Ferdinand Ries
écrit à

   

Ludwig van Beethoven
Ludwig van Beethoven

   


Lettre de F. Ries à L.V. Beethoven

 

   

Maître,

Je suis désolé que nos retrouvailles se passent de telle façon mais il faudrait éclairer certains points.

J'ai reçu une lettre signée Monya, dans laquelle cette fille disait que vous aviez traité mes écrits biographiques vous concernant de «biographie douteuse» et de «racontars» parce qu'elle avait abordé un sujet qui vous déplaisait. Elle m'a dit lequel et je suis porté à la défendre car ce qu'elle dit nous semble exact, non seulement à moi, mais aussi à mon père, à Franz Gerhard Wegeler (qui est juste à côté de moi) et à Madame de Breuning ainsi qu'à sa fille Éléonore. Je remarque de plus qu'il vous plaît de défendre vos parents, ce qui est tout à fait honorable, mais sans hésiter pour cela à déformer les faits! Wegeler sait que votre père vous a fait du mal dans le but de faire de vous un petit prodige, Cécile et Gottfried Fischer sont du même avis et Madame de Breuning en a bien remarqué les conséquences.

Nos efforts pour que tout ce qu'il reste de vous à Bonn, en majorité des souvenirs, soit épargné de la tombe nous y plonge un peu plus chaque jour. Nous ne sommes plus jeunes et nous sommes les seuls témoins de votre jeunesse. Il faut à tout prix que nous en fixions les souvenirs par écrit au plus vite si nous voulons que le tout soit intact. Je ne survivrai plus longtemps et je veux que tout ce qui reste de vous dans ma mémoire soit fixé à tout jamais. Trouvez-vous cela inconvenant de la part de vos intimes? Je me rappelle fort bien de votre tour de passe-passe au sujet de la dédicace des variations Diabelli. Ma femme s'en souvient aussi et pense que le baiser que vous convoitiez tant ne devrait pas vous revenir après pareille affaire. Elle pense plutôt que vous mériteriez une gifle!

Heureusement que vous n'êtes pas venu à Londres. Sur le moment je vous ai pardonné parce que je vous devais beaucoup musicalement parlant, mais, avec le temps, je remarque que vous me deviez beaucoup d'argent et aussi la dédicace de votre 9e et dernière symphonie, laquelle a été dédiée au roi de Prusse.

Une chose est sûre: je vous ferai connaître tel que vous étiez, avec vos qualités comme vos défauts, votre vie musicale et votre vie quotidienne. Et je n'en cacherai rien! C'est mon seul objectif avant que la mort ne m'emporte.

Vous êtes très regretté ici, à Bonn. Tous vos amis rhénans vous envoient mille tendresses.

Portez-vous bien,

Ferdinand Ries


Ah, cher Ries, mon ami, vous là? Une correspondante plutôt obstinée m'a prévenu de votre arrivée. Ainsi nous nous croisons à ce carrefour «épistolier» outre-tombe, semble-t-il, et tous temps confondus.

Je m'en réjouissais. Mais vous m'écrivez d'où? Je ne vous reconnais point dans ce ton?!

Ainsi donc vous voulez apporter des détails, À TOUT PRIX! détails que j'aurais cherché à cacher pour paraître parfait ou m'élever comme un dieu aux yeux de ceux qui veulent me connaître dans ma musique qui a traversé les temps aux dires de Sinclair Dumontais et de mes correspondants appréciatifs.

N'ai-je pas été le premier à avouer mes faiblesses, mes lacunes, à vouloir m'excuser de mes sautes d'humeur exacerbées par ma condition présente mais qui ne saura point m'entraver dans la composition?

Vous vous dites mon ami et ne comprenez point ceci!?

Vous dites écrire des réminiscences sur votre maître? Pour maintenant clarifier des différends? Pour ajouter des détails importants sur ma musique? Pour qu'on la comprenne mieux? En Angleterre vous avez toujours encouragé ma musique et je vous en sais gré. Mais tout ceci vous contredit. Je vous croyais également occupé à votre musique, que je vous encourage certes à développer et j'attends toujours que vous m'en fassiez part. Je vous encourage, Ries, à trouver votre voix, vous avez du talent, et après tout vous avez su interpréter ma musique ici à Vienne et en tournées à l'étranger aux applaudissements généraux.

Tout d'un coup ici vous prenez un ton bien agressif à mon égard dans le but de TOUT dire sur Beethoven. Ce ton, Ries, ne s'est JAMAIS manifesté dans nos échanges même les plus récents.

Et ainsi vous osez prendre à témoins maintenant, discréditer mes amis les plus fidèles et discrets. Madame von Breuning? Mais comment osez-vous la salir de la sorte, elle et sa famille, celle qui m'a sans exception protégé, a non seulement toléré avec indulgence mes «raptus», mais a profondément compris le tempérament du jeune compositeur et l'a affectueusement nourri dans le sein familial. De même, mon ami Franz Wegeler, la fidélité, la délicatesse, la générosité mêmes qui continue d'échanger avec ce compositeur en toute sincérité?

Et puis vous cherchez à calomnier mes parents et prenez comme témoins douteux les enfants du boulanger Fischer, dont les parents avaient été les propriétaires de la maison où vivait mon grand-père, mais nous nous connaissions à peine!

Mon père a voulu à sa manière, rude sans doute, faire de moi un prodige.

Vous, Ries, me semble-t-il, avez un père qui vous a bien poussé à développer vos talents de violoniste et vous avez fui le violon. Pourtant votre père était un bon pédagogue, très rigoureux mais doux de tempérament. Je le salue avec une profonde affection et je suis sûr que votre lettre l'affligerait, qu'il n'y reconnaîtrait pas son fils!

Quant à la dédicace que vous attendez, notez et je vous ai bien écrit là-dessus qu'il s'agirait de l'édition pour l'Angleterre.

J'embrasse votre femme bien affectueusement, et sans honte, Ries, puisque je n'ai pas eu l'occasion de la féliciter personnellement lors de votre mariage ne pouvant me déplacer en Angleterre.

Encore une fois, de l'imposture, cette lettre n'est que de l'imposture.

Et en plus, chercher à défendre les impostures et prétentions d'une correspondante qui se dit descendre de mes amis et qui essaie de faire jouer un titre quelconque pour renforcer ses arguments ne prend pas.

BEETHOVEN N'EST POINT AVEUGLE!

Je tiens à souligner que le Ries que je connais est un homme honnête, il ne peut parler que de réminiscences ou de souvenirs. Si ce n'est le cas, et il aurait des prétentions d'être mon biographe à juger par cette lettre, heureusement que nous ne sous sommes fréquentés que quelques années!

Et enfin, mon pauvre Ries, vous voir plonger chaque jour un peu plus dans la tombe me fait bien mal (et expliquerait des choses?).

Soignez-vous!

Et pour finir, que tous ces souvenirs et réminiscences soient mesurés à leurs justes valeurs sans en extrapoler quoi que ce soit.

La postérité jugera!

Beethoven


Mon cher Beethoven,

Je ne suis plus celui que vous avez connu, je ne suis plus le petit virtuose du piano, le «grand» compositeur de musique de chambre, celui qui écrivit la cadence de votre troisième concerto, trop difficile mais que je jugeai bon (par vanité sûrement) de jouer sans votre correction, vous souvenez-vous?

Je vis aujourd’hui à Francfort am Main, mais je passe beaucoup de temps à Coblenz avec Wegeler, à rédiger mes souvenirs sur vous. Ma célébrité fut très éphémère, comme la plupart de celles qui arrivent vite, pour mieux laisser un goût d'amertume dans la bouche de celui qui y a goûté. Il y a certes ma femme et mes enfants, mais aucun n’a le goût de la musique et je me morfonds de plus en plus. Non, vous ne m'auriez pas reconnu si vous m'aviez revu. Je l’espère, en tout cas, ma chère épouse dit que mon caractère est si aigre et si insuportable!

Oui, j’ignorais que cette correspondante était obstinée à ce point et il ne me surprendrait pas qu’elle ait voulu me monter contre vous. Par vengeance? Ou en profitant de mes crises de colères? Voir le dernier but de ma vie traité de la sorte par son sujet est douloureux, savez-vous. Vous aussi avez connu ça. Ou peut-être le connaîtrez-vous... vos derniers quatuors, le fond de votre âme, dédaignés par le public, la dernière symphonie appréciée mais vite oubliée, le suicide de votre neveu et ses conséquences… je sais tout cela! En revanche, que cette correspondante dise descendre de l’un de vos amis me surprend au plus haut point. Qu'elle s’obstine à vous écrire vous dérange donc? Votre lettre est tellement longue, des pages et des pages, je vais tâcher d’y répondre point par point.

Certes vos sautes d’humeur étaient légendaires! Vos remords l'étaient moins mais ils étaient sincères. Vos amis endurèrent tous des brouilles incessantes pour n’importe quel prétexte, mais toujours une lettre suivait, demandant pardon de cette crise. Oui, j'ai reçu des lettres de vous pour ces raisons. Cela s’est toujours arrangé, n’est-ce pas?

Le Ries actuel a trop changé à votre goût? Je ne cherche pas à calomnier votre famille ou la famille Breuning! D'ailleurs si les Breuning s’étaient sentis «salis» par le livre, ils me l’auraient dit! Helen von Breuning vit avec sa fille Eleonore-Brigitte et son beau-fils Franz Wegeler, ils sont donc très proches de moi! Stephan et Lorenz sont morts depuis longtemps! Stephan fut un véritable ami à la vie à la mort pour vous, qui vous suivit dans la tombe à deux mois d’intervalle, mort de chagrin de vous avoir perdu! Pour moi aussi vous êtes mort! Il est déjà assez curieux d'écrire à un mort que l'on a connu, mais alors un mort parfaitement vivant à son époque, dix ans pour moi après son décès, que c'est compliqué! Heureusement, ça se simplifiera dans l'au-delà, dans lequel je ne tarderai pas à me rendre. À quoi bon se soigner s’il n'y a plus d'espoir? J’ai bien vécu, après tout, non?

Oui, j'ai fui le violon. Vous aussi, d'ailleurs! Vous étiez un bon altiste, et mon père (qui me reconnaît parfaitement, détrompez-vous!) vous a connu au pupitre d'alto dans l'orchestre électoral. Il m'assure aussi que vous aviez appris le violon, même si je ne vous imagine pas facilement jouer de cet instrument. Le violon est si féminin, je pense… L’alto était tellement en accord avec votre personnalité! Grave et triste, mais aussi chaleureux et enjoué de temps à autre. Vous étiez ainsi quand je vous ai connu. Lorsque vous me donniez mes leçons parce que mon père vous avait aidé dans une circonstance particulière (qu’il serait douloureux pour vous d’évoquer), ou lorsque vous discutiez avec cette superbe inconnue assise à vos côtés sur le sofa. Quand je pense qu’elle était la maîtresse d’un prince étranger! Voire madame Deym… que de souvenirs ressurgissent, je me surprends à fondre en larmes.

Comme vous m'avez manqué durant toutes ces années, et comme on espérait vous voir à Londres! Nous avons attendu, nous avons espéré chaque année vous voir arriver par bateau à Liverpool, vous ramener parmi nous. Chaque année votre santé (qui est, j'espère, meilleure que la mienne) ou vos démêlés familiaux vous empêchèrent de venir.

Il y a quelque chose de curieux dans cette affaire de dédicace: comment une œuvre peut-elle être dédiée à deux personnes, une dans l’édition allemande et une autre dans l’édition anglaise? C'est tout bonnement impossible. Mais s’il vous plaît d'embrasser ma femme, attendez ma mort! Me croyez-vous dupe? Moi non plus, je ne suis point aveugle! Et lorsque vous écriviez «c'est-à-dire: opposition à vous et proposition à votre femme», comment ne pas deviner qu’elle vous plaisait avant même de l’avoir rencontrée!

Dans mon livre, il est question de votre jeunesse et de l’ambition de votre père, lequel fut rude (vous le reconnaissez) et n’hésita pas à vous rajeunir de deux ans pour faire croire à un nouveau Mozart. Quant à votre mère, elle fut sûrement douce à votre égard, je ne le nie pas, mais elle ne sut empêcher son mari de boire, ce qui facilita les colères de ce dernier. Wegeler vient de m'apprendre qu’elle était phtisique. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle n’intervint pas plus efficacement?

Comment osez-vous dire qu’une lettre écrite de ma main, celle du Ries en chair et en os (et même plus en os qu'en chair, tellement j'ai maigri) est de l'imposture? Suis-je donc si différent? Avant que le couvercle du cercueil ne se referme sur moi, je vous prierai juste de me pardonner cette lettre, si elle était uniquement destinée à une vengeance. Est-ce trop vous demander?

Je retourne m'aliter, je ne me sens pas très bien...

Adieu, mon maître. J'espérais pouvoir mettre «mon ami» mais j'en doute…

Votre élève,
Ferdinand Ries


Je vois bien, Ries, par le style et le contenu de votre lettre que j'essaie de démêler que vous ne ressemblez en rien au Ries qui m'a écrit tout récemment. Ce Ries dont la cadence et l'interprétation brillantes de mon troisième concerto lui ont fait honneur. Ce Ries que je connais bien est un homme décent, qui fait une belle carrière de virtuose en Angleterre à l'heure où j'écris, compose aussi et -selon sa dernière lettre- ne me manifeste aucune rancune.

Mon pauvre, vos sens vous ont regrettablement abandonné depuis? Votre côté sauvage a pris le dessus? Demandez donc des conseils médicaux à notre bon Wegeler. Je suis sûr qu'il pourrait, le cas échéant, consulter d'illustres collègues. Enfin, encore une fois soignez-vous!

Et dites-moi, c'est dans cet état malade et misérable que vous rapportez vos souvenirs sur Beethoven?

Et dites-moi aussi, Ries, dans votre «biographie» avez-vous rapporté votre ressentiment, toute l'aigreur, votre hargne et votre myopie à mon égard telles que vous me les déballez ici? Avez-vous donc été empoisonné par votre soi-disant dépit, votre ci-dessous désir de vengeance à ce point?

Est-ce que toute mesure de réflexion vous a abandonné? Vous admettez en plus vous être laisser influencer par cette correspondante (je ne réponds plus à ses lettres impertinentes). En outre, ne pensez-vous pas que cela pourrait discréditer l'auteur qui prétendrait apporter des  détails sur un compositeur, son ami, qu'il a admiré, qui l'a tout de même bien aidé aussi, et qui reste aimé et respecté du public, en dépit de déboires bien connus...

Dites-moi, vous pensez que le public acceptera VOTRE MISE AU POINT, votre SEULE vision de Beethoven, ce public qui me connaît et m'applaudit depuis plus de trente ans et malgré l'incompréhension actuelle pour ma musique m'a tout de même chaleureusement et avec affection applaudi dernièrement?

Vous-même, Ries, parfois dans nos discussions sur ma musique, faisiez preuve d'incompréhension, je ne vous en veux pas, mais je conçois que le public y comprenne encore moins! Les gens du futur eux comprendront ma musique...

Et mon ami Wegeler, le co-auteur de ce livre vous a appuyé avec ses commentaires dans la même veine? Je ne crois pas que votre livre puisse contenir ce venin.

Je vous répète que je ne vous reconnais pas, que ce Ries qui m'écrit ici est un imposteur, n'est pas le même homme. Il ne connaît pas Beethoven.

Quant à vous pardonner, c'est beaucoup demander mais à un homme sérieusement malade je ne peux que l'accorder.

En dernier lieu je réponds de nouveau à vos accusations. Je vous préviens que je continuerai à défendre mes parents. Ne suis-je pas la personne concernée par ce qui est de ma vie de famille et des prétendues séquelles d'un quelconque traitement? Je ne rendrai jamais mes parents responsables de quoi que ce soit. Ils ont fait ce qu'ils ont pu. Laissez-les dormir en paix, s'il vous plaît. N'ai-je pas assumé les difficultés de ma vie SEUL en m'élevant au-dessus des misères les plus grandes.

Je vous conseille fortement, Monsieur, d'en faire de même!

Vous suggérez que le violon est féminin, ha!ha!ha! J'ai bien joué, et avec vous, vous en souvenez-vous, mes sonates pour violon et pianoforte (qu'aurait dit Krumpholz, ah et mon bon Falstaff, haha?) mais l'orchestre de l'Électeur avait besoin d'un alto, que voulez-vous!

Vous mentionnez la visite de cette jeune femme mystérieuse que nous avions suivie pour essayer de retrouver son identité. Elle était venue me rendre hommage (et vous étiez au piano). Que voulez-vous, un homme dans la jeune trentaine, dans toute sa virilité, ne vous en offusquez pas! Beethoven avait la santé.

Quant à vos leçons, c'est de très bon coeur que je vous les ai données, librement et en souvenir émouvant de la générosité de votre père quand le mien, tristement, n'était plus capable de pourvoir à sa famille.

Vous dites que vous m'attendiez impatiemment en Angleterre? Heureusement que je n'y ai pas débarqué (votre femme me préparait une gifle? Ha!ha!ha! Vous êtes en de drôles de mains, vous n'avez pas une femme passive, je vois et je compatis à votre état de fébrilité)!

Vous parlez encore d'édition, vous-même comme jeune secrétaire m'avez bien aidé à négocier avec mes éditeurs. Vous savez pertinemment que l'édition pour l'Angleterre dédicacée à Ries, qui réside en Angleterre est tout à fait logique dans nos pratiques actuelles.

Vous m'écrivez «avant que le couvercle du cercueil ne se referme sur moi» mais d'où écrivez-vous? Êtes-vous un mauvais esprit? Vous me parlez de votre confusion quant à votre état. Êtes-vous la proie d'une fébrilité intense? Une fois de plus, soignez-vous.

Et sachez que Beethoven a tout son esprit rationnel.

Une correspondante récemment m'a adressé une lettre similaire au contenu grotesque et dans cette même veine! Que dois-je penser de tout cela?

Je répète, ce n'est que de l'imposture!

Et en dernier, mon neveu ne peut s'être suicidé, comme malicieusement vous l'indiquez, et j'en sais gré à des correspondants qui m'ont écrit dans le passé sur mon cher Karl et ses enfants futurs. Je suis sûr que sa femme veillera bien sur lui.

Beethoven


Mon cher Maître,

Alors je vous ai écrit récemment?! Enfin... il y a dix ou quinze ans je vous ai écrit une lettre qui, avec le décalage temporel entre nos deux époques, vient d'arriver entre vos mains! Mais de quand m'écrivez-vous? Je vis à Frankfurt am Main et à Coblenz et nous sommes au début d'année 1837. Pour moi ça fera bientôt dix ans que vous êtes mort et pour vous j'en ai quinze de moins. Ce décalage est vraiment extraordinaire!

Vous mentionnez un concert qui a eu beaucoup de succès, mais de quel concert s'agit-il? La grande Académie du 7 mai 1824 (je crois, je ne suis plus sûr de la date) où l'on exécuta votre neuvième (et dernière) symphonie? Ou un concert postérieur où Schuppanzigh joue un de vos quatuors? Mais je vous félicite du succès de ce concert, j'en suis heureux pour vous.

Le Ries que vous connaissez et qui vous a écrit dernièrement est bien le Ries de cette époque (vers 1820) mais le Ries actuel (enfin... futur pour vous) a tout vu lui filer entre les mains peu après votre trépas: la gloire, un de mes enfants, ma carrière de pianiste, l'Allemagne et l'Autriche prises dans un tourbillon de musique romantique et dansante, avec les succès de Lanner et Johann Strauss alors que ma musique est jugée sévère et sérieuse, trop «copiée» sur la vôtre pour être de qualité. Le résultat, vous l'avez devant vous.

Wegeler ne peut rien faire ni ses collègues ni personne pour me soigner. Je meurs à petit feu depuis quelques mois et mon seul objectif à atteindre avant de mourir, c'est ce livre. Ce livre dans lequel je consigne tout ce que sais sur vous, tout ce que nous avons fait ensemble, les anecdotes vous concernant et auxquelles je pris part involontairement ou volontairement, et Wegeler me complète car il vous connaît depuis bien plus longtemps que moi et peut donc ajouter ce qu'il sait à ce livre.

Je ne pense pas y avoir mis de rancune à votre égard, je vous dois énormément de beaux instants. Le jour où l'on m'expulsa de Vienne en 1805, vous aviez écrit à la princesse Liechtenstein et m'aviez remis cette lettre dans laquelle vous lui demandiez de m'aider. Cette lettre n'a jamais été remise à sa destinataire. Je préférais la garder et faire le chemin à pied, mais au moins garder un souvenir de vous. Elle est encore avec moi, au fond d'un de mes tiroirs les plus précieux... À mon retour, lorsque j'entrai, vous étiez prêt à vous raser et couvert de savon. Je me rappellerai toujours la suite... et vous? Avez-vous encore cet épisode en tête? Voilà quelques exemples parmi tant d'autres des anecdotes qui figurent dans mon livre. Vous pouvez aisément constater qu'il n'y est pas question de rancune.

Cette fille a visé mon point faible du premier coup, elle semble très bien me connaître... J'ai réagi par faiblesse, je suis tombé dans son piège!

Maintenant j'ai compris la leçon, je ferai comme vous et ne lui répondrai plus sous peu qu'elle m'écrive encore.

Je me rappelle l'exécution de la troisième symphonie, cette entrée de cor en pleine «dissonance» et le fait que j'ai cru que le corniste s'était trompé.

J'en ris maintenant, quand j'ai l'occasion de relire la partition. Bonaparte... Quand je pense que je suis à l'origine de tant d'éclats de fureur de votre part! Il me plait de les relater et de raconter chacune de mes interventions maladroites, toutes les situations qui paraissent comiques mais qui, sur le moment, sont assez désagréables.

Vous me dites que je suis un imposteur, pourtant je reste bien le même Ferdinand Ries, du moins physiquement, il est vrai que mon caractère a beaucoup changé mais au fond, vous aussi avez changé par rapport à l'époque où vous me donniez des leçons. Vous étiez le Beethoven jeune, sûr de lui, qui se pavanait dans les salons et qui improvisait au piano. Vingt ans plus tard, non, ce n'est pas le même Beethoven, c'est un Beethoven vieilli, sourd, plus dans la composition que dans l'interprétation, qui écrit des oeuvres de plus en plus sérieuses et incompréhensibles pour ses contemporains. Un Beethoven moins facile à vivre peut-être...Vous changiez de domestiques sans cesse, puis il y avait votre belle-soeur et votre neveu, puis le voyage à Londres (où vous auriez quand même été chaleureusement accueilli et peut-être même n'auriez-vous pas reçu de gifle si vous étiez moins séducteur). Le Beethoven coureur de jupons et volage de 1800 comparé au Beethoven de 1820, il y a quand même une grande différence. Nous changeons tous au fil du temps. Mais pendant 10 ans vous n'avez eu aucune nouvelle de moi et donc vous n'avez pas pu vous rendre compte.

Quant au violon il est certes très bien joué par Krumpholz, Schuppanzigh, Holz, Paganini, Strauss et autres, mais je le vois plutôt féminin à cause de son son aigu. Je me rappelle aussi de Bridgetower et de Kreutzer, et la sonate n° 9 pour piano et violon. Mais il me semble que, vous-même, en tant que violoniste n'étiez pas aussi virtuose qu'en tant que pianiste... Je me souviens bien de la 5ème sonate, le Printemps, et de la Kreutzer.

Pour ce qui est de la fameuse dédicace, pour en finir, quand je suis arrivé chez l'éditeur et que je lui ai annoncé, il m'a montré un exemplaire d'une édition viennoise dédiée à Antonia Brentano. Disons que ça m'a surpris.

Quant au suicide de votre neveu, malheureusement ce ne fut qu'une tentative.

Il s'en sortit quasi-indemne (juste une petite cicatrice sur la tempe gauche). Il a voulu se tirer une balle dans la tête mais n'y est pas parvenu, en été 1826, quelques mois avant votre mort. Il est vrai qu'ensuite il est devenu militaire et s'est marié il y a 5 ans, en 1832. C'est tout ce que je sais de lui jusqu'à présent.

Je vais clore ma lettre maintenant, elle est déjà fort longue et ma femme me force à aller dormir. Non, elle n'est pas passive et tant mieux! Sinon, qui prendrait soin de moi?

Mes amitiés, Mon Cher Maître.

Votre élève,

F. Ries


Ah, cher Ries,

J’entrevois dans votre dernière missive un peu de mon vieil ami. En revanche, cela me peine de voir que la vie vous éprouve de la sorte. Je vous imaginais toujours dans la meilleure des santés, avec votre jeune femme à vos côtés et une belle carrière devant vous. Notre pays natal peut-il vous apporter quelque consolation? Frankfurt et Koblenz après tout ne sont pas loin de notre beau pays rhénan. Pour nous, artistes, la mode livre de cruelles réalités, mais, vous le savez, elle est passagère et l’artiste doit persévérer et poursuivre dans sa voie. Je vous exhorte à ne point vous laisser décourager; vos vieux amis vous entourent, alors ressaisissez-vous.

Dans cette même veine, et je vous en prie, ne me parlez plus du terme de ma vie. Je dois continuer de travailler d’arrache-pied, j’ai tant à faire et d’un homme souffrant à un autre cela doit aisément se comprendre, Ries. Alors, s’il vous plaît, n’en faites plus mention.

Vos anecdotes m’ont bien fait sourire et que vous ayez gardé ma lettre qui, j'espérais serait un sauf-conduit pour vous, m’a touché.

Enfin, quand vous parlez de mon cher Karl, heureusement, et non malheureusement comme vous l’écrivez, et ce n’est pas votre intention, Ries, heureusement, qu’il en est sorti indemne. J’en frémis toujours. Là-dessus, je clos ma lettre et vous prie de me rappeler au souvenir affectueux de mes chers amis rhénans et à vous, Ries, je souhaite des jours cléments.

Beethoven