Le Beau
       
       
         
         

bergeron.helene@uqam.ca

      Maître,

J'aurais aujourd'hui une question peut-être un peu exigeante pour vous. J'aimerais que vous m'entreteniez - non pas théoriquement, mais sur le mode de la conversation - du Beau. Je sais que la question n'est pas simple, mais il me serait agréable , que vous me fassiez part de vos réflexions, sur cette idée du sentiment esthétique ; qui a subi à notre époque d'étranges mutations.

Vous serait-il possible également, si le coeur vous en dit... Non à bien y penser, je reviendrai vous déranger une autre fois. Il faut n'est-ce pas faire durer le plaisir...

Au plaisir de notre prochain tête-à-tête,

Hélène Bergeron
         
         

Ludwig Van Beethoven

      Chère Madame,

C'est avec un grand plaisir que je réponds à votre missive, je me souviens bien dans le passé avoir eu une conversation très plaisante et je suis d'autant plus contrit de vous écrire si tardivement et vous demande, chère Madame, de ne pas interpréter mon long silence comme un refus de répondre à votre lettre. Mon silence n'est dû qu'aux exigences de mon travail, exigences qui me gouvernent impitoyablement, la composition, et sa Muse. Et ma santé a été rudement éprouvée par un séjour prolongé chez mon frère. Que diable, ne savent-ils point chauffer cette grande maison!

Mais à votre question, chère Madame. Ah, le Beau, n'est-ce pas l'Idéal que nous cherchons tous à capter. Les aspirations les plus nobles de l'Homme, la lutte inexorable pour le reconnaître et l'atteindre. Un correspondant me demandait un jour la raison d'une tassiture si aiguë et soutenue pour la soprane ou parlait-il peut-être du choeur, ou d'un instrument? Mais la vie est une lutte et si une ligne mélodique porte en elle un germe qui se développe musicalement, serait-ce convaincant dans la facilité. Elle passerait inaperçue, sans conséquence.

Cela ne veut pas dire que le Beau ne serait simple... Mais vous dites qu'à votre époque le sentiment esthétique a subi d'étranges mutations. Est-ce le sentiment ou la manifestation de ce sentiment?

Avec mes sentiments les plus respectueux,
Ludwig van Beethoven
         
         

bergeron.helene@uqam.ca

      Maître,

J'étais inquiète, je vous croyais malade. Je n'en ai pas parlé avec monsieur l'Éditeur de crainte qu'il pense que je veuille vous bousculer. Je suis heureuse que vous ayez enfin pris quelques instants pour venir bavarder avec moi. C'est toujours avec plaisir que je viens vers vous, et il me semble que ce plaisir est également partagé.

À mon époque le Beau se perd dans des dédales de sophismes. Le Beau devient obsolète. L'art n'a pas à être beau on lui demande d'être de l'art. Et semble-t-il plus personne ne s'entend pour savoir qu'est-ce que l'art. Mon époque vit une hypertrophie du moi qui empêche la Beauté d'être perçue.

Je crois pour ma part, qu'il y a la Beauté en soi, c'est-à-dire celle produite par l'effet de l'art, et la Beauté pour soi, celle que l'on reconnaît et qui empêche de rater complètement sa vie.

Hélène Bergeron