| Yann | ||
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| Très respecté Maître, Je me permets de vous faire part de toute la reconnaissance que nos contemporains, au XXIe siècle ont pour votre oeuvre. Sachez que vos symphonies résonnent encore et demeurent toujours aussi grandioses. Beaucoup ont posé des questions sur votre surdité (nos contemporains aiment toujours autant les ragots et certains se sont pris au jeu de les exploiter pour réaliser des profits que vous ne pourriez imaginer, tant les sommes vous paraîtraient colossales). Je crois que votre surdité a aussi contribué à la grandeur de vos oeuvres... puisque vous avez été coupé des bruits extérieurs et que vous avez développé une écoute intérieure sans doute inégalable. J'ai entendu dire que les pièces de vos contemporains vous semblaient très courtes (le fait de ne pas entendre donne une appréciation du temps bien différente. Et vos oeuvres développent toute la durée d'un temps intérieur infini). Vous deviez certes fort souffrir de ne pas pouvoir entendre vos contemporains jouer vos pièces! Sachez que le jour où vous avez dirigé vous-même vos pièces, les gens vous ont formidablement applaudi. Je sais que vous êtes parti précipitamment et que vous n'avez pu saisir toute la mesure de ce triomphe. Vous auriez regardé vers la foule et vous auriez vu sa reconnaissance envers vous. Pour parler de notre époque, vous seriez surpris de ce que vos successeurs ont produit: les bases d'un système de plus en plus élaboré dans le chromatisme jusqu'à remettre complètement en question le système tonal. L'école de Vienne a continué de produire de grands compositeurs, jusqu'à l'éclatement de la tonalité avec l'un de vos successeurs nommé Arnold Schönberg au XXe siècle, qui a ouvert encore d'autres voies, la naissance d'un nouveau système que l'on a appelé dodécaphonisme! Vous auriez été enthousiaste. J'en suis certain! Je vous transmets toute notre gratitude pour ce que vous avez apporté à la musique et pour toutes les voies que vous avez ouvertes. Elles ont été fructueuses et sont loin d'être complètement explorées. Il reste encore beaucoup à découvrir. Recevez mon profond respect, cher Maître, Yann A Yann, Très cher correspondant, J’ai beaucoup apprécié votre longue missive informative sur votre époque, néanmoins elle mérite une réflexion mûre de ma part quant à votre théorie selon laquelle la perte de mon ouïe aurait pu contribuer à la «grandeur» de mon art. En premier lieu, c’est un fait bien concret que mes oeuvres en général sont plus longues que celles de mes contemporains, souvent aussi incomprises du fait de leur complexité, d’où leur longueur nécessaire! Vous en concluez cependant que je me trouvais enfermé dans mon art, loin de mon époque. Mais tout compositeur intègre s’impose le silence s’il ne lui est déjà imposé. Il compose en dehors de toute attente, ou convention, incompréhension ou limitations de son auditoire, il travaille fidèle aux dons et exigences de sa divine muse. Par contre, l’étude des maîtres, des modes anciens, ne cesse jamais, sans parler de la lecture des partitions contemporaines que mes éditeurs me font parvenir. Vous parlez de «l’éclatement» de la tonalité à votre époque. Toute composition s’inscrit bien dans son temps, telle un maillon de la chaîne de l’évolution musicale, et même aussi complexe et aventureuse soit-elle dans la modulation de ses tonalités, peut-être avant-coureur de temps futurs -mes auditeurs y ont été sourds, ha!-, elle est néanmoins le produit de son époque, tout comme l’interprétation et l’exécution à la limite des instruments de leur époque. Je vous fais une petite confidence: mon maître, Haydn, jugeait mes compositions sauvages, incompréhensibles, et cela dans ma jeunesse quand je possédais toutes mes facultés, haha! Je peux donc concevoir que votre époque soit arrivée au système de douze notes. Je me souviens bien de sons étrangers, d’inflexions (sans doute causées par certaines notes «mobiles») qui émanaient très certainement d’autres systèmes que le nôtre dans la musique, que par exemple les Ottomans nous avaient laissée. Je continue moi-même à travailler, à étudier mes maîtres et les modes anciens -Palestrina actuellement. J’y découvre toujours quelque chose de nouveau, de profond, source inépuisable de plaisir, de réflexion. Et enfin, faudrait-il conclure que l’auditeur, pour comprendre la musique dans sa totalité, doive s’isoler dans une surdité totale, loin de son monde? Et nos très grands maîtres ont-ils tous souffert de surdité? Je ne puis donc être d’accord avec votre théorie. Tout artiste, quel que soit son état, doit sans relâche surmonter les obstacles, petits ou grands, au service de son art! Très cher Maître, Vous me voyez très heureux de votre réponse. Je regrette toutefois de m'être mal exprimé quant à votre surdité. Je ne pense pas, loin de moi cette idée, que vous eussiez été coupé du monde. Mais je vais tenter de vous expliquer le fond de ma pensée: mon professeur d'analyse et d'écriture, au Conservatoire, a passé quelque temps sur ce sujet lors d'un cours sur l'une de vos oeuvres. Le fait est qu'il y aurait une différence dans la durée entre la lecture ou l'audition d'une oeuvre, ou même entre l'interprète et son auditoire qui ne perçoivent pas le temps de la même manière. D'ailleurs je passe beaucoup de temps à dire à mes élèves pianistes qu'ils ont toujours tendance à jouer trop vite une oeuvre (dans un souci peut-être souvent aussi de démonstration plus que d'interprétation). Je tente de faire au mieux pour qu'ils viennent à apprécier le temps et à lui donner toute sa place, de donner aussi aux silences toute leur importance... Je tenais à vous dire aussi que j'éprouve beaucoup de plaisir -malgré quelques souffrances parfois- à travailler sur quelques-unes de vos sonates... mon auditoire me le rend bien jusqu'à présent. Peut être parviendrai-je à les jouer toutes d'ici quelques années. J'espère en tout cas vous être suffisamment fidèle, et vous êtes une source d'inspiration monumentale. Je tenais à vous faire part de ma gratitude. Respectueusement, Yann Le silence, sans aucun doute, se manifeste, prend toute sa signification dans la musique, combien vous avez raison, cher monsieur. La virtuosité, ou, comme vous l’exprimez si bien, la démonstration, n’a de sens en elle-même et savoir donner au silence toute son interprétation, toute sa mesure, appelle une écoute plus intense, en profondeur, où le concept de temps nous échappe. Effectivement, l’auditeur inattentif perçoit le temps de façon plus linéaire et, très certainement, la lecture et l’interprétation ont leur propre durée. En fin de compte, le temps se révèle parfaitement dans la musique. Vôtre, à travers le temps, Ludwig van Beethoven |
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