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Cher Napoleone,
C'est en compatriote corse et ajaccienne que je me
permets de vous écrire et de vous appeler par votre prénom non-francisé qui
doit, je pense, vous rappeler de nombreux souvenirs. Ne parlons pas de ceux que
doit évoquer le surnom de «Nabulione»!
J'ai pu voir, au détour d'une
missive que vous avez envoyée à l'un de vos admirateurs, que vous vous
inquiétiez de savoir si votre maison de la Strada Malerba était toujours debout.
Rassurez-vous donc, elle l'est, et elle est fort bien conservée. C'est
aujourd'hui un musée dédié à la famille Buonaparte, qui fait la fierté de la
Corse et d'Ajaccio. Un jardin lui fait face, dédié à votre fils l'Aiglon. Chaque
année le quinze août, un hommage vous est rendu de la part de la ville entière,
fidèle à votre souvenir, puisqu'en devenant le plus célèbre des Français, vous
devîntes également le plus célèbre des Corses. Je me souviens notamment d'une
banderole tendue au-dessus de la strada Malerba, indiquant «À Napoléon, les
habitants de son quartier». Hommage des plus amusants et gentils, je
trouve!
La maison de campagne des Milleli est également devenue un lieu
de mémoire important sur l'histoire de votre famille, et l'on y produit une
délicieuse huile d'olive.
Par contre, la chère Malmaison de votre belle
Créole est dans un état bien triste. J'y suis allée, il y a quelques temps; à
mon grand étonnement, cette belle maison n'était pas très bien mise en valeur.
Nos ministres de la culture successifs font parfois peu de cas de certains
souvenirs!
J'ai lu abondamment les récits de votre vie. J'ai ainsi pu
apprendre, à ma grande surprise, que vous aviez quitté la Corse, en 1796 je
crois, pour n'y plus jamais revenir. Notre chère île de Beauté ne vous a-t-elle
pas parfois manqué, alors que vous parcouriez le monde en quête de gloire ou que
vous exerciez le pouvoir en France? De même, aux heures les plus sombres de
votre vie, n'y avez-vous pas pensé avec nostalgie, vous qui avez dit un jour:
«Quand je sens l'odeur du maquis depuis la proue du bateau, je sais que je suis
chez moi.»?
J'imagine que votre solitude est bien grande sur cette île
perdue de l'Atlantique sud. Que l'on ne vous ait pas accordé plus de compagnie
est injuste, d'autant que nombreux furent ceux qui se proposèrent de vous
accompagner. Je pense notamment à la comtesse Walewska, une compatriote
également -mon père est polonais, ma mère corse. Je comprends mal, par contre,
que votre mère n'ait pas exprimé le désir de vous rejoindre. Mais peut-être mes
sources sont-elles incomplètes.
Soyez bien assuré que si cela m'avait
été permis, j'aurai également souhaité vous accompagner dans votre
exil.
La Corse ne vous oublie pas, cher Nabulione. Vous êtes pour elle
l'incarnation de ses valeurs de droiture et de noblesse, ainsi que de son
caractère indomptable, volontaire et fier.
«Souvent conquise, jamais
soumise»: que cette devise devienne vôtre et vous aide à supporter votre
exil.
Sincèrement vôtre,
Manuela |