La conscience tranquille
       
       
         
         

enlil31@voila.fr

      Salut Napoléon,

Je dois te dire mon admiration pour tous les glorieux exploits qui font de toi un des plus grands personnages de l'Histoire.

Mais mes impressions restent nuancées, et je ne peux m'empêcher de me demander si tu reposes la conscience tranquille ou si tu es torturé par les esprits de tant de révolutionnaires qui se sont battus et ont donné leur vie pour des idéaux et des principes qu'ensuite tu as baffoués en balayant tout ce qu'ils avaient obtenu par le sang et la colère??? Et que dire de l'égalité... tu as vu une époque où les hommes étaient égaux par la loi et devant la loi (donc une égalité plus globale que celle que nous avons aujourd'hui), puis cette égalité a été réduite pour devenir le symbole même de l'immense mensonge de la société bourgeoise (je pense à la constitution de l'an III et le discours d'introduction de Boissy d'Anglas); et toi puissant comme tu étais, sympathisant hier avec les jacobins, tu as fait prospérer l'inégalité sous le couvert de l'ordre social...

Dommage, et même si j'admire beaucoup certains de tes faits et gestes, j'espère qu'il t'arrive de te morfondre parfois encore en pensant à tout cela.

La paix te salue quand même.
Liberté égalité fraternité ou la mort.

Enlil

 

       
         

Napoléon Bonaparte

      Monsieur,

Tout d'abord, vous dire mon étonnement. Ce tutoiement est inapproprié et m'est fort déplaisant. D'autre part, le ton même de votre lettre prête au persiflage; je vous serais donc gré de remiser vos propos ronflants sous des dehors de meilleures avenues.

Toutefois, je vous répondrai tout de même, étant redevable à l'Histoire, si ce n'est aux historiens. Le principe même de l'égalité est un concept ridicule qui ne sert qu'à amadouer les redoutables et à récompenser les pleutres. En vertu de quel droit, les hommes seraient-ils égaux devant leurs contemporains?

Croyez-vous en votre âme et conscience qu'il soit possible, ne serait-ce qu'un instant d'imaginer plus totale aberration? Allons donc! Comme s'il était concevable d'abaisser les uns pour remonter les autres! Ce système de nivellation ne se ferait que par le bas, nécessairement! Autrement dit, il favoriserait la nullité au détriment de l'élite. Cela est la plus sûre façon de détruire un peuple, monsieur. Vous mettez sciemment le ver dans le fruit et vous étonnez de voir qu'il corrompt tout.

Rappelez-vous que le superflu des riches donne le nécessaire aux pauvres, que cela vous plaise ou non! La religion palliera aux inégalités dans une autre vie -c'est là sa principale raison, pour ne pas dire son UNIQUE raison d'être- donc remisez vos critiques et cessez de vous draper dans vos idéaux: on en revient toujours, sachez-le donc une fois pour toute. Remerciez plutôt le Créateur de vous avoir fait naître, mais ne vous fiez pas à lui pour décider de votre sort. Tout le reste est billevesées, et souvenez-vous que tout ce qui est exagéré est ridicule.

Napoléon
         
         

enlil31@voila.fr

      Tout d'abord, je continuerai ce tutoiement tant que tu renieras les principes par lesquels tu as pu arriver là où tu es; alors je réviserai mon ton, et je nettoierai la boue de mon langage comme tu as nettoyé la boue de cette couronne fatiguée avant de te la mettre sur ta tête. Ensuite je vais répondre à ta réponse de façon linéaire, car tu peux continuer à t'agiter dans tous les sens et te cacher derrière ce grand miroir qu'est l'Histoire, ce que tu dis ô grand Napoléon, mérite d'être corrigé!

Il me semble que tu conçois l'égalité au travers du droit positif. Peut-être renieras-tu aussi avoir fréquenté les jacobins et Robespierre le Jeune? Bref, passons.

Moi, je crois que le droit naturel est supérieur au droit positif; que les hommes sont égaux par nature. S'il y a inégalité, c'est par la faute de l'homme qui conçoit son rapport à la nature comme un rapport de force. Ce rapport de force se retrouve dans les lois, qui sont l'expression de la loi du vainqueur. Cette loi dit alors qui sont les privilégiés et qui sont les défavorisés. Mais les vainqueurs d'aujourd'hui sont peut-être les vaincus de demain. Ainsi toi, aujourd'hui grand empereur, peut-être demain ne seras-tu que le pensionnaire malmené d'une île venteuse perdue aux antipodes de ta patrie; ce que je ne te souhaite pas bien sûr. Ce que je veux dire par là, c'est que l'égalité existe à l'état naturel mais que c'est l'histoire des peuples qui crée l'inégalité.

Un autre exemple? Hier encore, tu étais un petit caporal aux abords de la rade de Toulon. Si tu es devenu ce glorieux général d'une remarquable campagne d'Italie, si tu es devenu le génial chef militaire, empereur de l'Europe entière, c'est par les événements dans lesquels tu évolues et qui ont fait de toi ce que tu es; mais tu restes encore et toujours un être humain, génial et brillant certes, mais un être humain quand même; et tes besoins fondamentaux restent aussi ceux de tout humain. Un jour, toi le grand, toi le génial, toi le brillant, ton devenir sera la mort comme le devenir de n'importe lequel d'entre nous. Si immortalité tu acquiers, ce sera uniquement dans le souvenir et dans la pensée des hommes: c'est l'Histoire qui te fera dépasser ta simple condition. C'est cette histoire donc qui est créatrice d'inégalité. Alors oui, sois redevable envers elle et envers les historiens qui l'écrivent.

En attendant, «en vertu de quel droit, les hommes seraient-ils égaux devant leurs contemporains» dis-tu? En vertu du droit naturel, te répondrais-je.

De plus, tu dis que le droit à l'égalité procéderait à un inévitable nivellement, favorisant la nullité au détriment de l'élite. Quel bon exemple tu fais! D'où viens-tu toi le petit corse? D'une élite? De la noblesse de robe ou d'épée? Assurément non! Et c'est grâce aux lois révolutionnaires que tu condamnes et que tu enterres maintenant que tu as eu ta chance, et que tu as pu prouver tes qualités de chef militaire. Quelles opportunités de rivaliser avec les généraux de Louis Capet aurais-tu eues sous les carcans de l'ancien régime que tu rétablis maintenant?

En suivant ton raisonnement, comment la France révolutionnaire aurait-elle vu émerger tant de députés nouveaux, tant d'orateurs brillants, tant de chefs valeureux? Combien de Danton, de Robespierre, de Saint-Just, d'Isnard, de Vergniaud pour exhorter les peuples à combattre le despotisme? Combien de Jourdain, de Pichegru, de Carnot, de Bernadotte, de Murat pour lutter contre les tyrans européens sans les lois égalitaires de l'an II?

Voici des hommes qui n'avaient aucune chance de faire partie de l'élite avant 1789. Expriment-ils pour autant la nullité? L'élite de Louis Capet, elle, qu'a-t-elle fait pour assurer aux peuples le droit de vivre dans la dignité sans courber l'échine devant un poltron thaumaturge? Qu'a-t-elle fait sur le champ de bataille pour défendre la liberté mise en péril par la stratégie douteuse d'un royal serrurier?

Mais cela tu le sais toi-même puisque tu as gardé les cadres d'une armée favorisant l'efficacité et le talent.

Et que dire de cette phrase atroce: «le superflu des riches donne le nécessaire aux pauvres». Quelle horreur! Quelle monstruosité verbale! Quelle éructation ignoble! Quelle pensée fécale! Pour répondre, je citerai ce grand révolutionnaire qui est resté fidèle à ses idéaux et à ses principes jusqu'à la fin: «l'opulence est une infamie!»

Voici pour finir une autre phrase de ta réponse qui m'a bien fait rigoler: «Et souvenez-vous que tout ce qui est exagéré est ridicule.» Si tu as le temps je te conseille d'aller voir les lettres d'un autre locataire de Dialogus qui s'appelle Dieu car je lui ai posé une question qui allait dans le sens de ta formule...

Pour conclure tout ceci (il est temps!) je dirai que l'égalité n'est pas une idée ridicule; loin de là! L'idée ridicule est celle qui fait croire à un homme qu'il peut dicter sa seule volonté à des peuples entiers. Et lorsque la loi qui gouverne les peuples sera enfin l'expression de la volonté générale de ces mêmes peuples, et lorsque les principes fondamentaux, dont l'égalité fait partie, seront absolument respectés, alors nous pourrons dire que l'espèce humaine s'est enfin réalisée et a trouvé du même coup le seul remède qui existe à son autodestruction.

Voilà, j'espère ô Napoléon, que tu passeras outre mon «persiflage» et que tu dédaigneras bien me répondre, afin que nous puissions continuer cette plaisante discussion.

Salut à toi empereur!

Enlil
         
         

Napoléon Bonaparte

      Monsieur Delapravda,

Je désirerais que vous contactiez par l'un de vos sbires (et vous me prouvâtes par le passé que la correspondance ne vous effrayât point) soit monsieur Réal, aux affaires extérieures -du moins ses talents me le laissent supposer- soit monsieur Desmarets, au ministère de la police, soit, en désespoir de cause, Joseph Fouché.

Je pense que l'un de ces bons messieurs devrait assez me devoir pour me rendre ce menu service...

Il semblerait que le-dit Enlil devrait, par leurs bons soins, bénéficier d'un séjour à Charenton, dans une retraite fermée, loin de la foule et du bruit. Faites savoir, monsieur Delapravda, à ces bons messieurs, que je ne les oublierai pas lors de la rédaction de mes mémoires. Veuillez agréer, monsieur Delapravda, mon estime la plus respectueuse.

Napoléon
         
         

Philibert Delapravda

      Votre Majesté,

Vous me placez dans une situation difficile, je veux bien demander à votre lecteur de ne plus vous importuner sur ces questions délicates, mais le dénoncer à votre police est peut-être excessif. Qu'en pensez-vous?

J'admets que votre interlocuteur à formulé à votre égard des critiques assez vives, mais une certaine liberté de parole est permise à notre époque d'où ses propos quelque peu libertaires. Si vous me le permettez, je vais plutôt suggérer à ce Monsieur Enlil de ne plus vous importuner sur ces questions délicates et oublions Fouché.

Respectueusement,

Philibert Delapravda
Éditeur adjoint
DIALOGUS
         
         

Philibert Delapravda

      Monsieur Enlil,

Nous regrettons sincèrement cet incident, mais vous devez comprendre la situation difficile de l'empereur. Les épreuves qu'il a traversées au cours des dernières années le rendent moins disponible à l'affrontement philosophique et à la polémique.

L'empereur a gentiment accepté de répondre aux questions des lecteurs et je crois qu'il a droit à un certain respect. Je suggère de vous abstenir de le provoquer inutilement en utilisant des propos aussi incendiaires à son endroit.

En espérant que vous comprendrez notre situation.

Sincèrement,

Philibert Delapravda
Éditeur adjoint
DIALOGUS