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Très cher Ludwig,
J'ose te tutoyer parce que ça fait très
longtemps que je te connais, bien que nous ne nous soyions jamais vus
(sauf en rêve peut-être?)! Moi, c'est Sandra, j'ai
trente-deux ans.
La
distance séparant nos deux époques est
considérable, je le sais, et
c'est dommage: les scientifiques de mon époque veulent savoir
d'où
vient ta surdité et se cassent la tête à trouver la
réponse sans avoir
les pièces anatomiques prélevées sur toi à
ta mort (eh oui) et
disparues quelque temps plus tard on ne sait comment. Donc, à
défaut de
disposer de tes oreilles (ou ce qu'il en reste) sous la main, ces
messieurs les experts pensent pouvoir définir les causes de ta
surdité
et savoir si l'on aurait pu te guérir à notre
époque (comme quoi le
temps qui passe a des avantages...). Seulement, le hic, c'est qu'ils ne
parviennent pas à se mettre d'accord: les uns pensent que c'est
telle
maladie, les autres penchent pour telle autre, bref, c'est une
calamité
totale!
Et toi, que peux-tu me dire sur ta surdité? Parce que
c'est notre plus grand point commun: moi qui trouvais du plaisir dans
le fait de jouer de l'alto, j'ai dû y renoncer, j'avais
vingt-cinq ans
(il y a sept ans). Toi, tu jouais du piano, ce n'est pas pareil! Tu ne
pouvais pas entendre tes notes mais tu pouvais jouer juste... je
n'avais pas cette chance là. J'ai consulté des
médecins, ils m'ont dit
que j'avais une otospongiose, la «maladie de Beethoven»
comment
ils l'appellent. J'aurais ri de cette appellation trop douteuse
à mon
goût si le moment n'avait pas été si tragique. Ils
ont décidé une
opération. Ils m'ont dit que ça réussissait dans
90% des cas. Eh bien,
je fais partie des 10% restants, je suis restée sourde à
vie. Ils ont
beau jeu, avec leurs trucs pour «entendre», les appareils
auditifs:
pour les malentendants, ça va, mais pour les sourds profonds on
ne sait
rien faire. Alors tu vois, tu n'es pas le seul musicien sourd, je suis
dans le même bateau que toi mais avec deux siècles de
décalage... Et
toi, qu'est-ce qu'ils ont fait, ces médecins? Comment as-tu fait
pour
tenir le coup?
J'espère que tu me répondras très vite.
Je t'embrasse, et même si on ne s'entend pas, le langage du coeur
suffit.
Sandra
Chère Mademoiselle,
Souffrez que de retour je ne vous tutoie
point; comme je l'ai déja indiqué dans une correspondance antérieure,
je reste l'homme de mon époque.
Savoir ce dont je souffre à mon
époque me semble bien moins important que de guérir ce dont vous
semblez souffrir à la vôtre. Et ma foi, si les scientifiques ont égaré
l'évidence concrète, peut-être leur reste-t-il leurs observations?
Quoiqu'il en soit cela ne change en rien la musique qui reste! Comme je
l'ai souvent expliqué, cette affliction a progressé au cours des années
malgré mes nombreuses démarches et des remèdes prometteurs mais
impuissants et si je n'ai su facilement m'en accommoder j'ai appris à
vivre avec en m'engageant coûte que coûte à composer.
Je
compatis, chère Mademoiselle, avec votre condition et je vous encourage
à chercher tous les moyens qui s'offrent à vous à votre époque dans le
but de rester musicienne. C'est à vous à trouver vos moyens. Vous
semblez avoir un certain nombre d'années d'expérience musicale. Ne
cessez point de nourrir votre imagination musicale.
Vous me
rapportez que la science médicale ne progresse tristement qu'à petits
pas, mais enfin tant qu'elle avance nous avançons aussi. Je vous le
souhaite.
Ce n'est que progressivement que j'ai dû abandonner
tout instrument à cordes pour me concentrer sur le piano mais
uniquement pour les besoins de la composition. Comment vraiment jouer
du piano si on n'entend pas les nuances, le timbre, les sonorités... Il
a fallu lutter, Mademoiselle, pour continuer de me donner à la musique,
et trouver toutes les ressources nécessaires.
Quant aux causes
de mon affliction, les médecins légistes et ceux qui s'intéressent à la
science feront leur travail, je l'ai bien recommandé à mon médecin.
Pour le moment je suis encore là, alors spéculer sur les causes ne
m'apportera rien ainsi je continuerai la composition jusqu'à mon
dernier souffle car c'est dans la musique que les Hommes s'entendent.
Vôtre,
L.V.Beethoven
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