Grands hommes de France |
||||
| Eh bien, Sire! Nous voici enfin réunis. Pardonnez-moi, j'écris cela comme si cela allait de soi. C'est que vous ne me connaissez pas, et que je ne me suis pas présenté. Je m'appelle de Gaulle, et vous et moi partageons beaucoup. Comme vous, j'ai gouverné la France, mais près d'un siècle et demi plus tard. Comme vous, je suis officier général. J'étais élève de la promotion Fès, la 94ème de l'école militaire de Saint-Cyr, que vous avez créée. Vous fûtes Premier consul, puis Empereur. J'ai été le chef de la France libre, puis de la France combattante, parties au second conflit mondial, qui secoua les continents entre 1939 et 1945. Alors que vous avez propagé les idées de la Révolution en Europe, vous heurtant aux couronnes qui cernaient la France, j'ai dû la libérer d'une idéologie abjecte, imposée de l'Oural, ou presque, à l'Atlantique, par un tyran prussien. Il faut que je vous précise que dans ce combat, le concours des Anglais a été déterminant. En effet, ces derniers s'étant prémunis de l'invasion allemande (nous appelons Allemagne la plus grande partie non-autrichienne de la Confédération Germanique issue du Congrès de Vienne de 1815) notamment -me croirez vous?- grâce à des machines de guerre volantes, ils ont pu abriter et soutenir les résistances nationales de tous les pays d'Europe occupés par les nazis (les idéologues prussiens, dirigés par un sinistre individu, du nom de Hitler). À votre décharge, Sire, et avec un immense respect, je vous dirai que d'une manière assez frappante, Hitler s'est heurté aux mêmes écueils que vous: l'Angleterre, île décidément imprenable, et la Russie, puissamment défendue, une fois encore, par le général hiver. En 1940, en revanche, il ne fait guère de doute que la France vous aurait fait honte, non pas par l'absence de courage de ses soldats, qui n'en manquaient certes pas, mais par l'incurie de ses chefs: il ne leur a pas fallu deux mois pour capituler, alors que son Empire, notamment Africain, aurait permis à la France de poursuivre, en tant que telle, la guerre mondiale. Ce n'est presque que par un concours de circonstance (je n'étais alors que sous-secrétaire d'État à la guerre) que j'ai pu, peine après peine et grâce à une poignée d'hommes d'exception, rendre son rang à la France. Plus tard, en 1958, les politiques, décidément incapables, n'eurent d'autre recours que de me rappeler pour réformer l'État, gouverner la France et permettre l'émancipation des dernières parties de l'Empire. En 1965, pour la première fois, j'ai été élu président de la Ve République par une majorité de toutes les Françaises et de tous les Français. Pardonnez-moi, une nouvelle fois, si ce discours vous semble manquer de cohérence (mais l'avenir paraît-il jamais cohérent?). Je vous apporterai, avec un grand plaisir, toutes les précisions que vous pourriez requérir sur l'Histoire qui nous sépare. Je suis maintenant un très vieil homme. Je viens de terminer la rédaction de mes mémoires. J'avais le projet, celles-ci conclues, de me lancer dans une dernière aventure littéraire. Il se serait agi, pour moi, d'imaginer les causeries que j'aurais pu avoir avec les personnalités illustres qui ont laissé leur sillon, ô combien fertile, en terre de France. N'avez-vous jamais rêvé pouvoir discuter avec Louis XIV ou Louvois? Cela m'arrive quotidiennement. C'est la raison pour laquelle je rends grâce à Messieurs Dumontais et Delapravda, pour la possibilité qu'ils m'offrent de m'adresser directement à vous, Sire. Je crains, dans l'avenir, de vous solliciter souvent, si vous me le permettez, et j'aimerais commencer par une question qui me tient à coeur, en ce que sa réponse confirmera ou infirmera une de mes convictions les plus profondes. Je me rappelle avoir lu, il y a longtemps, quelque chose comme: «On ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l'avoir voulu». Si le premier terme de cette affirmation ne fait guère de doute, c'est sur le second que j'aimerais obtenir votre avis. En d'autres termes, Sire, avez-vous voulu être un grand homme, ou avez-vous la sensation d'avoir simplement vécu votre destin? Une autre question brûle ma plume. Comme je vous le disais, je me trouve à l'hiver de ma vie, et je ne manquerai pas de mourir, bientôt. Je suis serein, face à la mort, car mes pieds foulent la vieille terre de France, que j'ai tant aimée, à qui j'ai tant donné, et dont j'ai tant obtenu en retour. Malgré votre jeune âge, du fait de votre exil, ne craignez-vous pas de quitter la vie sans revoir la France? Espérez-vous être libéré de cet exil? Vous êtes encore jeune. Comptez-vous encore rétablir votre pouvoir? J'attends votre réponse avec une grande impatience et vous prie d'agréer, Sire, l'expression de mes respectueuses salutations. Charles de Gaulle |
||||
|
|
||||