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Sire.
C'est un grand honneur, Sire, pour moi, simple fils d'ouvrier du
XXème siècle, de pouvoir communiquer avec l'un des grands
hommes qui ont marqué l’histoire de notre pays. Et ça
grâce à la machine de Monsieur Dumontais.
Vos premières années en France: Je crois que votre
arrivée dans le royaume de France a du être très
dure pour le frêle adolescent que vous étiez à
cette époque. Surtout en Champagne où les hivers sont
très rudes par rapport au climat de votre belle île. Je
suis moi-même né en Champagne, mais dans le
département de la Marne, plus exactement sur le lieu de votre
dernière victoire sur les Russes en 1814. De plus je crois que
vous n'étiez pas très aimé par vos condisciples
(Est-ce vrai ou cela fait-il partie de la légende
Napoléonienne?)
Il paraîtrait, Sire, que vous aviez postulé pour
participer à l'Expédition de Monsieur de La
Pérouse. Si c'est vrai, alors vous l'avez
échappé belle.
Vous et l'Amérique: Sire je comprends fort bien que vous ayez
décidé d'abandonner les territoires français
d'Amérique. C'est vrai, que contrairement aux anciennes colonies
britanniques, nous avions un vaste territoire mais, hélas, il
était fort peu habité. Et nos colonies les plus
peuplées (le Canada) étant tombées dans le giron
d'Albion après le traité de Paris en 1763.
La faute en vient à vos prédécesseurs, Les
Bourbons, qui se sont forts peu intéressés à ces
terres lointaines où de plus, ils imposèrent certaines
contraintes religieuses (se convertir obligatoirement au catholicisme).
Alors que les Anglo-Saxons, eux n'ont pas imposé leur religion
et montré beaucoup de tolérance envers tous ceux qui
voulaient immigrer vers leurs colonies, d'où leur grande
population. Sire, si vous n'aviez pas vendu la Louisiane, je crois que
tôt ou tard les Américains se seraient
sûrement unis aux Alliés pour pouvoir
récupérer une partie de ces terres si
éloignées de votre Empire européen et de vos
armées.
Est-ce vrai, Sire, quand vous étiez 1er Consul, que vous avez
pensé envoyer comme gouverneur en Louisiane, le futur
Maréchal Bernadotte?
Sire, il y a toujours une question qui me taraude, pourquoi pendant que
vous en aviez encore le temps, en 1815, n'avez-vous point voulu partir
rejoindre vos frères aux États-Unis d'Amérique?
Le climat vous aurait été plus clément que sur
cette petite île perdue entre deux continents.
Et la compagnie des Américains sûrement plus
agréable que celle de ce «triste sire» qui vous sert
de geôlier.
Vous et le Maréchal Lannes.
J'ai une grande admiration pour l'un de vos meilleurs maréchaux,
Le Duc de Montebello.
Dites-moi, Sire, si Monsieur le Maréchal Lannes avait
survécu à ses blessures, mais serait resté
estropié, qu'auriez-vous fait pour ce grand soldat qui fut pour
vous en plus d'être un excellent général, un
véritable ami, malgré son côté quelque peu
«colérique»?
Est-ce vrai, Sire, que vous et le général Lannes, vous
vous êtes sauvé mutuellement la vie lors de votre
deuxième Campagne d'Italie? Est-ce vrai que le duc de Montebello
avait une forte animosité envers le duc d'Istrie, et qu'à
la veille de sa blessure mortelle à Essling, il a failli se
battre à l'épée avec lui et qu'ils ont
été séparés par le duc de Rivoli?
Je me demande Sire, s'il avait survécu à ses blessures,
comment il se serait comporté en 1812 ou 1814. Peut-être
que lui au moins aurait pensé au Roi de Rome pour vous
succéder?
Ou je me laisse emporter par le romantisme?
Qu'en pensez-vous Sire, vous qui avez bien connu l'homme?
Davout et Suchet.
Pouvez-vous me parler du duc d' Auerstaedt qui n'a pas connu l'Espagne,
et du duc d'Albufera qui est le seul à avoir réussi sa
campagne en Espagne?
Que pensez-vous de ces deux hommes et quelles étaient vos
relations avec eux?
Voila, Sire, j'espère que mes questions ne sont la
répétition d'autres, (vous avez beaucoup de
correspondants sur Dialogus) et je ne les ai pas tous lus.
Malgré les deux siècles qui nous séparent, nous
parlons encore beaucoup de vous en France, nombre d'ouvrages vous sont
consacrés et sortent encore en librairie (hostiles ou non,
envers vous et votre oeuvre).
Un artiste vers la fin du XXème siècle a même
créé une «comédie musicale»: ce n'est
pas un opéra, mais plutôt une pièce en chansons
retraçant votre vie.
Le chanteur qui joue votre rôle chante cet air, alors que vous
êtes au faite de votre gloire.
«Je n'ai pas volé la couronne,
Je l'ai trouvée dans le ruisseau,
C'est le peuple qui me la donne,
À la place de mon chapeau,
Je ne dois ma gloire à personne,
Elle me n'est pas venue d'en haut,
Et les lauriers qui m'environnent
Ne tombent pas du bec des oiseaux ….»
Sire, j'espère que mes phrases ne sont pas trop mal
tournées, et que vous aurez plaisir à les lire.
Dans l'espérance d'avoir de vos nouvelles, Sire. Je vous salue
et vous souhaite un prompt rétablissement et permettez-moi aussi
de saluer ceux qui vous aident à supporter les tourments et les
désagréments de cette «fichue» île et
de son Cerbère de «tortionnaire en chef».
Thierry Jamart
À Thierry Jamart
Monsieur,
Bien des courriers me sont envoyés,
mais rares sont ceux aussi vastes que le vôtre. J'espère que ces quelques
réponses vous feront plaisir.
Il est vrai que je ne fus point aimé par
mes condisciples, car non seulement j'étais étranger, mais j'étais en outre
taciturne, solitaire, pensif et isolé. Ce caractère me resta en effet lorsque
Lapérouse refusa de
m'embarquer parce que trop acariâtre... quel roman que ma
vie! Imaginez l'histoire du monde si j'avais disparu dans cette
escapade!
La vente de la Louisiane était, je le pense, un bon choix,
puisque cet immense territoire était indéfendable et entouré soit par les
Anglais dans les Antilles, soit par les Américains, auxquels j'ai cru bon de
vendre cette
parcelle de terre. Bernadotte à sa tête? Pourquoi pas! Il aurait
bien fait son devoir et le choix m'a paru bon en 1801, mais le conflit avec
l'Angleterre vint mettre un terme à tous mes projets.
J'ai beau relire
votre question sur mes intentions en 1815, je ne peux qu'en déduire que vous
pensez que j'avais le choix de ma destinée entre Sainte-Hélène et les
États-Unis. Pour avoir le droit de passer de la France aux États-Unis, il me
fallait un passeport légal que me refusa Foucher. Et lorsqu'au lieu de me cacher
sur un navire l'on m'offrit de me rendre en Angleterre où mon droit d'asile
serait religieusement respecté, je m'y suis rendu de bonne foi. Il n'était pas
du tout question de Sainte-Hélène à ce moment-là. Bien entendu, le climat était
bien meilleur qu'ici, et je serais libre de mes mouvements.
Lannes fut en
tout point un grand parmi mes braves. Il fut aussi un ami auquel j'ai dû la vie,
effectivement. S'il avait survécu, je l'aurais fait reposer d'abord, et ensuite
lui aurait donné un poste comme ministre de la
guerre entre autres. Je lui
aurais fait cumuler les charges et l'aurais bien traité. Il avait toujours la
franchise et la promptitude que l'on attendait de lui. La scène à la bataille
d'Essling est la stricte vérité, le tout me
fut rapporté par tous les témoins
dont Marbot. Il m'a toujours été fidèle et je crois qu'il l'aurait été jusqu'au
bout... ne serait-ce que pour la succession du Roi de Rome au trône
impérial.
Davout et Suchet, bien que leur campagne d'Espagne ne fut point
couronnée de succès, sont des fidèles qui, je le sais maintenant, ont payé cher
leur engagement auprès de moi aux Cent-jours. Suchet, l'un de mes plus brillants
maréchaux, est au moment où j'écris ces lignes exclu des pairs de France.
Davout, lui, a su faire sa marque, et qu'en aurait-il été du sort de mes troupes
en Allemagne et en Prusse sans sa brillante victoire
d'Auerstaedt?
J'espère que ces lignes sauront répondre à vos questions et
je vous remercie de la patience dont vous avez fait preuve dans l'attente de
cette lettre.
Bien à vous,
Napoléon
A Sa Majesté Napoléon 1er, Empereur des
Français.
Sire,
Je suis très heureux que ma missive vous soit
parvenue; j'ai cru qu'elle avait été interceptée par les «sbires» de votre
triste geôlier. Et je suis très honoré que cette très longue lettre ait retenu
votre attention et qu'elle fût lue par Votre Majesté.
C'est vrai, Sire,
que si vous aviez disparu avec l'expédition de monsieur de La Pérouse,
l'histoire de notre chère France eût été bouleversée, et je me demande comment
se serait réellement passée notre Révolution si elle était restée sous le
Directoire de monsieur Barras et ses amis, qui comptaient parmi eux le couple
Tallien. Peut-être aurait-il agi comme feu l'Anglais Monck, le lieutenant de
Cromwell, et fait revenir les Bourbons sur le trône de France.
J'ignorais
ce détail concernant votre passeport. Ce Fouché était vraiment un génie
politique, mais doublé d'une sacrée canaille. Il paraît qu'après avoir longtemps
erré en Europe centrale, après sa disgrâce en 1815, il s'est installé en 1819 à
Trieste, en ayant comme voisins votre soeur madame la princesse de Lucques et
Piombino et votre frère monsieur le prince Jérôme.
A ce propos, Sire,
j'ai eu connaissance d'une anecdote de jeunesse qui s'est passée dans ma bonne
ville de Reims, concernant l'un de vos «éminents» collaborateurs, qui fut
évêque, plusieurs fois ministre, pair de France, membre de l'Institut, et que
vous aviez élevé au rang de prince de B. Si vous le souhaitez, Sire, je pourrai
vous la retranscrire, dans une autre de mes lettres.
Pour l'histoire du
duc de Montebello et du duc d'Istrie, je l'ai apprise en lisant les mémoires de
monsieur le baron Marbot.
Et pour les crises de 1812 et 1814, je suis
heureux d'avoir la même opinion que vous sur la grande loyauté du duc de
Montebello, s'il avait survécu à son amputation.
Quant à monsieur le
prince d'Eckmühl, sa réputation n'est plus à faire, car on dit de lui qu'il fut
le seul maréchal de votre empire à ne jamais avoir été vaincu.
A propos
de vos soeurs: on vous interroge beaucoup sur vos rapports avec vos frères, et
je me permets, Sire, de vous demander les vôtres, avec vos soeurs.
Est-ce
vrai, sire, que vous aviez songé à marier votre plus jeune soeur, madame la
princesse Murat, à votre ami, feu le duc de Montebello, mais que celle-ci avait
préféré le talentueux et beau cavalier qu'était le prince Joachim Murat? J'ai lu
que votre soeur avait un fort tempérament, et il paraît que vous auriez dit
qu'»elle a[vait] l'esprit d'un homme dans un corps de femme».
Vu le
bouillant caractère de votre ami, je me demande aussi, si ce mariage avait été
célébré: n'auriez-vous pas eu quelques soucis familiaux en plus?
Je sais,
Sire, que vous aimez beaucoup votre soeur, madame la princesse Borghèse, et que
celle-ci vous le rend bien. Il me semble qu'elle est la seule avec madame votre
mère qui vous donne de leurs nouvelles et qui s'inquiète pour vous. J'ai
l'impression que l'aînée de vos soeurs, madame la princesse de Lucques et
Piombino, est dans l'ombre de celles-ci. Est-elle plus modeste et plus
sage?
Les risques du «métier»: est-ce vrai, Sire, que vous avez failli
vous faire tirer dessus par un brave mais obtus soldat français en faction lors
d'une de vos campagnes, alors que vous arriviez seul et à pied? Heureusement que
son officier était présent et qu'il lui avait ordonné de baisser son
arme.
Voila Sire, j'arrête là mes questions. Je voulais faire court, mais
là je me suis encore laissé emporter par ma passion pour votre épopée.
Je
vous salue et vous souhaite un prompt rétablissement. Permettez-moi aussi de
saluer ceux qui vous aident à supporter les tourments et les désagréments de
cette «satanée» île et de son Minotaure de gouverneur.
Bien à
vous.
Thierry Jamart
Bonjour cher Thierry,
Eh bien, mon brave, je crois avoir largement
dépassé la période d'attente que vous deviez espérer de moi. Mille pardons mon
cher, mais bien des tourments m'ont touché et ma correspondance s'en est trouvée
grandement affectée.
Je ne peux que vous soutenir dans vos opinions. Vous
semblez être assez éclairé sur ma vie, et ce détail me plaît beaucoup car ce que
j'ai accompli ne passera jamais inaperçu grâce aux gens de culture tel que
vous-même!
Cette fois-ci il était donc question de mes soeurs! Et bien,
certes, voilà un sujet qui doit encore, de votre temps, porter à controverse! En
ce qui a trait à ma soeur Caroline, j'avais, pour elle, pressenti de nombreux
candidats possibles, dont notamment le général Moreau, mais son choix fut Murat.
Elle l'avait remarqué dès l'époque de Montebello, mais ma mère a eu la sagesse
de tempérer cette nouvelle idylle. Ce n'est qu'après les évènements de Brumaire
que le mariage s'est décidé, en me faisant un peu pousser par Joséphine. Je la
vois, ainsi que vous le dites, avec la tête d'un homme politique et les jolies
épaules d'une femme. Quelle union explosive aurait été la sienne avec le duc de
Montebello! L'ambition de ma soeur Caroline l'a perdue, et son mari connut le
destin qui est le sien, en partie dû à ses lubies des grandeurs, c'est
dommage.
Ma soeur Pauline est ma préférée, il n'y a là le moindre doute
pour personne. Élisa, par contre, s'est toujours montrée un peu en marge,
faisant à sa tête, brillante cependant, mais ne partageant pas mes points de vue
politiques, un peu comme mon frère Lucien. Quant à ma mère, elle s'enquiert de
moi aujourd'hui comme elle le faisait de Lucien lors de mon sacre. Elle attache
beaucoup d'importance à celui de ses enfants qui est le plus malheureux. Pour le
moment, c'est moi.
La scène que vous racontez du soldat désirant faire
feu sur moi est juste, mais ce genre d'anecdote, comme au soir d'Austerlitz, est
rapportée par plusieurs de mes vieux de la vieille. Ne croyez pas toujours ce
que l'on raconte, demandez au premier intéressé, je serai toujours là pour vous
répondre, et la prochaine fois, la réponse sera prompte!
Au
plaisir!
Napoléon
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