1812
       
       
         
         

richardpatry@yahoo.ca

      Sire,

D'abord puis-je dire à Votre Majesté qu'il est assez troublant d'écrire à l'homme le plus célèbre de tous les temps...

Sire, voilà quelques années à peine, vous étiez à Moscou. Face à la catastrophe qui s'annonçait déjà, vous avez pensé marcher rapidement sur Saint-Pétersbourg, pour arracher au tsar des ouvertures de paix qui ne venaient désespérément pas. Vos maréchaux s'y sont opposés. Faute d'achever cette guerre par un traité de paix que vous auriez dicté et qui vous aurait convenu, vous avez ordonné la retraite qui s'est achevée comme tout le monde sait [catastrophe sans précédent qui doit encore, je suppose, hanter vos nuits sans sommeil].

Je sais bien que l'alliance de Tilsit n'existait plus bien avant 1812. Déjà, en 1809, lors de la guerre contre l'Autriche, le tsar ne vous a été d'aucun secours. Et pourtant, il avait envahi et annexé la Finlande comme le lui permettait le traité de Tilsit. En 1810, il n'appliquait plus guère le blocus continental, et prenait plutôt des mesures commerciales anti-françaises. Vous avez protesté avec raison. En 1811, Alexandre avait même tenté de nouer une nouvelle coalition avec l'Autriche et la Prusse et prévu marcher rapidement contre le Grand-Duché de Varsovie et vers l'Allemagne, vous prenant ainsi de vitesse... Peut-être connaissez-vous déjà là-dessus le célèbre mot de Metternich refusant [temporairement] les propositions du tsar: «la mariée est trop belle!»

On peut comprendre, Sire, l'algarade que vous avez servie à l'ambassadeur le prince Kourakine aux Tuileries... On peut admettre sans peine votre scepticisme devant les illusions de votre propre ambassadeur auprès du tsar. Sans doute étiez-vous plus lucide que M. de Caulaincourt. Mais de là à entreprendre cette périlleuse campagne...

Sire, qu'espériez-vous donc de cette guerre, si elle avait été victorieuse? Quel genre de paix vouliez-vous donc imposer à la Russie, puisque vous assuriez au tsar que jamais vous n'alliez rétablir la Pologne, et qu'une fois entré en Russie, vous alliez refuser d'y libérer les serfs, comme vous le recommandait pourtant votre beau-fils, le Prince Eugène? S'il y a un moment où vous avez nettement rompu avec la Révolution, dont vous vous êtes dit si souvent l'héritier, c'est bien durant cette campagne de 1812.

Sire, à vous lire, je suis toujours frappé de vous voir évoquer si souvent votre mort, l'imaginant à tel ou tel moment, et souvent devant Moscou... Votre Majesté a-t-elle vraiment cru que son úuvre allait durer? N'avez-vous pas cherché dans cette guerre insensée, sans but ni raison, autre chose qu'un dénouement tragique à votre propre carrière? La retraite de 1812 n'annonce-t-elle pas déjà le long combat contre l'adversité que vous alliez mener désormais, et qui, j'en conviens, a fait tout autant pour votre renommée que la victoire d'Austerlitz? Sire, alliez-vous mourir devant Moscou, dénouant du même coup les affaires d'Espagne, l'intenable blocus et l'invraisemblable Empire dont vous avez vous-même si souvent douté?

Dans la hâte de vous lire, je demeure, Sire, de Votre Majesté, un admirateur malgré tout....

Richard

 

       
         

Napoléon Bonaparte

      Monsieur,

J'ai lu votre lettre avec grande attention. J'en retiens que vous êtes un homme de bon jugement ayant un sens des valeurs certain. Je m'efforcerai donc de vous expliquer en mots ce que je pus concevoir en idée. Je ne considère pas que les russes nous aient battus. Vous non plus, j'en suis sûr.

Votre question, ou plutôt, vos questions sont à doubles battants et nécessitent beaucoup d'explications. Certaines vous paraîtront peut-être curieuses, avec le recul, mais gardez en mémoire qu'il y eut une grande part d'improvisation ou à tout le moins, de flexibilité. Cette campagne ne fut pas une campagne ordinaire. Retenez par là que tout fut démesuré; à l'image de la Russie. 600 000 hommes, Monsieur. La plus formidable armée jamais réunie. Votre époque a peut-être fait mieux. Ou elle fera peut-être mieux, je ne sais pas. Mais retenez que 20 nations se sont battues sous les drapeaux français. Autant de gens à nourrir jour après jour, à vêtir, à distraire et à châtier. Il est impossible de maintenir une discipline dans un tel amalgame sans une main de fer et une ceinture à l'échelle du problème. Et je ne parle pas des chevaux et des munitions...non plus que des multiples maladies, sécheresses, chaleurs et exactions qu'un tel étalage de puissance amène. Et ce froid...ce froid qui vous transperce et fait de chaque homme un mort en devenir, une issue incertaine, les mains qu'il faut amputer, ces sodats qui, fous de désespoir, se tuent pour ne plus souffrir. Et le reste. Tout le reste. J'en oublie...

C'est ce qui fit à la fois la force de la Campagne de Russie, avec ses réussites éclatantes, ses coups d'éclat magnifiques, ses déploiements surhumains, et je pèse mes mots, ainsi que ses faiblesses, ses pillages, ses peurs, aussi...

Monsieur, vous m'interrogez sur mes prétentions. C'est bien plus le Tsar Alexandre qui devrait rendre des comptes. Ce ne fut pas une guerre, Monsieur. Ce ne furent que des escarmouches d'une violence et d'une cruauté inouies. Une terrible chose, en fait. On peut se battre contre les hommes, pas contre le temps. Non plus que contre les éléments. Les deux m'ont cruellement fait défaut. Je ne dors toujours pas, c'est exact. Un homme ne peut accepter d'assister impuissant à la vindicte d'autres hommes. Et ce terrible sentiment de ne pas avoir fait ce qu'il fallait pour l'empêcher. Pis que tout.

Ce qui se passa en Russie fut plus que tout l'oeuvre de la nature. Combiné à des cosaques déterminés à défendre à coups de bec et d'ongles chaque pouce de cet infernale contrée. Les moustiques et le soleil ont commencé en juin leur horribles tortures; le froid et la neige ont achevé le martyre de nos hommes à l'hiver venu.

Il était au moment où j'ai passé le Niémen, impossible d'envisager l'abolition du servage. Comprenez-moi bien, Monsieur; les intérêts supérieurs de la nation française ne permettaient pas à ce moment qu'une révolution, celle-là impossible à contrôler balaie l'Europe. Aucun pays n'aurait été à l'abri du vent de folie que cela aurait engendré et aucun dirigeant quel qu'il soit n'aurait pu prétendre être à même d'écraser un tel mouvement populaire. Ceci fut impératif, et ne signifie nullement que ce sujet soit hors propos. Le temps n'était tout simplement pas venu. Je reste convaincu que les Russes s'affranchiront un jour. Mais il leur faut à leur tête un homme issu de leur peuple.

Oui, j'ai souhaité mourir. Les moments de désespoir furent nombreux, ne serait-ce que ce passage de la Bérézina qui a vu tant de gestes héroïques de la part d'hommes acculés à leurs dernières ressources. Je n'ai jamais craint la mort. Je l'ai toujours regardée dans les yeux. Elle a toujours détourné son regard. Ma fortune m'a fait défaut en Russie et la mort a fait pire que de me prendre: elle m'a épargné.

Pire parce que cela signifiait qu'il me fallait continuer à marcher, à serrer les dents, à donner l'exemple. Cela je le devais et je le dois toujours à mes fidèles soldats. Grognards, certes, mais ils marchaient. Le moins que je pouvais faire était de vivre, de continuer et de me battre, puisque la mort se refusait. Un chef doit rester un chef. Sinon, il n'est plus rien. La conquête m'a fait ce que je suis, la conquête seule me maintient. À Paris, on n'attendait que ma défaite pour me renverser. Croyez-vous que j'aie eu le choix? Vainqueur, on courbait l'échine devant moi. Vaincu, la spirale infernale du retour des Bourbons auraient saigné la France.

J'aurais pu faire rendre gorge à Alexandre. Mon plan était bien dressé, mais la couardise et l'indiscipline de mes maréchaux m'ont coûté bien des vies. Saviez-vous que Murat et Davout se sont provoqués en duel? Les sots! Comment voulez-vous que les jambes marchent quand les têtes sont aussi creuses!

Ma grande erreur fut de quitter la Pologne trop tard et d'ordonner la retraite trop tard. J'aurais dû laisser Davout et l'armée à Moscou, mais à cette époque, dans le feu de l'action, il fallait décider vite et bien. Le choix fut malheureux. Mais impossible de faire autrement, les castes se seraient soulevées en Europe.

J'espère, monsieur, avoir su éclairer un tant soi peu la lanterne que vous tîntes devant moi. Puisse-t-elle éclairer les siècles futurs afin que les hommes prennent en aversion leurs fâcheuses habitudes de se déchirer.

Napoléon