Karl 
écrit à

   

Ludwig van Beethoven
Ludwig van Beethoven

   


Le destin
 

    Cher Monsieur Beethoven,

Je m'interroge sur le thème du destin, présent dans votre symphonie numéro cinq. Idée en vogue, dans cette époque révolutionnaire? Et s'il frappe à la porte, pourquoi quatre fois? Bam! bam! bam! bam! Bam! bam! bam! bam!

En outre, il me semble également que Wolfgang Amadeus Mozart donna, dans son Don Giovanni, l'image d'un destin qui lui aussi frappe quatre fois: la statue du commandeur, venant chercher Don Giovanni chez lui, frappe bien à quatre reprises, comme le chante Leporello: «Bam! bam! bam! bam! Bam! bam! bam! bam!» Etrange ressemblance... Pourquoi toujours quatre fois? Et pourquoi deux séries de quatre, comme une insistance?
Le commandeur voudrait-il signifier à Don Giovanni, qui durant toute la pièce essaye de fuir Elvira, «où que tu ailles, où que tu fuies: au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, je serai là et je te retrouverai... Tu ne m'échapperas pas. A chaque direction je me dresse! Bam! bam! bam! bam! Tu ne m'échapperas pas...»?

Et vous d'insister, en ces temps de révolte en Europe. Un homme se dresse contre les rois. Un destin surgit, peut-être écrit d'avance. Qu'importe la route et les actes, il rattrapera l'homme. Un dernier hoquet -les Cent jours- ne fera que retarder l'échéance fatale. «Bam! bam! bam! bam! Général Bonaparte, où que tu ailles, en Egypte, en Italie, en Autriche, en Russie, tu ne m'échapperas pas. Cours, vole, marche vers le sud, l'ouest, le nord ou l'est, je serai là, Napoléon... Bam! bam! bam! bam!... Donne du canon, tonne, vente, embrase l'Europe tout entière, un jour c'est toi qui seras embrasé par les flammes, comme le fut avant toi Don Giovanni... Un jour viendra où je serai devant toi, et tu ne m'échapperas pas. Ton entreprise était si grande, général Bonaparte, si magnifique. Elle aurait mérité une symphonie. Bam! bam! bam! bam!... Une couronne de trop, et voilà que ta gloire dégringole de quatre marches... J'accourrai vers toi désormais. Ah, tu t'es couronné toi-même! Ah, tu es épris de démesure... Eh bien vois, vois comment ton Destin te rattrape et se chargera d'écourter ton ascension. Tu ne m'échapperas pas. Bam! bam! bam! bam!»

Bam! bam! bam! bam!

Sincèrement vôtre,

Votre serviteur, Karl.

Cher Monsieur,

Le destin, une idée en vogue?  Quelle que soit l'époque, le destin, me semble-t-il, est une idée fondamentale et non une question de vogue, occultée par les diverses religions peut-être, mais toutefois fondamentale. Je vous demande, cher Monsieur, si vous ne spéculiez de la sorte sur le «sens» de ma symphonie, en perdrait-elle de sa cohérence, l'écoute de l'auditeur en serait-elle diminuée?

Je me souviens, chez mes hôtes fortunés Razumovsky, Lobkowicz, Lichnovsky ou chez l'Archiduc, en parcourant leur galerie de peintures, avoir longuement contemplé des portraits faits par les grands maîtres Raphaël ou Leonardo ou Rembrandt et d'autres. La peinture, une fois achevée, reste entière, autonome et indépendante, détachée de l'original qui se dissipe et l'oeuvre se cristallise ou s'amplifie,  comme vous voulez, mais rien ne lui manque, certainement pas son origine.  Dois-je connaitre  Béatrice ou Laure pour apprécier Dante ou Pétrarque?

Et pour en venir à votre bam, bam, bam, bam, a-t-il un rythme? Et si je vous propose Na-po-lé-on! Hahaha, les mots ont leur rythme, leur musique. Qu'en pensez-vous? Mai si l'idée que vous avez savamment développée et que vous me présentez ici avec élan et panache vous est indispensable à l'écoute, vous y perdez plus que vous n'y gagnez, hahahaha! Restez attentif à la musique, sans rien chercher à y percer d'autre que la musique.

Vôtre,

Beethoven