Fortune
écrit à

   


Napoléon

   


La Fortune...
 

   

Sire,

Je me décide enfin à prendre de vos nouvelles. Après toutes ces années! Il me fallait du temps pour parvenir à penser à vous sans mélancolie. Il est vrai que vous et moi avons passé quelques bons moments ensemble. Vous en souvenez-vous? Je veillais sur vous, à côté de votre bonne étoile, jour et nuit, je ne vous quittais pas des yeux.

Oui, je sais ce que vous pensez de moi. Vous me trouvez inconstante, et pourtant, je vous avais prévenu. Je ne vous ai pas quitté du jour au lendemain. J’ai tenté de vous faire comprendre que la fortune, c’est fragile, ça se cajole, ça se garde au chaud, on ne l’expose pas ainsi au froid, qui plus est celui de l’hiver russe. Mais vous avez fait la sourde oreille, comme à votre habitude. On ne se refait pas! Mais qu’est-ce que je vous ai aimé… Vous plus qu’un autre!

Comment se passe votre séjour sur ce sombre rocher? J’ai entendu dire que vous avez eu de la compagnie. Agréable, paraît-il. Qui est donc cette Betsy? Et cette madame Montholon? Ont-elles compté pour vous? Dites-moi tout, sans cachotteries. Vous me devez bien ça. Voyez, je suis encore jalouse… Donnez-moi bien vite de vos nouvelles, Napoléon!

Portez-vous bien!


Votre Fortune qui pense à vous. Parfois. Souvent…


Ah Fortune!

J’ai bien hésité à lire votre missive, car il y a bien des années que vous m’abandonnâtes! Avec le recul, bien que vous prétendiez autrement, je crois qu’une partie de vous m’a quitté dès le divorce d’avec Joséphine. Vous m’aviez déjà montré vos revers avec l’Espagne, j’aurais dû ne pas croire en vous si fort.

Si la petite Betsy fut d’une agréable compagnie, c’est au sens amical qu’il faut le prendre. Notre relation ne fut point amoureuse. Êtes-vous donc à ce point devenue anglaise pour croire de pareilles choses?! Car ces ragots ne sont que création de citoyen britannique, prêt à tout pour faire sensation.

En ce qui a trait à Madame Montholon, c’est tout autre chose. Elle fut réellement une maîtresse. Allez savoir! Je fus peut-être père de sa fille. Celle-ci me fut agréable sous tous points de vue. Mais ç’aurait été de votre compagnie dont j’aurais voulu! Ne serait-ce qu’à bord du Bellérophon, avant mon départ de Plymouth. Sur ce je n’attends plus de missive, mais une visite sur place, sous les traits qu’il vous plaira, venez vite, avant que la vie ne suive votre exemple, comme ma santé.

Napoléon

Cher Ami,

Permettez-moi de laisser tomber le «Sire», en souvenir de notre complicité.
Quel plaisir de vous lire, j’avoue avoir douté un instant de jamais recevoir de vous une réponse, je vous sais quelque peu rancunier.
Vous seriez-vous bonifié avec les années?

Me voilà rassurée. Une tendre amitié vous liait donc seulement avec la jeune Betsy.
Le contraire m’aurait profondément déçue, c’était encore une enfant.

Une petite «Napoléone » fruit de vos amours interdits avec cette Madame Montholon!
Quel prénom ridicule pour une fille, tout aussi ridicule que cette liaison avec sa mère.
Pardonnez ma franchise mais vous n’êtes pas sorti grandi de cette histoire.
La chair est faible!

Puisque vous me le demandez, je viendrai à vous.
Je vis dans le regret de vous avoir abandonné et ma visite, bien que tardive, ne pansera pas toutes vos plaies mais adoucira peut-être votre séjour, enfin ce qu’il en reste.
La fortune est inconstante, mais elle a un grand cœur.
Je vous promets un retour auprès de ce peuple français que vous avez tant aimé, à la seule condition de ne jamais me demander «quand».
Sous les traits qu’il me plaira dites-vous? Soyez donc attentif et tâchez de ne pas me manquer.
Un rayon de soleil qui dure plus que les autres? Le chant d’un oiseau inconnu de vous jusqu’à ce jour? Un papillon posé soudainement sur votre épaule?
Soyez prêt Napoléon à recevoir à nouveau votre Fortune.
Vous lui devrez votre légende éternelle.

À très vite,

Fortune

à la Fortune!

Bien que je doute de vous revoir encore, je vous promets de garder une trace d'espoir secrète de vous revoir. La Montholon ne fut qu'une passade, elle ne m'a pas tourné la tête comme vous l'eussiez fait, n'ayez crainte!
Sur ce, adieu ma très chère!

Napoléon