noir 3
écrit à

   


Napoléon Bonaparte

   


Affaire Lesurques
 

   

À sa Majesté Napoléon 1er Empereur des Français.

Sire,

Je vous prie de bien vouloir pardonner mon silence depuis plusieurs semaines, mais étant constamment sous l'étroite surveillance de la police du roi,  je me dois, afin de ne pas mettre en péril la vie de mes compagnons, de faire preuve de prudence si nous voulons terminer les préparatifs de votre évasion ou plutôt de votre libération, afin que nous-mêmes soyons aussi libérés du joug de cet infâme pourceau qui occupe le trône qui vous revient de droit, car c’est le droit des Français de vous vouloir pour Empereur!

Vous ai-je raconté Sire que dans mon enfance, j'ai vécu dans un petit village du nom de Figari situé entre Bonifacio et Porto-Vecchio dans le Sud de cette magnifique île qu’est la Corse? Je n’étais pourtant qu’un petit «pinsoutt», un étranger, mais c’est là-bas que j’ai vécu les plus belles années de ma vie! Nous avons eu cette chance, ma famille et moi d’être accueillis et acceptés par un peuple, qui, même si au premier abord il semble être très méfiant envers les inconnus, nous a reçus chez lui comme des rois en nous offrant son amitié qui dure depuis plus de trente-cinq ans!

J'ai à mon âge la nostalgie de ces longues promenades dans le maquis, lorsque je mangeais à même les arbres ces figues sauvages et de Barbarie, tout en étant imprégné du parfum que m'offrait cette flore si particulière. Je rentrais le soir ivre de fatigue après des heures de baignade dans la Méditerranée, et ce, malgré les siestes qu’il m’arrivait de faire à l'ombre d’une de ces innombrables tours génoises qui bordent l'île. Le soir, après la chasse avec mon père, nous ramassions quelques châtaignes que nous faisions griller dans la cheminée de vieilles bergeries en granit, que nous dégustions avec du saucisson d’âne ou du figatelli. C'était le bon temps et la belle vie! J’ai aussi été voir le «rocher» à Ajaccio, où vous aimiez vous isoler pour écrire. Eh bien cela fait quand même quelque chose de savoir que, près de deux siècles plus tôt, vous, Sire, vous teniez là au même endroit! Comme elle me manque et comme elle doit vous manquer Sire... La Corse!

J'espère ne pas avoir peiné ni froissé votre Majesté en évoquant mes souvenirs d’enfance, car je sais la solitude qui est la vôtre. Mais croyez-le Sire, et ce, malgré les centaines de milles nautiques qui vous séparent du peuple français, vous n'êtes et ne serez jamais seul!

Pour finir ma lettre, je m’interroge sur une affaire qui ne vous concerne qu’indirectement, mais qui encore aujourd'hui reste une référence dans les plaidoiries d’avocats lorsqu’ils doivent faire face à ce qu’ils craignent être une erreur judiciaire. Et ils brandissent comme une malédiction ce spectre en hurlant: souvenez-vous de Lesurques!

Sire, dans l’affaire du courrier de Lyon en avril 1796, alors que vous n’étiez encore que commandant de l'armée d’Italie; qu’auriez-vous fait pour ce pauvre Lesurques qui fut guillotiné pour avoir été confondu avec un autre lui ressemblant? Ne pensez-vous pas que Lesurques a plus été victime de sa grande fortune, car il était très riche, et que cette affaire tombait à point nommée pour un État en mal de richesses pour entretenir ses armées, qui faisait la guerre un peu partout en Europe? Car bien évidemment, après cela, tous ses biens et sa fortune furent confisqués au détriment de sa femme et ses enfants. Mais je sais qu’ils la récupérèrent des années plus tard! Qu’aurait fait votre Majesté en tant que soldat, si celle-ci avait été dans la salle du tribunal au moment où l'un des soi-disant complices de Lesurques, après la prononciation de leurs condamnations à mort, se mit à hurler l’innocence de celui-ci? Je serais reconnaissant à votre Majesté si elle souhaitait me donner son sentiment sur ce sujet.

Je finirais sur cette phrase ô combien visionnaire et toujours d’actualité au XXIe siècle, d’un grand homme que j'admire: si l'obéissance est le réflexe de l'instinct des masses, la révolte est celle de leurs réflexions...

Mais en y réfléchissant bien, cet homme Sire, ne serait-ce pas vous?

Que sa Majesté se garde de tout et de tous, car la perfide Albion complote comme elle l'a toujours fait envers vous. Nous ne vous abandonnerons JAMAIS!

Vive la FRANCE et vive l’EMPEREUR!

Olivier, votre fidèle grognard!


Bonjour cher vieux de la vieille!
 
Certes je ne doute point que vos plans pour me faire évader soient sincères, mais n'oubliez pas que l'ennemi se trouve partout, soyez vigilant, je ne voudrais pas vous savoir condamné par les Bourbons pour votre fidélité envers moi!
 
Oui la Corse me manque, la France entière me manque. Elle me semble si loin ma patrie! Comme ce rocher peut paraître misérable en comparaison!
 
En ce qui a trait à Lesurques, je ne peux que reconnaître les malheurs d'une erreur judiciaire, mais les témoignages étaient accablants, malheureusement. Le seul alibi de Lesurques, un marchand du Palais Royal, avait fait une rature sur la date de l'achat d'une cuillère par Lesurques. Admettez que cela semble louche! Le jury a cru à un faux témoignage, mais le jury avait de bonnes raisons. De plus monsieur Siméon du Conseil des 500 a cherché sincèrement et profondément des raisons d'admettre l'innocence de Lesurques. Au terme de son rapport, il déclare que "Lesurques est jugé, il est valablement jugé". Donc je crois que j'aurais dans ces circonstances fait la même erreur que le Directoire, le sort des traitres en temps de guerre étant connu de tous. Pour ce qui est de sa fortune, je ne crois pas que la fortune d'un seul, justifie une condamnation à mort. L'état aurait facilement pu procéder autrement, à mon avis.
 
Au plaisir d'avoir de vos nouvelles!
 
Napoléon