Monya
écrit à

   

Ludwig van Beethoven
Ludwig van Beethoven

   


Manque d'affection
 

   

Mon très cher Beethoven,

Après une longue analyse de votre caractère, j'en ai déduit que vous souffrez d'un manque d'affection. Vous arrive-t-il de vous sentir mal dans votre corps, au point de vous sentir abandonné, comme on le lit de temps en temps dans certaines de vos biographies (très sérieuses)?
 
Deuxième question, toujours en rapport avec ce manque d'affection: que vous est-il arrivé en 1817 pour réussir à rester environ un an pour un simple catharre? Ça tient du prodige! Je suppose que ça a dû être très dur pour vous de rester cloué au lit pendant tant de temps, surtout dans un état tel que le vôtre: malade, seul, triste, voire désespéré, ce n'était sûrement pas la joie! Mais de cette crise est née votre grande symphonie!

Vous arrive-t-il d'être affectueux de temps en temps? J'ai du mal à vous imaginer tout le temps de mauvaise humeur! Faites bien attention à vous et à votre santé mentale et physique!

Monya




Et vous, Mademoiselle, souffrez d'un manque de tact, de courtoisie et de respect. Votre constante, excessive, obsessive et feinte sollicitude quant à ma santé mentale et physique a fini par m'irriter. Ainsi, vous venez sournoisement, de votre hauteur de jeune personne, juger de la nature humaine et de la créativité d'un artiste. Sachez que je ne cherche point à m'absoudre de mes faiblesses trop  humaines, des conséquences de mon infirmité, des effets des changements dramatiques dans la vie économique, sociale et artistique et des obstacles petits et grands de la vie quotidienne. Pour être entré dans la posterité, comme Sinclair Dumontais me l'a maintes fois assuré dans un échange avec l'éditeur lorsque j'ai entrepris de correspondre, il a bien fallu lutter contre et avec ces faiblesses, paradoxes de notre existence, pour ne servir que l'artiste.

Vous voulez correspondre, Mademoiselle? Ce n'est point avec des critiques malintentionnées, impertinentes. Penchez-vous plutôt -sérieusement et sans complaisance- sur votre comportement avant de vouloir tenter d'analyser la nature humaine et d'étudier les motivations de ma vie trouvées chez des biographes douteux que vous qualifiez avec suffisance de sérieux. M'ont-ils côtoyé, Mademoiselle? Pour me servir ou pour se servir? Sachez que l'année à laquelle vous faites allusion ce compositeur s'occupait corps et âme de l'éducation de son neveu et participait régulièrement aux soirées musicales de Nanette Streicher et son époux.

Je vous laisse autrement spéculer sur les détails de ma vie et rend grâce à mes amis discrets, loyaux et respectueux qui ont su reconnaître les besoins de l'artiste et lui ont tout au long de sa vie reciproqué amitié et affection et ont su protéger l'artiste de ce genre d'intrusion. Eux savent que seule la musique compte.

Beethoven


Beethoven,

Loin de moi l'idée de vous faire enrager, mais puisque vous le prenez mal, autant vous répondre!

Premièrement, vous ignorez que Monya n'est PAS mon prénom mais bien mon surnom. En réalité je m'appelle Ingrid Wegeler, lointaine descendante de votre cher ami Franz-Gehrard Wegeler et de votre amour de jeunesse, Eleonore («Lorchen») von Breuning. Alors vous voyez, vos amis ne me sont pas étrangers... et en ont dit plus que ce que vous croyez!!! Wegeler est l'auteur d'une biographie de référence éditée en 1838 et écrite avec l'aide de Ferdinand Ries, fils de Franz-Anton Ries, votre professeur de violon!! Avez-vous encore la très bonne idée de me dire que vos biographes ne vous ont pas côtoyé?

En biographies pas sérieuses, je m'y connais aussi et je peux vous citer Anton Schindler, votre secrétaire. Il affirme avec conviction que vous avez aimé Marie Erdödy en même temps que Giulietta Guicciardi, que votre mort est due à votre neveu et à son penchant pour l'alcool et pour le billard (rassurez-vous votre neveu fera pire mais pas dans ces circonstances là!), etc. Comme quoi même ceux qui vous côtoient peuvent mentir en pleine face.

Secundo, la hauteur de ma jeune personne (pour reprendre votre terme) est supérieure (180 cm tout de même) à la taille de l'illustre compositeur à qui je réponds. Je n'ai peut-être que 14 ans, mais au moins je ne me laisse pas facilement faire par un homme, même s’il a 222 ans de plus que moi!! Où est donc passée la galanterie si caractéristique de votre époque? Vous reprochiez à une correspondante que je connais de n'avoir pas rempli les formules de politesse dans sa lettre.


Que la galanterie soit de mon époque ou non, sachez que je ne cultive point la flatterie. Le respect et la courtoisie par contre se méritent à votre époque également j'ose l'espérer. En outre, je crois fermement que l'homme ne naît point pour dominer mais pour vivre dans le respect mutuel.

Vous faites allusion à de chers amis, en qui je continuerai de faire confiance; je me méprends rarement sur leurs bonnes intentions et je ne suis point aveugle aux fourberies de certains qui prétendent être mes amis (Et personne jusqu'à présent et à ma connaissance ne m'a menti en pleine face en écrivant à mon sujet). Après ma mort, que voulez-vous... Et, s'il vous plaît, notez que l'amitié n'est point héréditaire! Enfin je vous laisse à vos sources bien fournies et si vous avez une conception du compositeur que vous cherchez à m'imposer, je regrette mais ne peux être que qui je suis.

L.V.Beethoven


Mon cher Beethoven,

Je regrette de vous avoir mis en fureur pour une question qui pourtant me paraissait si anodine. Le but de Dialogus n'est-il pas de mieux faire connaissance? Je n'avais pas d'arrière-pensée en vous écrivant cela et ma sollicitude concernant votre santé était sincère, rien de plus. Je voulais juste savoir si vous n'étiez pas le monstre trop souvent dépeint et auquel je ne crois pas.

J'ai immensément d'affection pour vous, trop peut-être; vous hantez ma vie depuis 3 ans bientôt (le 6 octobre exactement). J'ai beaucoup changé depuis, je vous l'avoue franchement. Alors que j'étais une fille très à la mode, de caractère calme et toujours souriante, occupée uniquement par le violon et le sport, qui écoutait de la techno à longueur de journée, qui s'habillait de manière déplaisante et qui était très courtisée alors que je n'avais que 10 ans, je suis devenue une fille très coléreuse, impulsive, qui nourrit une passion immodérée pour vous, pour la musique, pour l'Allemagne (car les petits États de votre époque sont devenus un seul pays, mais quel pays!), une fille qui s'habille de temps en temps en dirndl, toujours dans la lune, très prise par la musique et par son travail de musicienne amatrice, mais surtout je suis devenue ce qu'on appelle une fille «piquée», traduisez atteinte d'une espèce de folie fanatique, qui porte fréquemment un haut à votre effigie, votre belle tête bien en vue sur mon sac, mon crayon, etc. Quand je vais à l'école, je me demande comment mes amis réagissent dans mon dos...

Enfin, j'en viens au fait: vous avez en même temps gâché et enchanté ma vie, curieux, non? Mon soupirant (que j'adore) se demande s’il a une chance de m'avoir par les liens conjugaux. Il sait qu'il devra partager avec vous et ne s'en réjouit pas. Et en même temps, faire votre rencontre par le biais de l'école était une expérience superbe, vous êtes un exemple de courage et de bonté. Maintenant je ne sais plus quoi faire... votre lettre m'avait brisé le coeur, j'espère que ce n'est qu'un malentendu, que notre correspondance pourra continuer sans autre tache de ce genre.

Votre remarque sur les biographes m'a fait sourire. Vous en avez des idées sur celui qui fut votre meilleur ami, je veux parler de Franz-Gehrard Wegeler. Lui et Ferdinand Ries ont écrit un recueil de souvenirs sur vous. Oseriez-vous douter de lui? J'en doute fort, mais je vous sais capable du meilleur comme du pire, alors je vous laisse vous charger de tout cela. Après tout cette biographie est une de celles dites «de référence», celles dont on se sert beaucoup dans les biographies. Celles sur lesquelles je prends appui sont:

1. Brigitte et Jean Massin, biographie de Beethoven
2. Maynard Solomon, live of Beethoven
3. Romain Rolland, Les grandes Époques créatrices, 6 volumes.

Toutes ces biographies se contredisent sur certains points (Immortelle Bien-Aimée, origine de votre surdité, etc.) et ne m'intéressent pas, à quoi bon ces recherches vaines, le fait est là, pourquoi chercher? Pour faire avancer la science? Pourquoi faire avancer la science? Pour comprendre des tas de choses? Et à quoi cela va-t-il servir? (pas de réponse) Ces scientifiques sont extraordinaires. J'approuve leurs recherches, mais pas la manière qu'ils utilisent. Ils n'hésitent pas à commettre un sacrilège pour assouvir leur soif de vérité. Là, je suis contre. Et vous?

Et pour conclure, une petite citation moderne que j'ai trouvée très particulière. Comment trouvez-vous cette phrase: «Dans la musique chrétienne, J.S. Bach est un pôle. Si quelqu'un doit tout à Bach, c'est bien Dieu»?

Affectueusement,

Monya


Mademoiselle,

Je reprendrai pour commencer un de vos commentaires. Vous n’approuvez pas les manières de certains chercheurs, vous comprendrez donc aisément mon irritation pour certaines de vos remarques. Et quelle science voulez-vous faire avancer? Ce qui compte est la musique, qui ne changera point pour cela. Le but de Dialogus, tel que Sinclair Dumontais me l’a présenté, était de correspondre avec les gens du futur dans un esprit de respect mutuel. Vous avez dû déduire de mes réponses, mademoiselle, que je n’ai jamais permis qu’on vienne fouiller, et parfois avec insistance, dans ma vie, ayant tu un bon nombre de détails intimes à mes meilleurs amis, qui le sont d’ailleurs restés grâce à leur discrétion.

Que mes amis aient écrit des réminiscences ou souvenirs, soit, mais non point de biographies à mon insu, je ne le leur ai point demandé.
Vous me faites part d’une citation intéressante à propos de Jean-Sébastien Bach, notre maître à tous, un point de départ, sans doute. J’ajouterai Palestrina, Haendel également, ces sublimes maîtres qui, dans leur musique, ont chanté la gloire de Dieu. Je crois que quiconque aime l’Homme comprend que la musique est l’art suprême qui lui permet de transcender ses misères ainsi que la nature, création divine.


Cher Beethoven,

D'accord, j'arrête sur un sujet qui semble vous importuner plus qu'autre chose. Mais mes quelques questions d'aujourd'hui sont tout sauf intelligentes, que voulez-vous, je manque totalement de sérieux (sauf peut-être dans la musique???).

Votre maison natale au 20 Bonngasse (à votre époque c'était 515 Bonngasse) est maintenant devenue l'un des plus grands musées vous concernant. La collection d'originaux est la plus vaste au monde et certains viennent de très loin pour visiter le musée qui a reçu le nom de «Beethoven Haus Bonn». Il y en a même qui s'offrent le voyage en avion du Japon ou de Chine jusqu'en Allemagne pour voir ce fameux musée. Ne vous demandez pas ce qu’est l’avion, c'est très compliqué à expliquer, mais je tente: un avion est un moyen de locomotion qui vole dans les airs et qui va très très vite. On croirait que Bonn est au Japon tellement c'est bourré de Chinois, Japonais et autres! Ce musée est superbe en plus et il y a moyen (en payant une très forte somme bien entendu) de jouer sur VOTRE pianoforte (ou plutôt: le dernier qui vous ait appartenu, un Conrad Graf de 1820 environ).

Justement, avec un pianiste professionnel, je pense donner un concert mais je ne sais pas quel instrument je prends: violon? Alto? Là je me réfèrerai (pour une fois) à votre préférence, sachant qu'au besoin je pourrai toujours transposer. Mais rassurez-vous: ne croyez pas que notre concert est sacrilège parce que vous avez mis les doigts sur ce piano, sinon au Beethoven Haus, on ne pourrait pas marcher sur le plancher puisque vous y avez posé les pieds, ni toucher les deux autres pianos (pourtant les guides nous l'accordent quand ils voient qu'on vient pour Beethoven et pas pour passer le temps) puisque vous les avez touchés, ni s'appuyer aux murs ou toucher à la rampe d'escalier parce que... Enfin bref, puisque tant d'autres ont joué sur ce piano, pourquoi en priverais-je mon ami pianiste à qui j'ai décidé d'offrir le prix du concert.

Au fait, tant qu'on est dans l'immobilier, vous avez eu au total environ combien d'adresses? Dans un livre du Beethoven Haus j'en ai compté facilement 60. Mais déménager 60 fois c'est quand même beaucoup en 35 ans à Vienne...ça fait environ 1 déménagement tous les 6 mois! Je sais que vous aimez changer d'air (d'ailleurs celui de Vienne ne semble pas beaucoup vous plaire...), mais à ce point là c'est déroutant! Je plains Sinclair Dumontais et Pyrène Trimégiste qui doivent vous faire parvenir le courrier! Votre adresse idéale serait «Ludwig van Beethoven, quelque part dans Vienne».

J'ai trouvé un piano curieux: sa sonorité est très très forte, même avec la pédale ; pas moyen de jouer sans me faire enguirlander: «Monya tu joues trop fort, baisse le son! Mon père oublie que je ne peux rien y faire. Lui il joue d'un instrument électronique dont on peut régler le son à volonté. Ma mère est professeur d'alto; d'ailleurs c'est elle qui est la fondatrice de l'orchestre dont la section d'alto (dont je fais partie) vous a écrit et vous répondez comme si j'étais l'auteur de la lettre. C'est vrai ça pourrait être moi, mais dans ce cas ci ce sont les jumeaux Bryan et Mona qui ont écrit la lettre. Ma mère va vous répondre, elle sera plus claire que moi. Elle est la soeur du chef d'orchestre tout de même!

Et a propos de musique, je remarque que vos pianos n'avaient plus de pieds, du moins quand vous étiez en vie. Actuellement on les a remis sur pattes c'est plus facile. Pourriez-vous me donner la raison de cette singularité?

Et enfin, pour terminer en beauté, je vous demande juste une autorisation: celle de fêter votre anniversaire avec l'orchestre au complet. Un problème: vous êtes né le 16 ou le 17 décembre?

Bonne soirée et mes amitiés à Karl.

Monya

PS: on parlera musique un de ces jours? Si du moins vous acceptez encore de souffrir mes lettres, promis j'arrête de vous lancer des sujets de mauvaise augure.


Chère mademoiselle,

Je ne m’arrêterai point sur tous ces détails que j’ai du mal à démêler, j’y comprends peu! Je ne répondrai ici qu’à quelques points. Le premier: que tant d’étrangers m’estiment et viennent honorer ma musique me touche profondément. En particulier ceux de Chine et du Japon. Quel immense geste de respect de leur part, d’autant que leurs cultures sont bien lointaines et distinctes des nôtres. Ce respect les honore grandement.

Vous parlez de mes déménagements. Effectivement, j’ai toujours cherché le lieu le plus propice à mon travail, même si cela veut dire déménager encore et encore. La ville de Vienne me convient en général, sa campagne me nourrit, ses villages avoisinants m’offrent de belles villégiatures.

Quant à mes pianofortes, vous parlez d’un Conrad Graf, pour le moment les Anglais m’ont promis un Broadwood.

Vous voulez m’honorer, mademoiselle; je vous laisse choisir la date qui vous convient, mon certificat de baptême n’attestant point mon jour de naissance.

Et encore un dernier reproche? Vous voulez parler de musique et pourtant, dans toute notre correspondance, elle se trouve secondaire!

L. V. Beethoven