l'ordinaire se trouva obligée de suspendre peu à peu son feu, rendant sa situation très risquée. Le maréchal avait mis pied à terre et se promenait avec le général Pouzet, celui-là même qui avait été son premier instructeur, lorsque une balle égarée frappa ce dernier à la tête et l'étendit raide mort à côté du maréchal. Fort ému, le maréchal alla s'asseoir au revers du fossé à quelques pas de là et il était plongé dans ses pensées lorsqu'un boulet vint lui fracasser les jambes. On l'emporta et cette blessure, qui au début ne semblait pas mettre ses jours en danger, évolua défavorablement malgré les soins éclairés de Larrey, mon chirurgien, et emporta le brave maréchal Lannes en quelques jours. Cette disparition fut douloureusement ressentie par toute l'armée et très spécialement par moi qui écrivit une noble lettre à la maréchale pour lui annoncer la triste nouvelle. J'ajouterai que Lannes fût le seul à pouvoir me parler de façon fort irrévérencieuse sur un ton qui parfois frisait le persiflage mais où, hélas, le bon sens l'emportait également. Il me dit ainsi de m'entourer de moins de flagorneurs et de plus de conseillers honnètes. Il eut été préférable effectivement que je suive son avis. Napoléon |