Le silence
       
       
         
         

Hélène Bergeron

      Maître,

Je suis ravie de votre billet. Maintenant je pourrai, lorsque l'occasion se présentera, défendre l'intégrité de votre physionomie.

Je vous écris ces quelques lignes en écoutant l'Appassionata, et je ne vous cacherai pas que je me demande comment on peut vivre avec ce torrent de musique si extraordinaire dans la tête et être affligé de surdité?

Comment accepter, à défaut de vaincre, un destin si féroce? Dites-moi!

Bonne promenade et à plus tard,

Hélène Bergeron

 

       

 

       

Ludwig Van Beethoven

      Monsieur Dumontais,

Je vous écris en toute hâte pour un éclaircissement. Ma correspondante me parle de l'Appassionata. Laquelle de mes sonates appelle-t-on ainsi?

LvB

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Il s'agit de votre sonate numéro 23 en fa mineur, opus 57. Je crois savoir qu'elle est surnommée ainsi depuis l'année 1838 suite aux caprices d'un éditeur qui n'est pas moi...

Votre obligé,

Sinclair

 

       

 

       

Ludwig Van Beethoven

      Chère Madame,

J'ai glissé votre petit billet dans ma poche pour ma promenade pour qu'il ne disparaisse pas dans mes piles de papiers et m'empresse de vous répondre - pas aussi promptement que je l'aurais voulu. Vous êtes bien aimable et vaillante! de vouloir "défendre l'intégrité de ma physionomie"! Mais laissons mon effigie se défendre, que vous écoutiez ma sonate, surtout celle en fa mineur de l'op.57 m'est infiniment plus précieux. Et bien mes compliments à la personne qui la joue. Est-ce avec passion si on la nomme ainsi? Toutefois, et j'insiste, sans en oublier la mesure surtout de l'andante bien marqué con moto. Je vous confierai qu'elle est née dans la tourmente. La réalité de mon état à ses débuts m'affligeait profondément. À l'époque, il me semble que j'étais chez mon cher Franz Brunsvik dans leur maison soit à Korompa en Hongrie non peut-être bien à Martonvásár avec son beau parc et son étang. Que de doux souvenirs... Mais vous dites très justement que la musique vit dans la tête et heureusement pour le compositeur - et en réponse à votre question - dans la tête et non dans les oreilles. Dois-je considérer le destin «féroce» si ma musique vit réellement à votre époque? Tant que je peux surmonter les afflictions je m'acharnerai contre le temps. Je me sens faiblir hélas maintenant que je commence à comprendre profondément la divine muse de la composition. Voilà l'énorme lutte, «féroce»... Mais je vous quitte Madame en toute hâte pour vous poster cette lettre dès aujourd'hui, et vous souhaite bonne écoute.

Avec mes salutations respectueuses,

Ludwig van Beethoven