| Anna Holz | ||
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| Mon cher ami Ludwig, Lors de notre dernière rencontre au Café Central de Vienne, je t'ai trouvé très anxieux et la façon dont tu as interrompu notre conversation m'a inquiétée. En effet, je n'ai pas très bien compris la question qui me semblait adressée pour savoir si, finalement, je croyais que tu pensais à un sacré violon quand l'Esprit te parlait, et si tu écrivais ce qu'il te dictait? Je sais que tu essaies de surmonter, à force de volonté, les épreuves de ta vie marquée par le drame de la surdité, que tu célèbres dans ta musique le triomphe de l’héroïsme et de la joie quand le destin te prescrit l’isolement et la misère. Selon moi, tu es bien davantage que le premier des musiciens. Tu es la force la plus héroïque de l’art moderne. Mais quand même, j'aimerais bien savoir ce qui s'est passé l'autre soir dans la salle de musique du Café où nous nous retrouvons régulièrement pour partager certaines visions de l'art musical. Souviens-toi, le froid était vif! Tu venais de grimper sur le piano et les touches blanches renvoyaient une sorte de rayonnement qui n’avait aucune couleur. De la luminescence. C’était tout. Une émission ni thermique, ni lumineuse. Et rien d’autre! La réverbération te gênait au point que tu te mis la tête dans la poche de ta redingote et que tu faillis t’étouffer en t’enfouissant dans le mouchoir encore imbibé d’un parfum ambré. Celui-ci te fit sourire car cette fragrance te rappelait bien des souvenirs. Tu ressortis aussitôt la tête et constatas que la lumière s’était colorée tandis que, dans l’air, des lambeaux de nuages flottaient à la surface du clavier et que des touches noires s’évadaient des petits lézards qui t’ignoraient comme s’ils fuyaient une symphonie diaphane. Tu courus d’une octave à l’autre sans pouvoir enfoncer une seule note, car tu étais trop léger et les effluves de «Soir de louanges» du parfumeur viennois bien connu, Helmut Hericheit, te rendaient encore plus vaporeux. Tu devais te cramponner au support de partition pour ne pas t’envoler et éviter les coups de balancier du métronome qui battait la mesure irrégulièrement sur le bord droit du piano à queue que l’atmosphère énigmatique transformait petit à petit en iceberg bleuté! Tu glissais de plus en plus souvent en voulant arpenter les touches d’ivoire dans le sens opposé où se démenait diaboliquement le métronome. Tu te levas, un peu comme tu l'as fait au Café Central durant notre dernier entretien. Le siège amovible placé en face du clavier demeura vide pendant quelques instants. L'obscurité se fit presque totalement. Puis soudain, dans un silence de mort, une ombre déboula sur tout l’instrument. C'était de nouveau toi, «le» pianiste... C’était Ludwig Van Beethoven, toujours insatisfait de ses travaux. J'ignorais encore que tu allais t'ouvrir un nouveau chemin de pianiste alors que tu t’installais fébrilement à ton clavier; tu te calas juste derrière la tringle qui supportait le couvercle ouvert de l’instrument à cordes. Tu ne m’avais pas vue! J’étais si petite que ça? Je te dévisageais, toi l’instrumentiste de génie qui massait ses doigts pour en assouplir les articulations. Tu toussotas quelques fois. Je vis un lézard plus gros que les autres agripper ta main, mais tu ne t’en soucias pas et levas les bras parallèlement à la hauteur de ton front en écartant tes phalanges! Il fallait s’attendre au pire! Ludwig Van Beethoven, le musicien, aussi compositeur, se mit à jouer. Jamais une œuvre pour piano n’avait laissé derrière elle un trouble plus profond. En fait, le travail et les inquiétudes que ton environnement surréaliste faisait naître te troublaient profondément. Rappelle-toi, Napoléon Bonaparte t'avait commandé un Requiem pour la défaite de Waterloo! Malgré ton dégoût à dédier ta troisième symphonie à l'empereur, apparemment tu trouvas là l'occasion de te venger de ce petit arriviste corse! Pourrais-tu m'expliquer ce que tu entendais par piano multi-chromatique générateur de couleurs sonores dont tu m'avais entretenue au début de notre conversation à Vienne? As-tu réussi à modifier la teinte des objets par la modulation eurythmique comme tu le désirais ardemment? Moi, pauvre gnome, à l'instant où tu entamais le Requiem dit de «La défaite de l'Aigle», j’aurais mieux fait de demeurer au pied du chandelier dans mon costume XIXe à soutenir la branche sur laquelle l’unique bougie reposait en éclairant faiblement ta nouvelle partition. Un rayon dévié, d’une fréquence différente des autres et émis par ton œuvre récente m’avait donné vie, moi qui n’étais qu’une posture d’étain, d’époque certes, mais dépourvue d’autonomie. Mon existence statique et figée de ramasse-poussière se trouvait tout à coup bouleversée et j’ignorais vraiment ce qui allait m’arriver dans les minutes qui suivirent ton irruption sur cet instrument. Ludwig, tu t'en donnais à cœur joie, je te le jure! Tes mains sur le clavier, tandis qu’au fond de la pièce je distinguais le ténébreux Empereur près de la porte, capturant les lézards affolés par le vacarme des clés, des marteaux, des cordes et des cadres qui vibraient également en couleur! «Seigneur Beethoven! Donnez- moi le repos éternel!» dis-je en croisant le regard vert et lézardé de mon musicien de génie. C’était plus fort que lui, Napoléon se mit à chanter sur cette musique diabolique. Des sons identiques à cette purée orphéonique sortirent de sa gorge et se muèrent peu à peu en un chant de supplique. On sentait ta volonté à ce que cette lumière soit sans déclin, que ce chant de louange glisse le long des ondes lumineuses et pénètre les oreilles de ton Bonaparte défait pour qu’il en soit assourdi. «Jour de colère… Jour de colère… Où, des crevasses, sortirent des monstres rampants… Un tel monde sera réduit en cendres selon l’oracle de Salamandre! Quelle terreur nous saisira lorsque le grand Juge viendra écouter cette symphonicolore!» Tu ne peux pas savoir à quel point les cordes vibrèrent, répandant la stupeur parmi les animaux au sang froid! «Malheureux que tu es, que dirai-je alors? Qui invoquerai-je lorsque cette symphonie polychromique prendra fin. Oh! Ludwig! Accorde-lui la grâce de redevenir ce grand homme qu'il était avant le jour où il sera dévoré par ces bestioles apeurées? Je te l'assure encore, cette musique des ténèbres éclatantes entrera dans la légende et moi je redeviendrai sculpture. Prends ce chant, Petit Caporal, prends ce Lacrymosa irisé et limpide. Capture son élévation. Il deviendra ton Requiem!» Et puis plus rien, Ludwig, tu t'arrêtas net, toi aussi. J’étais de nouveau figée, redevenue de l'étain inerte, mais plus au chandelier, juste au bord droit du piano, du côté des notes aiguës, les mains croisées au-dessus de la tête, la bouche ouverte, le dos plié et les jambes tendues, incapable de retranscrire sur le papier la moindre phrase musicale. Moi, ta fidèle copiste, j'étais littéralement tétanisée! Sous mes pieds, un lézard faisait corps avec moi, immobile et métallique lui aussi. Toi, «le» maître, tu tombas comme une masse sur le clavier qui résonna pendant de longues et lourdes minutes. Ton regard fossilisé me glaçait le sang. Il me fixait avec un léger sourire. L'Empereur des Français avait disparu. Ton génie spontané avait tué le lion de l'Europe! Un mythe était né, celui de la transparence sonore de la couleur! Que la lumière éternelle luise pour toi au cœur de ta surdité, au milieu de ce miracle! Alors, Ludwig, quel est le secret que tu voulais me livrer, juste avant ton départ éclair du Café viennois? Quel était le véritable sens de cette question? Devrais-je peut-être comprendre que le vrai sage ne s'occupe pas de ce qui est bon ou mauvais dans ce monde? Sans doute devrais-je raisonner toujours dans ce sens, c'est sans doute ton secret de la vie, Ludwig? Écris-moi que la musique est une révélation plus haute que toute ma sagesse trop facile et que toute ma piètre philosophie! Merci de me répondre et ne sois pas sourd à mon appel! Mille amitiés! Ton amie Anna Holz |
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