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Maître,
Je suis désolé que nos retrouvailles se passent de telle
façon mais il faudrait éclairer certains points.
J'ai
reçu une lettre signée Monya, dans laquelle cette fille
disait que vous
aviez traité mes écrits biographiques vous concernant de
«biographie
douteuse» et de «racontars» parce qu'elle avait
abordé un sujet qui
vous déplaisait. Elle m'a dit lequel et je suis porté
à la défendre car
ce qu'elle dit nous semble exact, non seulement à moi, mais
aussi à mon
père, à Franz Gerhard Wegeler (qui est juste à
côté de moi) et à Madame
de Breuning ainsi qu'à sa fille Éléonore. Je
remarque de plus qu'il
vous plaît de défendre vos parents, ce qui est tout
à fait honorable,
mais sans hésiter pour cela à déformer les faits!
Wegeler sait que
votre père vous a fait du mal dans le but de faire de vous un
petit
prodige, Cécile et Gottfried Fischer sont du même avis et
Madame de
Breuning en a bien remarqué les conséquences.
Nos efforts pour
que tout ce qu'il reste de vous à Bonn, en majorité des
souvenirs, soit
épargné de la tombe nous y plonge un peu plus chaque
jour. Nous ne
sommes plus jeunes et nous sommes les seuls témoins de votre
jeunesse.
Il faut à tout prix que nous en fixions les souvenirs par
écrit au plus
vite si nous voulons que le tout soit intact. Je ne survivrai plus
longtemps et je veux que tout ce qui reste de vous dans ma
mémoire soit
fixé à tout jamais. Trouvez-vous cela inconvenant de la
part de vos
intimes? Je me rappelle fort bien de votre tour de passe-passe au sujet
de la dédicace des variations Diabelli. Ma femme s'en souvient
aussi et
pense que le baiser que vous convoitiez tant ne devrait pas vous
revenir après pareille affaire. Elle pense plutôt que vous
mériteriez
une gifle!
Heureusement que vous n'êtes pas venu à Londres. Sur
le moment je vous ai pardonné parce que je vous devais beaucoup
musicalement parlant, mais, avec le temps, je remarque que vous me
deviez beaucoup d'argent et aussi la dédicace de votre 9e
et dernière symphonie, laquelle a été
dédiée au roi de Prusse.
Une
chose est sûre: je vous ferai connaître tel que vous
étiez, avec vos
qualités comme vos défauts, votre vie musicale et votre
vie
quotidienne. Et je n'en cacherai rien! C'est mon seul objectif avant
que la mort ne m'emporte.
Vous êtes très regretté ici, à Bonn. Tous
vos amis rhénans vous envoient mille tendresses.
Portez-vous bien,
Ferdinand Ries
Ah, cher Ries, mon ami, vous
là? Une correspondante plutôt obstinée m'a
prévenu de votre arrivée. Ainsi nous nous croisons
à ce carrefour
«épistolier» outre-tombe, semble-t-il, et tous temps
confondus.
Je m'en réjouissais.
Mais vous m'écrivez d'où? Je ne vous reconnais point dans
ce ton?!
Ainsi
donc vous voulez apporter des détails, À TOUT PRIX!
détails que
j'aurais cherché à cacher pour paraître parfait ou
m'élever comme un
dieu aux yeux de ceux qui veulent me connaître dans ma musique
qui a
traversé les temps aux dires de Sinclair Dumontais et de mes
correspondants appréciatifs.
N'ai-je pas été
le premier à avouer
mes faiblesses, mes lacunes, à vouloir m'excuser de mes sautes
d'humeur
exacerbées par ma condition présente mais qui ne saura
point m'entraver
dans la composition?
Vous vous dites mon ami et ne
comprenez point ceci!?
Vous
dites écrire des réminiscences sur votre maître?
Pour maintenant
clarifier des différends? Pour ajouter des détails
importants sur ma
musique? Pour qu'on la comprenne mieux? En Angleterre vous avez
toujours encouragé ma musique et je vous en sais gré.
Mais tout ceci
vous contredit. Je vous croyais également occupé à
votre musique, que
je vous encourage certes à développer et j'attends
toujours que vous
m'en fassiez part. Je vous encourage, Ries, à trouver votre
voix, vous
avez du talent, et après tout vous avez su interpréter ma
musique ici à
Vienne et en tournées à l'étranger aux
applaudissements généraux.
Tout
d'un coup ici vous prenez un ton bien agressif à mon
égard dans le but
de TOUT dire sur Beethoven. Ce ton, Ries, ne s'est JAMAIS
manifesté
dans nos échanges même les plus récents.
Et ainsi vous osez
prendre à témoins maintenant, discréditer mes amis
les plus fidèles et
discrets. Madame von Breuning? Mais comment osez-vous la salir de la
sorte, elle et sa famille, celle qui m'a sans exception
protégé, a non
seulement toléré avec indulgence mes
«raptus», mais a profondément
compris le tempérament du jeune compositeur et l'a
affectueusement
nourri dans le sein familial. De même, mon ami Franz Wegeler, la
fidélité, la délicatesse, la
générosité mêmes qui continue
d'échanger
avec ce compositeur en toute sincérité?
Et puis vous cherchez à
calomnier mes parents et prenez comme témoins douteux les
enfants du
boulanger Fischer, dont les parents avaient été les
propriétaires de la
maison où vivait mon grand-père, mais nous nous
connaissions à peine!
Mon père a voulu
à sa manière, rude sans doute, faire de moi un prodige.
Vous,
Ries, me semble-t-il, avez un père qui vous a bien poussé
à développer
vos talents de violoniste et vous avez fui le violon. Pourtant votre
père était un bon pédagogue, très rigoureux
mais doux de tempérament.
Je le salue avec une profonde affection et je suis sûr que votre
lettre
l'affligerait, qu'il n'y reconnaîtrait pas son fils!
Quant à la
dédicace que vous attendez, notez et je vous ai bien
écrit là-dessus qu'il s'agirait de l'édition pour
l'Angleterre.
J'embrasse
votre femme bien affectueusement, et sans honte, Ries, puisque je n'ai
pas eu l'occasion de la féliciter personnellement lors de votre
mariage
ne pouvant me déplacer en Angleterre.
Encore une fois, de
l'imposture, cette lettre n'est que de l'imposture.
Et
en plus, chercher à défendre les impostures et
prétentions d'une
correspondante qui se dit descendre de mes amis et qui essaie de faire
jouer un titre quelconque pour renforcer ses arguments ne prend pas.
BEETHOVEN N'EST POINT AVEUGLE!
Je
tiens à souligner que le Ries que je connais est un homme
honnête, il
ne peut parler que de réminiscences ou de souvenirs. Si ce n'est
le
cas, et il aurait des prétentions d'être mon biographe
à juger par
cette lettre, heureusement que nous ne sous sommes
fréquentés que
quelques années!
Et enfin, mon pauvre Ries, vous
voir plonger
chaque jour un peu plus dans la tombe me fait bien mal (et expliquerait
des choses?).
Soignez-vous!
Et pour finir, que tous ces
souvenirs et réminiscences soient mesurés à leurs
justes valeurs sans
en extrapoler quoi que ce soit.
La postérité
jugera!
Beethoven
Mon cher Beethoven,
Je ne suis plus celui que vous avez connu,
je ne suis plus le petit virtuose du piano, le «grand»
compositeur de
musique de chambre, celui qui écrivit la cadence de votre
troisième
concerto, trop difficile mais que je jugeai bon (par vanité
sûrement)
de jouer sans votre correction, vous souvenez-vous?
Je vis
aujourd’hui à Francfort am Main, mais je passe beaucoup de temps
à
Coblenz avec Wegeler, à rédiger mes souvenirs sur vous.
Ma célébrité
fut très éphémère, comme la plupart de
celles qui arrivent vite, pour
mieux laisser un goût d'amertume dans la bouche de celui qui y a
goûté.
Il y a certes ma femme et mes enfants, mais aucun n’a le goût de
la
musique et je me morfonds de plus en plus. Non, vous ne m'auriez pas
reconnu si vous m'aviez revu. Je l’espère, en tout cas, ma
chère épouse
dit que mon caractère est si aigre et si insuportable!
Oui,
j’ignorais que cette correspondante était obstinée
à ce point et il ne
me surprendrait pas qu’elle ait voulu me monter contre vous. Par
vengeance? Ou en profitant de mes crises de colères? Voir le
dernier
but de ma vie traité de la sorte par son sujet est douloureux,
savez-vous. Vous aussi avez connu ça. Ou peut-être le
connaîtrez-vous... vos derniers quatuors, le fond de votre
âme,
dédaignés par le public, la dernière symphonie
appréciée mais vite
oubliée, le suicide de votre neveu et ses conséquences…
je sais tout
cela! En revanche, que cette correspondante dise descendre de l’un de
vos amis me surprend au plus haut point. Qu'elle s’obstine à
vous
écrire vous dérange donc? Votre lettre est tellement
longue, des pages
et des pages, je vais tâcher d’y répondre point par point.
Certes
vos sautes d’humeur étaient légendaires! Vos remords
l'étaient moins
mais ils étaient sincères. Vos amis endurèrent
tous des brouilles
incessantes pour n’importe quel prétexte, mais toujours une
lettre
suivait, demandant pardon de cette crise. Oui, j'ai reçu des
lettres de
vous pour ces raisons. Cela s’est toujours arrangé, n’est-ce
pas?
Le
Ries actuel a trop changé à votre goût? Je ne
cherche pas à calomnier
votre famille ou la famille Breuning! D'ailleurs si les Breuning
s’étaient sentis «salis» par le livre, ils me
l’auraient dit! Helen von
Breuning vit avec sa fille Eleonore-Brigitte et son beau-fils Franz
Wegeler, ils sont donc très proches de moi! Stephan et Lorenz
sont
morts depuis longtemps! Stephan fut un véritable ami à la
vie à la mort
pour vous, qui vous suivit dans la tombe à deux mois
d’intervalle, mort
de chagrin de vous avoir perdu! Pour moi aussi vous êtes mort! Il
est
déjà assez curieux d'écrire à un mort que
l'on a connu, mais alors un
mort parfaitement vivant à son époque, dix ans pour moi
après son
décès, que c'est compliqué! Heureusement,
ça se simplifiera dans
l'au-delà, dans lequel je ne tarderai pas à me rendre.
À quoi bon se
soigner s’il n'y a plus d'espoir? J’ai bien vécu, après
tout, non?
Oui,
j'ai fui le violon. Vous aussi, d'ailleurs! Vous étiez un bon
altiste,
et mon père (qui me reconnaît parfaitement,
détrompez-vous!) vous a
connu au pupitre d'alto dans l'orchestre électoral. Il m'assure
aussi
que vous aviez appris le violon, même si je ne vous imagine pas
facilement jouer de cet instrument. Le violon est si féminin, je
pense…
L’alto était tellement en accord avec votre personnalité!
Grave et
triste, mais aussi chaleureux et enjoué de temps à autre.
Vous étiez
ainsi quand je vous ai connu. Lorsque vous me donniez mes leçons
parce
que mon père vous avait aidé dans une circonstance
particulière (qu’il
serait douloureux pour vous d’évoquer), ou lorsque vous
discutiez avec
cette superbe inconnue assise à vos côtés sur le
sofa. Quand je pense
qu’elle était la maîtresse d’un prince étranger!
Voire madame Deym… que
de souvenirs ressurgissent, je me surprends à fondre en larmes.
Comme
vous m'avez manqué durant toutes ces années, et comme on
espérait vous
voir à Londres! Nous avons attendu, nous avons
espéré chaque année vous
voir arriver par bateau à Liverpool, vous ramener parmi nous.
Chaque
année votre santé (qui est, j'espère, meilleure
que la mienne) ou vos
démêlés familiaux vous empêchèrent de
venir.
Il y a quelque
chose de curieux dans cette affaire de dédicace: comment une
œuvre
peut-elle être dédiée à deux personnes, une
dans l’édition allemande et
une autre dans l’édition anglaise? C'est tout bonnement
impossible.
Mais s’il vous plaît d'embrasser ma femme, attendez ma mort! Me
croyez-vous dupe? Moi non plus, je ne suis point aveugle! Et lorsque
vous écriviez «c'est-à-dire: opposition à
vous et proposition à votre
femme», comment ne pas deviner qu’elle vous plaisait avant
même de
l’avoir rencontrée!
Dans mon livre, il est question de votre
jeunesse et de l’ambition de votre père, lequel fut rude (vous
le
reconnaissez) et n’hésita pas à vous rajeunir de deux ans
pour faire
croire à un nouveau Mozart. Quant à votre mère,
elle fut sûrement douce
à votre égard, je ne le nie pas, mais elle ne sut
empêcher son mari de
boire, ce qui facilita les colères de ce dernier. Wegeler vient
de
m'apprendre qu’elle était phtisique. Peut-être est-ce la
raison pour
laquelle elle n’intervint pas plus efficacement?
Comment
osez-vous dire qu’une lettre écrite de ma main, celle du Ries en
chair
et en os (et même plus en os qu'en chair, tellement j'ai maigri)
est de
l'imposture? Suis-je donc si différent? Avant que le couvercle
du
cercueil ne se referme sur moi, je vous prierai juste de me pardonner
cette lettre, si elle était uniquement destinée à
une vengeance. Est-ce
trop vous demander?
Je retourne m'aliter, je ne me sens pas très bien...
Adieu, mon maître. J'espérais pouvoir mettre «mon
ami» mais j'en doute…
Votre élève,
Ferdinand Ries
Je vois bien, Ries, par le
style et le contenu de votre lettre que
j'essaie de démêler que vous ne ressemblez en rien au Ries
qui m'a
écrit tout récemment. Ce Ries dont la cadence et
l'interprétation
brillantes de mon troisième concerto lui ont fait honneur. Ce
Ries que
je connais bien est un homme décent, qui fait une belle
carrière de
virtuose en Angleterre à l'heure où j'écris,
compose aussi et -selon sa
dernière lettre- ne me manifeste aucune rancune.
Mon pauvre, vos
sens vous ont regrettablement abandonné depuis? Votre
côté sauvage a
pris le dessus? Demandez donc des conseils médicaux à
notre bon
Wegeler. Je suis sûr qu'il pourrait, le cas
échéant, consulter
d'illustres collègues. Enfin, encore une fois soignez-vous!
Et dites-moi, c'est dans cet
état malade et misérable que vous rapportez vos souvenirs
sur Beethoven?
Et
dites-moi aussi, Ries, dans votre «biographie» avez-vous
rapporté votre
ressentiment, toute l'aigreur, votre hargne et votre myopie à
mon égard
telles que vous me les déballez ici? Avez-vous donc
été empoisonné par
votre soi-disant dépit, votre ci-dessous désir de
vengeance à ce point?
Est-ce
que toute mesure de réflexion vous a abandonné? Vous
admettez en plus
vous être laisser influencer par cette correspondante (je ne
réponds
plus à ses lettres impertinentes). En outre, ne pensez-vous pas
que
cela pourrait discréditer l'auteur qui prétendrait
apporter des
détails sur un compositeur, son ami, qu'il a admiré, qui
l'a tout de
même bien aidé aussi, et qui reste aimé et
respecté du public, en dépit
de déboires bien connus...
Dites-moi, vous pensez que le
public
acceptera VOTRE MISE AU POINT, votre SEULE vision de Beethoven, ce
public qui me connaît et m'applaudit depuis plus de trente ans et
malgré l'incompréhension actuelle pour ma musique m'a
tout de même
chaleureusement et avec affection applaudi dernièrement?
Vous-même,
Ries, parfois dans nos discussions sur ma musique, faisiez preuve
d'incompréhension, je ne vous en veux pas, mais je
conçois que le
public y comprenne encore moins! Les gens du futur eux comprendront ma
musique...
Et mon ami Wegeler, le
co-auteur de ce livre vous a
appuyé avec ses commentaires dans la même veine? Je ne
crois pas que
votre livre puisse contenir ce venin.
Je vous répète
que je ne
vous reconnais pas, que ce Ries qui m'écrit ici est un
imposteur, n'est
pas le même homme. Il ne connaît pas Beethoven.
Quant à vous pardonner,
c'est beaucoup demander mais à un homme sérieusement
malade je ne peux que l'accorder.
En
dernier lieu je réponds de nouveau à vos accusations. Je
vous préviens
que je continuerai à défendre mes parents. Ne suis-je pas
la personne
concernée par ce qui est de ma vie de famille et des
prétendues
séquelles d'un quelconque traitement? Je ne rendrai jamais mes
parents
responsables de quoi que ce soit. Ils ont fait ce qu'ils ont pu.
Laissez-les dormir en paix, s'il vous plaît. N'ai-je pas
assumé les
difficultés de ma vie SEUL en m'élevant au-dessus des
misères les plus
grandes.
Je vous conseille fortement,
Monsieur, d'en faire de même!
Vous
suggérez que le violon est féminin, ha!ha!ha! J'ai bien
joué, et avec
vous, vous en souvenez-vous, mes sonates pour violon et pianoforte
(qu'aurait dit Krumpholz, ah et mon bon Falstaff, haha?) mais
l'orchestre de l'Électeur avait besoin d'un alto, que
voulez-vous!
Vous
mentionnez la visite de cette jeune femme mystérieuse que nous
avions
suivie pour essayer de retrouver son identité. Elle était
venue me
rendre hommage (et vous étiez au piano). Que voulez-vous, un
homme dans
la jeune trentaine, dans toute sa virilité, ne vous en offusquez
pas!
Beethoven avait la santé.
Quant à vos
leçons, c'est de très bon
coeur que je vous les ai données, librement et en souvenir
émouvant de
la générosité de votre père quand le mien,
tristement, n'était plus
capable de pourvoir à sa famille.
Vous dites que vous
m'attendiez impatiemment en Angleterre? Heureusement que je n'y ai pas
débarqué (votre femme me préparait une gifle?
Ha!ha!ha! Vous êtes en de
drôles de mains, vous n'avez pas une femme passive, je vois et je
compatis à votre état de fébrilité)!
Vous parlez encore
d'édition, vous-même comme jeune secrétaire m'avez
bien aidé à négocier
avec mes éditeurs. Vous savez pertinemment que l'édition
pour
l'Angleterre dédicacée à Ries, qui réside
en Angleterre est tout à fait
logique dans nos pratiques actuelles.
Vous m'écrivez
«avant que
le couvercle du cercueil ne se referme sur moi» mais d'où
écrivez-vous?
Êtes-vous un mauvais esprit? Vous me parlez de votre confusion
quant à
votre état. Êtes-vous la proie d'une
fébrilité intense? Une fois de
plus, soignez-vous.
Et sachez que Beethoven a tout
son esprit rationnel.
Une
correspondante récemment m'a adressé une lettre similaire
au contenu
grotesque et dans cette même veine! Que dois-je penser de tout
cela?
Je répète, ce
n'est que de l'imposture!
Et
en dernier, mon neveu ne peut s'être suicidé, comme
malicieusement vous
l'indiquez, et j'en sais gré à des correspondants qui
m'ont écrit dans
le passé sur mon cher Karl et ses enfants futurs. Je suis
sûr que sa
femme veillera bien sur lui.
Beethoven
Mon cher Maître,
Alors je vous ai écrit récemment?! Enfin... il
y a dix ou quinze ans je vous ai écrit une lettre qui, avec le
décalage
temporel entre nos deux époques, vient d'arriver entre vos
mains! Mais
de quand m'écrivez-vous? Je vis à Frankfurt am Main et
à Coblenz et
nous sommes au début d'année 1837. Pour moi ça
fera bientôt dix ans que
vous êtes mort et pour vous j'en ai quinze de moins. Ce
décalage est
vraiment extraordinaire!
Vous mentionnez un concert qui a eu
beaucoup de succès, mais de quel concert s'agit-il? La grande
Académie
du 7 mai 1824 (je crois, je ne suis plus sûr de la date)
où l'on
exécuta votre neuvième (et dernière) symphonie? Ou
un concert
postérieur où Schuppanzigh joue un de vos quatuors? Mais
je vous
félicite du succès de ce concert, j'en suis heureux pour
vous.
Le
Ries que vous connaissez et qui vous a écrit dernièrement
est bien le
Ries de cette époque (vers 1820) mais le Ries actuel (enfin...
futur
pour vous) a tout vu lui filer entre les mains peu après votre
trépas:
la gloire, un de mes enfants, ma carrière de pianiste,
l'Allemagne et
l'Autriche prises dans un tourbillon de musique romantique et dansante,
avec les succès de Lanner et Johann Strauss alors que ma musique
est
jugée sévère et sérieuse, trop
«copiée» sur la vôtre pour être de
qualité. Le résultat, vous l'avez devant vous.
Wegeler ne peut
rien faire ni ses collègues ni personne pour me soigner. Je
meurs à
petit feu depuis quelques mois et mon seul objectif à atteindre
avant
de mourir, c'est ce livre. Ce livre dans lequel je consigne tout ce que
sais sur vous, tout ce que nous avons fait ensemble, les anecdotes vous
concernant et auxquelles je pris part involontairement ou
volontairement, et Wegeler me complète car il vous connaît
depuis bien
plus longtemps que moi et peut donc ajouter ce qu'il sait à ce
livre.
Je
ne pense pas y avoir mis de rancune à votre égard, je
vous dois
énormément de beaux instants. Le jour où l'on
m'expulsa de Vienne en
1805, vous aviez écrit à la princesse Liechtenstein et
m'aviez remis
cette lettre dans laquelle vous lui demandiez de m'aider. Cette lettre
n'a jamais été remise à sa destinataire. Je
préférais la garder et
faire le chemin à pied, mais au moins garder un souvenir de
vous. Elle
est encore avec moi, au fond d'un de mes tiroirs les plus
précieux... À
mon retour, lorsque j'entrai, vous étiez prêt à
vous raser et couvert
de savon. Je me rappellerai toujours la suite... et vous? Avez-vous
encore cet épisode en tête? Voilà quelques exemples
parmi tant d'autres
des anecdotes qui figurent dans mon livre. Vous pouvez aisément
constater qu'il n'y est pas question de rancune.
Cette fille a
visé mon point faible du premier coup, elle semble très
bien me
connaître... J'ai réagi par faiblesse, je suis
tombé dans son piège!
Maintenant j'ai compris la leçon, je ferai comme vous et ne lui
répondrai plus sous peu qu'elle m'écrive encore.
Je
me rappelle l'exécution de la troisième symphonie, cette
entrée de cor
en pleine «dissonance» et le fait que j'ai cru que le
corniste s'était
trompé.
J'en ris maintenant, quand j'ai l'occasion de relire la
partition. Bonaparte... Quand je pense que je suis à l'origine
de tant
d'éclats de fureur de votre part! Il me plait de les relater et
de
raconter chacune de mes interventions maladroites, toutes les
situations qui paraissent comiques mais qui, sur le moment, sont assez
désagréables.
Vous
me dites que je suis un imposteur, pourtant je reste bien le même
Ferdinand Ries, du moins physiquement, il est vrai que mon
caractère a
beaucoup changé mais au fond, vous aussi avez changé par
rapport à
l'époque où vous me donniez des leçons. Vous
étiez le Beethoven jeune,
sûr de lui, qui se pavanait dans les salons et qui improvisait au
piano. Vingt ans plus tard, non, ce n'est pas le même Beethoven,
c'est
un Beethoven vieilli, sourd, plus dans la composition que dans
l'interprétation, qui écrit des oeuvres de plus en plus
sérieuses et
incompréhensibles pour ses contemporains. Un Beethoven moins
facile à
vivre peut-être...Vous changiez de domestiques sans cesse, puis
il y
avait votre belle-soeur et votre neveu, puis le voyage à Londres
(où
vous auriez quand même été chaleureusement
accueilli et peut-être même
n'auriez-vous pas reçu de gifle si vous étiez moins
séducteur). Le
Beethoven coureur de jupons et volage de 1800 comparé au
Beethoven de
1820, il y a quand même une grande différence. Nous
changeons tous au
fil du temps. Mais pendant 10 ans vous n'avez eu aucune nouvelle de moi
et donc vous n'avez pas pu vous rendre compte.
Quant au violon
il est certes très bien joué par Krumpholz, Schuppanzigh,
Holz,
Paganini, Strauss et autres, mais je le vois plutôt
féminin à cause de
son son aigu. Je me rappelle aussi de Bridgetower et de Kreutzer, et la
sonate n° 9 pour piano et violon. Mais il me semble que,
vous-même, en
tant que violoniste n'étiez pas aussi virtuose qu'en tant que
pianiste... Je me souviens bien de la 5ème sonate, le Printemps,
et de
la Kreutzer.
Pour ce qui est de la fameuse dédicace, pour en
finir, quand je suis arrivé chez l'éditeur et que je lui
ai annoncé, il
m'a montré un exemplaire d'une édition viennoise
dédiée à Antonia
Brentano. Disons que ça m'a surpris.
Quant au suicide de votre neveu, malheureusement ce ne fut qu'une
tentative.
Il
s'en sortit quasi-indemne (juste une petite cicatrice sur la tempe
gauche). Il a voulu se tirer une balle dans la tête mais n'y est
pas
parvenu, en été 1826, quelques mois avant votre mort. Il
est vrai
qu'ensuite il est devenu militaire et s'est marié il y a 5 ans,
en
1832. C'est tout ce que je sais de lui jusqu'à présent.
Je vais
clore ma lettre maintenant, elle est déjà fort longue et
ma femme me
force à aller dormir. Non, elle n'est pas passive et tant mieux!
Sinon,
qui prendrait soin de moi?
Mes amitiés, Mon Cher Maître.
Votre élève,
F. Ries
Ah, cher Ries,
J’entrevois dans votre
dernière missive un peu de mon vieil ami. En revanche, cela me
peine de voir que la vie vous éprouve de la sorte. Je vous
imaginais toujours dans la meilleure des santés, avec votre
jeune femme à vos côtés et une belle
carrière devant vous. Notre pays natal peut-il vous apporter
quelque consolation? Frankfurt et Koblenz après tout ne sont pas
loin de notre beau pays rhénan. Pour nous, artistes, la mode
livre de cruelles réalités, mais, vous le savez, elle est
passagère et l’artiste doit persévérer et
poursuivre dans sa voie. Je vous exhorte à ne point vous laisser
décourager; vos vieux amis vous entourent, alors
ressaisissez-vous.
Dans cette même veine, et
je vous en prie, ne me parlez plus du terme de ma vie. Je dois
continuer de travailler d’arrache-pied, j’ai tant à faire et
d’un homme souffrant à un autre cela doit aisément se
comprendre, Ries. Alors, s’il vous plaît, n’en faites plus
mention.
Vos anecdotes m’ont bien fait
sourire et que vous ayez gardé ma lettre qui, j'espérais
serait un sauf-conduit pour vous, m’a touché.
Enfin, quand vous parlez de mon
cher Karl, heureusement, et non malheureusement comme vous
l’écrivez, et ce n’est pas votre intention, Ries, heureusement,
qu’il en est sorti indemne. J’en frémis toujours.
Là-dessus, je clos ma lettre et vous prie de me rappeler au
souvenir affectueux de mes chers amis rhénans et à vous,
Ries, je souhaite des jours cléments.
Beethoven |