Tristan de Gex-Fabry
écrit à

   


Napoléon

   


Aigle de guerre ou amoureux malheureux
 

    Sire,

Je me permets de vous écrire car je suis dans le trouble. Je ne parviens pas à discerner votre antithétique personnalité lorsqu'il s'agit de votre relation amoureuse avec l'Impératrice et de votre intérêt certain pour les batailles.

En effet, je suis humblement certain de votre amour profond et sincère pour Joséphine de Beauharnais. Dans votre correspondance avec elle (assez unilatérale, d'ailleurs), honteusement mise à la disposition du premier venu, on ne peut décerner que l'âme d'un homme aimant sa femme, continuellement meurtri par sa distance, faisant preuve de touchants élans d'amour, de chagrin, de frustration. J'ai souvent peine pour vous à la lecture de ces lettres griffonnées au détour d'un campagne.

Toutefois, dans d'autres écrits, j'apprends que vous êtes le plus courageux des hommes, impétueux, puissant, nerveux, génial (par Dieu, je ne vous fais point l'affront de vous flatter, je veux seulement mettre en évidence cette différence de comportement), et montrant la «plus grande et la plus haute ambition qui fût peut-être jamais» (j'ose vous citer, sire).

Je me demandais alors s'il y avait une corrélation entre votre dramatique chagrin amoureux et votre génie guerrier. Peut-être avez-vous, sire, je l'espère, un avis à me donner?, ou du moins pourriez-vous m'éclairer sur la nature si différente de ces agissements.

J'osais en fait imaginer que dans l'intimité de votre couple, vous n'offriez tout votre amour qu'à l'Impératrice, tandis que votre personne publique se revêtait de cette aura de toute-puissance qui tant de fois a suscité la passion.

Ceci dit, je ne désire point vous troubler ou remuer de pénibles souvenirs. Traitez seulement, sire, je vous en prie, ma curiosité exagérée avec clémence, car je ne suis que l'un des modestes passionnés de Vous.

Au plaisir, je l'espère, de bénéficier d'une réponse, d'obtenir un simple mot de votre part; je vous salue ultimement,

Votre très humble serviteur,

Tristan de Gex-Fabry