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Sire,
Je vous écris depuis l'année 2007, cent quatre-vingt-sept
ans nous séparent, sire... Je sais que cela va être dur
à admettre pour vous, et moi-même j'ai du mal à
croire que cette lettre va (peut-être) vous arriver, dans cette
petite île perdue en plein milieu de l'océan Atlantique
entre deux grands continents en 1820. Je me permets, sire, de vous
poser quelques questions sur votre vie. On a beaucoup écrit sur
vous, souvent je me demande ce qui est authentique et ce qui est
légendaire. Seul vous, sire, pouvez éclairer ma lanterne.
Je suis originaire du Nord de la Champagne, du département de la
Marne exactement. Vous avez dû connaître un peu cette
grande région lors de vos études à l'école
de Brienne... ou n'êtes-vous resté que dans le
département de l'Aube?
Vos études à Brienne:
Il paraît que vous étiez fort mal-aimé par vos
condisciples et vos professeurs, et que votre seul ami fut Bourrienne...
Une rumeur court que lors d'un hiver à cette école, vous
auriez dirigé une bataille de boules de neiges où vous
auriez fait montre de vos grandes capacités militaires...
Il paraît que l'homme qui commandait la garnison de
St-Jean-d'Acre était un français et un ancien de vos
condisciples...
Quelles étaient vos matières
préférées durant vos études?
Personnellement, j'ai une préférence pour l'Histoire de
France.
Avez-vous, sire, une certaine admiration pour certains de vos
prédécesseurs sur le trône de France?
Si vous le permettez sire, nous allons passer quelques années et
vous retrouver en 1797 dans le département du Var.
Lors du siège de Toulon, vous avez connu l'un de vos premiers
compagnons d'armes, le sergent Jean-Andoche Junot, dit «La
Tempête». Il devait être très courageux et bon
meneur d'hommes, pour avoir un tel sobriquet. Vous l'avez même
pris comme aide de camp. Mais il n'a jamais été
nommé maréchal de France. N'avait-il pas les
capacités selon vous, pour diriger une armée en campagne?
Pouvez–vous nous parler de ce brave et de vos relations avec lui, sire?
Si cela ne vous ennuie pas, bien entendu...
Sa femme, Laure Permon, la future duchesse d'Abrantès, a
laissé des mémoires que je n'ai malheureusement pas
encore lus, où elle décrit la vie à La Malmaison
et à Paris, quand vous étiez Premier consul.
Voilà, sire, je vais arrêter là mes questions sur
votre jeunesse en terre de France.
Je sais que vous souffrez beaucoup du climat de cette île perdue
et de celui maintenu par votre «Cerbère» de
geôlier.
Mais gardez courage, sire, vos souffrances et vos tourments vous
serviront dans l'avenir.
Dans l'espérance d'avoir de vos nouvelles et de pouvoir
continuer cette correspondance, si vous le souhaitez, je vous
présente tous mes respects, Sire.
Louis Dubois
Sire,
En relisant ce matin le brouillon de ma missive, j'ai, et j'en suis
fort confus, daté le siège de Toulon en 1797, alors qu'il
a eu lieu en 1792. Je vous présente mes plus plates excuses, et
j'espère que mon étourderie ne vous empêchera pas
de lire ma lettre. Je vous en remercie d'avance. Je vous salue avec
tout le respect que je vous dois, sire.
Louis Dubois
À Louis Dubois
Monsieur,
J'ai bien reçu votre lettre du 5 mai
portant sur des éclaircissements que vous me demandiez. Bien que près de deux
siècles nous séparent, j'espère que les Anglais n'auront point trop intercepté
de missives et que celles-ci vous parviendront.
Vous me questionniez sur ma
jeunesse chez les frères minimes à Brienne. Bien que les
sorties fussent autorisées les fins de semaines, je n'ai pu
aller où bon me semblait, à ma guise du moins. Mes
condisciples me ridiculisaient parce que j'étais Corse,
solitaire et pensif. Je revivais en mon esprit les conquêtes de
César et d'Alexandre. Mon accent corse n'était pas
apprécié, du reste. Mon nom, qui se prononce en corse
«Nap-pô-lyôné», fut rebaptisé
«la paille au nez», ce qui valait bien ma haine et mon
mépris.
Bourrienne y était l'un de mes rares amis. Je me souviens
bien des batailles de boules de neige. Quant à savoir à quel niveau mes
«capacités militaires» pouvaient être à l'âge de dix ans, vous comprenez
qu'elles étaient bien moins grandioses qu'à Austerlitz ou Iena! Pour l'anecdote,
ces batailles prenaient parfois fin quand certains antagonistes ajoutaient de
grosses pierres dans les boules de neige pour blesser plus sévèrement leurs
adversaires.
Parmi ceux qui furent mes condisciples à Brienne, il y eut
en effet Phélippeaux, que je recroisai à Saint-Jean-d'Acres, avec les Anglais et
les Turcs!
Bien que je déteste les Bourbons et ce qu'ils représentent,
j'ai un profond respect pour Louis XIV, Louis XVI, et ponctuellement pour
certains de leurs prédécesseurs, mais pas plus qu'il n'en faut. Je suis
l'héritier de la
Révolution, tout de même!
Junot est un cas
particulier: comme nombre de mes compagnons d'armes, il possèdait bien des
qualités recherchées, mais il avait un esprit bizarre par moments. Il n'a pas
vraiment eu l'occasion de montrer tout ce dont il était capable et je ne peux
donner le titre de Maréchal d'Empire à tous. Il fut quand même duc d'Abrantès et
il épousa une dame de qualité, qui, la connaissant, a certainement dû décrire
dans tous les détails la vie sous l'Empire, en y ajoutant ses commentaires
personnels...
En espérant répondre à vos attentes,
Napoléon
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