Esclavage et Talleyrand
       
       
         
         

jean.gaiqui@cegetel.net

      Sire,

Outre l'admiration que je vous porte, je vous sais pleinement doué d'un certain bon sens. Par exemple, vous aviez certainement vos raisons (qui sont bonnes, je n'en doute pas) de faire la guerre à l'Europe entière: vous ne pouviez pas faire autrement, si j'ai bien compris. Quand au duc d' Enghien, je ne le plaindrai pas, il l'a bien cherché. Vous aviez pris bien d'autres décisions qui paraîtront surprenantes aux yeux du monde contemporain, mais qui n'en sont pas moins justifiées et nécessaires.

Mais j'ai beau me creuser la tête, j'ai beau me documenter sur le vaste thème que vous constituez, il est une question à laquelle je n'ai toujours pas trouvé de réponse: pourquoi avoir maintenu (ou rétabli) l'esclavage? Notez que je ne vous juge pas; je cherche simplement à comprendre. Et n'allez surtout pas me répondre que c'était pour préserver les intérêts d'outre-mer de Madame Joséphine, comme je l'ai lu dans je ne sais plus quel torchon: je vous sais bien trop noble et trop préoccupé du bien de la France pour faire des choix aussi égoïstes.

Alors pourquoi? Vous vous disiez vous-même garant des idéaux de la Révolution. Et parmi ces idéaux se trouve l'abolition de l'esclavage, que vous aviez cependant ignorée. Oubli de votre part? Ou bien vous êtes-vous simplement dit: «Une chose à la fois»? Pour ma part, je pencherais plutôt pour cette hypothèse. Peut-être l'abolition était-elle matériellement impossible à l'époque... sauf que les Anglais ont pu la faire, alors pourquoi pas nous? J'aimerais beaucoup que vous m'apportiez une réponse à cette question que je me pose depuis longtemps.

Autre sujet brûlant: Talleyrand. Vos précédentes correspondances avec les internautes du XXIe siècle n'ont pas encore évoqué cette grande figure de votre règne. Que retiendrez-vous aujourd'hui de ce personnage? Je crois savoir que vous nourrissiez de la haine (ou du mépris) envers lui, mais aussi de l'admiration, non? Pour ma part je trouve qu'il est un artiste en son genre: les bons mots, le cynisme et la trahison. Rendez-vous compte, il a trahi tout le monde. Quelle belle paire de gredins il fit avec Fouché! Je salive d'avance en pensant aux propos indignés que ne manquerait pas de vous inspirer l'évocation de ces deux scélérats.

Votre dévoué serviteur.

Jean-Christophe G.