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Napoléon Bonaparte

     
   

Incrédulités face à votre tolérance

   

Cher Empereur,

Tout d'abord, j'aimerais vous dire que si j'avais pu vivre à votre époque, j'aurais été un défenseur acharné de l'Empire et un éternel fidèle à votre personne.

Cependant, je me pose des questions quand j'observe votre tolérance envers des personnes vous trahissant chaque jour implicitement. Lorsque je dis cela, je pense naturellement à un certain banquier, à certains ministres et à d'autres intellectuels bourgeois des salons. De même pour Bernadotte! Je veux dire, vous aviez assez de pouvoir et d'influence sur le peuple pour le punir comme il le méritait après des comportements comme ceux qu'il a eus avec Davout lors de la campagne d'Allemagne, en 1806.

Ne croyiez-vous pas, Sire, avec le recul, que vous auriez dû parfois imposer beaucoup plus un régime de terreur plutôt qu'un régime légitime uniquement parce que fondé sur des victoires et qui s'effondra à la moindre défaite? On blâme aujourd'hui votre totalitarisme, on devrait plutôt acclamer votre bonté et surtout la déplorer. Vive la France et vive l'Empire!


Bonjour Aristophale,

Que voilà un nom bien singulier!

Je constate que l'on est vite à juger les réactions des gens de votre temps, comme dans le mien! Ministres, bourgeois, ces gens ont une forte influence sur le peuple et la nation. Je leur aurais donné raison en me montrant trop sévère à leur égard. En ce qui a trait aux maréchaux, eh bien! eux sont tout simplement jaloux. Je le dis en vérité, nombreux sont ceux qui auraient voulu ma place. Ils en rêvent tous! C'est bien compréhensible après tout, ce sont des militaires qui se sont élevés comme moi, qui ont un jour été mes égaux, plusieurs sont plus âgés que moi, voilà qui n'est pas négligeable. Mais voilà: que serais-je sans eux? et où seraient-ils sans moi. Vous pouvez aisément constater les tensions parfois palpables autour de moi!

En ce qui concerne le salut de Bernadotte, il ne tient qu'à un seul mot: Désirée. Sans que cela soit très grave, il n'est pas négligeable de savoir qu'il y a une femme entre cet homme et moi.

En espérant que cela réponde à votre demande d'explication, je reste à votre disposition pour toute autre interrogation.

Bien à vous,

Napoléon


Cher Napoléon,

Bien entendu que tous ces ministres et bourgeois ont une forte influence sur le peuple et la nation, mais tout de même, comparée à la vôtre, cette influence était ridicule!

Et puis quoi, après tout, des exécutions par-ci, par-là, pour l'exemple, comme vous le faisiez si bien dans l'armée, auraient été possibles au sein même de la nation, et je vous assure que l'exécution de quelques-uns de ces bourgeois comploteurs n'aurait sûrement pas fait bouger qui que ce soit. Et quand bien même il y aurait eu du remue-ménage, celui-ci aurait été vite étouffé.

Je pense par exemple au banquier Ouvrard (je ne me rappelle plus son nom exact, je pense que c'est celui-ci, mais de toute façon vous voyez de qui je parle) qui vous a fait tant d'entourloupes durant tout votre règne! Pourquoi n'avoir pas été plus dur avec lui?

Vous aviez une garde impériale magnifique avec des hommes prêts corps et âme à se sacrifier pour vous. N'avez-vous jamais eu en tête d'en faire une police politisée, une sorte de garde prétorienne romaine, pouvant à la fois détruire l'ennemi en pleine guerre et garantir l'ordre et la sécurité de l'empire à l'intérieur même de celui-ci?

Il fallait vous servir au maximum de vos moyens! Utiliser cette grande armée à des fins politiques, la placer à Paris, qu'elle surveille tous ces faubourgs et salons de causeurs!

Vous me dites à propos des maréchaux: «En ce qui a trait aux maréchaux, eh bien! eux, sont tout simplement jaloux. Je le dis en vérité, nombreux sont ceux qui auraient voulu ma place. Ils en rêvent tous! C'est bien compréhensible après tout, ce sont des militaires qui se sont élevés comme moi, qui ont un jour été mes égaux, plusieurs sont plus âgés que moi, voilà qui n'est pas négligeable. Mais voilà: que serais-je sans eux? et où seraient-ils sans moi».

D'accord, leurs ambitions et leurs jalousies sont compréhensibles. Mais vous qui croyez au destin, qu'importe donc leurs âges, leurs carrières, etc. Ce qui compte, c'est le destin, et c'est vous qu il a fait empereur, pas eux!

Quant à Bernadotte, vous auriez dû faire fi de Désirée; à elle seule, elle ne peut constamment protéger par sa seule nature un chien de la sorte. D'ailleurs, une question au sujet de Bernadotte: Comment a-t-il fait pour se hisser sur le trône de Suède? Pourquoi lui et pas un autre?

Voilà, Sire, je vous concède que ma façon de vous dire ce que vous auriez dû faire est un peu présomptueuse, mais si je fais ça, c'est parce qu'avec le recul des années, on peut se permettre de juger plus facilement ce qui aurait dû être fait ou pas. Excusez-moi encore, aucune estime pour un homme ne peut atteindre la mienne pour vous.

Vive l'Empereur! Vive le Roi de Rome! Vive l'Empire!

Rochedy


À Rochedy

Monsieur,

Je vois que vous êtes bien prompt à me critiquer! Sachez que je ne regrette aucune de mes décisions, les bonnes et les mauvaises forment la destinée d'un homme, et cette dernière ne semble pas tout à fait banale, étant donné que les évènements qu'elles ont amenés ont rendu cette conversation possible.

Je ne souhaite pas m'imaginer ce qu'aurait été l'utilisation de mon armée dans la vie de tous les jours. On aurait cru à un retour à la Terreur, aux méthodes de Robespierre; allons, mon ami, la Révolution a amené la liberté, il n'est pas permis de l'éliminer. J'aurais pu sûrement faire encore plus si je m'étais montré encore plus strict, mais à quoi bon y revenir puisque c'est fait.

Pour ce qui est d'Ouvrard, il m'a bien servi sous le coup d'état de Brumaire, et nul ne peut nier son talent à faire surgir des millions dans la pénurie. C'est un banquier qui n'a jamais entièrement remboursé sa dette à l'empire et ses actions en Espagne ont porté un grand préjudice à la France. Il est un bon exemple dans votre digression, lui qui aurait dû subir de plus fortes conséquences, peut-être, mais encore une fois, j'ai fait ce qui m'a semblé la meilleure chose à faire dans les circonstances.

C'est à la suite de tractations de la famille régnante de Suède que Bernadotte s'est hissé à la couronne de ce pays. Ce n'était pas un choix de ma personne. Les États généraux d'Oeretro ont choisi ce maréchal français comme prince héréditaire de Suède. Je ne m'y opposai pas, ne serait-ce que parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave-Adolphe était un des plus jolis tours joués à l'Angleterre. Jamais je n'aurais cru qu'il deviendrait aussi rapidement suédois! Il a même renoncé à sa religion! Il a trahi sa patrie en attaquant nos troupes. Comment auriez-vous pu prévoir un tel renversement?

Je vous accorde cependant que le recul des années a dû rendre votre jugement plus rapide que le mien, puisque vous contemplez les faits dans leur ensemble, alors que je dois les vivre au jour le jour. Il est bien que vous ayez des opinions, prenez garde cependant qu'elles ne se transforment en jugement!

Les gens d'esprit ont tendance à bien s'entendre;

Au plaisir de vous reparler

Bien à vous

Napoléon 1er


Cher Napoléon,

Soyez en sûr, c'est avec humilité que j'ose vous émettre quelques objections quant à certains aspects de votre politique, mais j'admets complètement que vos erreurs et vos défaites étaient aussi nécessaires à votre fortune, c'est vous qui l'avez dit.

Quand bien même votre destin dans sa globalité est formidable, je ne peux m'empêcher de pleurer les défaites et d'imaginer ce qui aurait pu les empêcher. Croyez-moi, c'est un passe-temps délicieux, car non seulement il divertit, mais il aiguise les qualités critiques en permettant de tirer les leçons de l'histoire. N'avez-vous jamais refait la bataille de Zama en vous imaginant à la place du grand Hannibal? Ne vous êtes-vous êtes jamais imaginé à la place de Louis XVI subissant la révolution?

Pour revenir au problème de votre tolérance, n'oubliez pas que c'est par la terreur que la Révolution s'est maintenue, peut-être l'empire se serait-il maintenu malgré les défaites militaires si un contrôle avait été plus vif et radical. Machiavel a dit: «...la nature des peuples est changeante, et il est aisé de les persuader d'une chose, mais difficile de les tenir ferme en cette persuasion. Ainsi faut-il être organisé de façon que, lorsqu'ils ne croiront plus, on puisse les faire croire de force.» Mais peut-être «le Prince» ne faisait-il pas partie de votre bibliothèque.

Pour ce qui est de votre charisme, sire, pouvez-vous m'indiquer s'il ne provient que d'un don généreux de la nature, ou si vous l'avez travaillé par je ne sais quels moyens. C'est un point sur lequel j'aimerais que vous m'éclairiez.

Sachez, Majesté, que je souhaite vivement entretenir une longue correspondance avec votre grand esprit, vous avez beaucoup de chose à m'apprendre, et veuillez m'excuser si j'ose vous contredire sur quelques points.

Votre éternel fidèle,

Au plaisir de vous relire,

Rochedy


À Rochedy

Bien sûr, mon ami, que votre opinion m'importe et que ces façons que vous avez de vous imaginer les situations si elles avaient été différentes m'amusent aussi, en ce sens que tout jeune, je ne m'imaginais qu'en Alexandre le Grand, en César, en Thémistocle ou en Auguste. C'est très inspirant.

De plus, je vous confirme avoir lu Machiavel, alors que j'avais l'honneur d'être simple officier à Valence. Bien des points me sont restés, mais je ne désirais pas les appliquer à la lettre. Peut-être avez-vous raison de dire que les choses eussent été différentes, je le crois, mais ne souhaitant pas une carrière à ce point personnelle, je n'ai pas été trop loin en ce sens, et j'ai laissé la liberté de choisir au peuple, et n'ai pas souhaité la guerre civile en récusant le vote des membres de la Chambre proclamant ma déchéance en 1815. Je soupire en pensant à un avenir qui aurait pu être loin de cette île maudite d'où je vous écris, mais qu'en aurait-il été de la France?

Pour ce qui est de mon charisme, sachez que je n'ai pas eu le loisir de le pratiquer. Il est inné, issu à la fois de ces lectures inspirées dont je viens de vous parler et de mes origines corses, de mes ancêtres italiens qui avaient un certain rang social, une position dominante qui m'a été transmise, ce qui a fait naître en moi une certaine aptitude au pouvoir. Tout ce qu'il faut, c'est être vrai, être soi-même, crier passionnément ses convictions à ceux qui, par leur pauvreté et leur désespoir, sont à la recherche d'un avenir meilleur. C'est ce qui a tant plu, je crois, à l'armée d'Italie, au soldat d'Égypte, et au peuple suite au coup d'État de Brumaire. Avec une volonté et une ambition enflammées, il faut le courage de prononcer les bonnes choses au bon moment, sans se perdre dans les méandres des idées, comme cela m'est arrivé à Brumaire face au conseil des 500.

J'ai hâte d'avoir de vos nouvelles!

Au plaisir!

Empereur Napoléon 1er

Sainte-Hélène.



Cher Empereur,

Avant toutes choses, je tiens à m'excuser, car voilà longtemps que je ne vous ai pas écrit. J'ai en effet beaucoup de choses à faire et l'avenir est pour les gens qui se lèvent tôt (ça aurait pu être votre devise).

Encore préalablement je voudrais vous exprimer mon soutien: n'écoutez pas tous ces abrutis qui parlent de démocratie, d'anarchie et vous jettent l'anathème parce qu'ils ne connaissent rien à l'histoire, et pas seulement à l'histoire: à la vie elle-même! Ils ne méritent pas que vous leur répondiez.

Commençons. Vous me dites que vous étiez mauvais orateur? Pourriez vous me décrire ce fameux conseil des 500 du 19 brumaire dans lequel vous avez dû faire intervenir l'armée? À votre avis pourquoi aviez-vous un tel ascendant sur l'armée, et un ascendant parfois faible face aux politiques?

J'ai devant mes yeux au moment où je vous écris les deux volumes de La Vie des hommes illustres de Plutarque, il me semble que vous avez lu et relu ces livres. Quelle est la vie que vous admirez le plus?

Au sujet de l'Europe, ces fameux État-Unis d'Europe qui vous font rêver (rêve que je partage), pensez vous avoir tout fait pour les réaliser? Pourquoi avoir laissé les Habsbourg en Autriche? Vous saviez pertinemment que jamais ils ne vous auraient considéré comme leur égal! Pour unir l'Europe à la France, n'aurait-il pas fallu expulser toutes les vieilles dynasties qui sombraient inéluctablement, et les remplacer par des Français, ou des généraux étrangers qui se seraient ralliés à votre cause? Diviser l'Est (la Prusse et l'Autriche) en de nombreuses provinces (comme vous l'avez fait en Allemagne), et la fédérer autour non plus de l'Empereur de France, mais de l'Empereur d'Europe. À long terme, diviser aussi la France, l'Occitanie, la Bretagne etc. Unir toutes ces nations autour d'un État porteur de grands principes en matière de justice et d'économie... Je rêve... J'ai peur Sire que jamais vous n'ayez été porteur d'une cause. Le compromis entre la monarchie et la république, les idées de la Révolution, l'Europe unie... J'ai l'impression que tout cela n'est que prétextes, venus après. Il me semble que la cause c'était vous. L'histoire avançait et vous avec, pour reprendre une phrase de Benoist-Méchin «Tous les hommes rêvent. Mais il semble, parfois, que ce soit l'histoire elle-même qui rêve à travers eux». Votre existence est un joyau de l'histoire, je crois qu'il n'y a rien à retenir d'autre. Excusez mes songes Sire, parfois il est bon de rêver, mais tout rêve doit devenir volonté, ce sont les faibles qui rêvent pour rêver.

Au grand plaisir de vous relire Sire.

Votre éternel Rochedy



À Rochedy

Monsieur,

En la journée du 19 Brumaire, ce fut une symphonie de désordre et de confusion. Sur le coup de l'émotion, j'ai balbutié quelques bribes sur la Constitution, sur la République, le pouvoir corrompu, mais rien ne fut au diapason. Mon ascendant sur les troupes est tout autre parce que l'on n'y trouve pas de partisanerie, pas de division idéologique propre. J'ai risqué ma vie avec eux pour la République, alors mes soldats m'écoutent, me respectent, et feront tout pour moi. Les politiciens ont souvent une arrière-pensée d'ambition et de sournoiserie. Ils en ont vu d'autre, alors les grandes déclarations sont pour eux autant de risques de faillite de leur projet. Enfin, en ce qui concerne les 500 à Brumaire, ceci s'applique bien. De plus, la connaissance, les études et les sciences de ces hommes des Assemblées sont plus avancées que celles de plusieurs fantassins, donc ils sont plus prompts à douter de la véracité d'un discours.

Pour la vie des hommes illustres, je crois que César est le personnage qui me fascina le plus. Enfant, je m'imaginais en César, ou en Alexandre. J'ai d'ailleurs dicté à Marchand mes Commentaires sur les guerres de Jules César. Celui-ci eut une vie des plus singulières, vous en conviendrez.

Il est des décisions que j'ai prises parce que je les jugeais plus propices à la paix. Mon but était de défendre la France républicaine, puis impériale, non de conquérir l'Europe à mon profit. J'ai cru qu'une clémence face à ces hommes aurait plu aux nations et les aurait convaincus du bien fondé de nos politiques. Naturellement, je me suis trompé à bien des égards, mais je vous permets de faire comme moi!

Rêvez, Rochedy, rêvez encore à cet Empire, ce qu'il aurait pu être, ce qu'il a été; s'il vous sert d'inspiration, il pourra peut-être faire naître des passions semblables autour de vous, et alors mon oeuvre ne tombera pas dans l'oubli.

Bien à vous!

Napoléon