De l'exquis au redoutable |
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| Maître, Je vous trouve si exquis et amusant dans votre correspondance; alors, j'ai pensé venir bavarder, un tantinet, avec vous. J'espère que vous ne serez pas déçu, car je ne deviserai pas de musique: mon propos se veut plutôt espiègle. Je ne voudrais pas paraître désobligeante, cependant cela m'intrigue beaucoup de savoir pourquoi, les artistes, de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, ont légué à la postérité, pour saluer, en vous, le génie incandescent, ces portraits patibulaires. Les sourcils froncés avec un regard bilieux et menaçant, les lèvres serrées pour entraver, à coup sûr, un aboiement présumé: c'est d'un sinistre. Étiez-vous donc, quant à vos contemporains, un personnage si terrible, pour mériter d'être immortalisé avec une tête aussi redoutable? En attente fébrile de la finesse de votre réplique qui saura, sans doute, me rendre intelligible, cette "fâcheuse" effigie d'halluciné. Hélène Bergeron |
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| Vous ne savez chère Madame Bergeron
combien votre lettre est appréciée. Je rentre de ma marche habituelle
et une lettre m'attend. Mes marches journalières par monts et champs me calment
l'âme. La nature est mon amie fidèle et même sous une pluie continue
me transporte au-delà des misères et des maux. Je vous répondrai
ainsi par retour de courrier de crainte que votre lettre ne se perde dans une grande
composition qui me possède totalement et où je suis entouré
de cahiers, de folios, d'encriers et de plumes. Peut-être le savez-vous que
je vis dans le silence de mon infirmité qui effarouche sûrement. Votre
portrait de moi me touche profondément surtout que vous avez su discerner
chère Madame mon appréciation de l'espièglerie rafraîchissante
déridante que peu cependant osent cultiver! L'ignorance qui permet de réduire
même caricaturiser abonde dans l'Art non seulement pictural! Combien de fois
j'ai imploré les éditeurs de me consulter avant de graver mon portrait
sur mes éditions sans parler des éditions piratées où
je reconnais à peine mes oeuvres (et ma face!) dont il faut continuellement
défendre l'intégrité, lutte épuisante continue parfois
futile où il faut sans cesse inventer des subterfuges pour que des scribleurs
de notes n'y glissent leur médiocrité sous mon nom. L'artiste qui ne
vit que pour son art, solitaire et dans mon cas exilé par la terrible infirmité,
perd les usages de la société, devient bougon, renfrogné, aboie
même par moments, manifeste pour l'étranger une tête à
faire peur, méduse le visiteur timide. J'ose espérer qu'au moins ma
musique saura peindre une image plus tendre. Mais vous êtes venue converser
chère Madame vous le savez donc! Avec mes respectueuses salutations, Beethoven |