De l'exquis au redoutable
       
       
         
         

bergeron.helene@uqam.ca

      Maître,

Je vous trouve si exquis et amusant dans votre correspondance; alors, j'ai pensé venir bavarder, un tantinet, avec vous. J'espère que vous ne serez pas déçu, car je ne deviserai pas de musique: mon propos se veut plutôt espiègle.

Je ne voudrais pas paraître désobligeante, cependant cela m'intrigue beaucoup de savoir pourquoi, les artistes, de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, ont légué à la postérité, pour saluer, en vous, le génie incandescent, ces portraits patibulaires. Les sourcils froncés avec un regard bilieux et menaçant, les lèvres serrées pour entraver, à coup sûr, un aboiement présumé: c'est d'un sinistre.

Étiez-vous donc, quant à vos contemporains, un personnage si terrible, pour mériter d'être immortalisé avec une tête aussi redoutable?

En attente fébrile de la finesse de votre réplique qui saura, sans doute, me rendre intelligible, cette "fâcheuse" effigie d'halluciné.

Hélène Bergeron

 

       

 

       

Ludwig Van Beethoven

      Vous ne savez chère Madame Bergeron combien votre lettre est appréciée. Je rentre de ma marche habituelle et une lettre m'attend. Mes marches journalières par monts et champs me calment l'âme. La nature est mon amie fidèle et même sous une pluie continue me transporte au-delà des misères et des maux. Je vous répondrai ainsi par retour de courrier de crainte que votre lettre ne se perde dans une grande composition qui me possède totalement et où je suis entouré de cahiers, de folios, d'encriers et de plumes. Peut-être le savez-vous que je vis dans le silence de mon infirmité qui effarouche sûrement. Votre portrait de moi me touche profondément surtout que vous avez su discerner chère Madame mon appréciation de l'espièglerie rafraîchissante déridante que peu cependant osent cultiver! L'ignorance qui permet de réduire même caricaturiser abonde dans l'Art non seulement pictural! Combien de fois j'ai imploré les éditeurs de me consulter avant de graver mon portrait sur mes éditions sans parler des éditions piratées où je reconnais à peine mes oeuvres (et ma face!) dont il faut continuellement défendre l'intégrité, lutte épuisante continue parfois futile où il faut sans cesse inventer des subterfuges pour que des scribleurs de notes n'y glissent leur médiocrité sous mon nom. L'artiste qui ne vit que pour son art, solitaire et dans mon cas exilé par la terrible infirmité, perd les usages de la société, devient bougon, renfrogné, aboie même par moments, manifeste pour l'étranger une tête à faire peur, méduse le visiteur timide. J'ose espérer qu'au moins ma musique saura peindre une image plus tendre. Mais vous êtes venue converser chère Madame vous le savez donc!

Avec mes respectueuses salutations,

Beethoven