Improvisation
       
       
         
         

Raymond Letellier

      Monsieur le compositeur,

Je crois comprendre que votre instrument de travail est le piano. Vous est-il déjà arrivé d'improviser sur cet instrument?

 

       

 

       

Ludwig Van Beethoven

      Monsieur Letellier,

Votre question m'a perplexé mais sans doute est-ce du fait même qu'elle vient d'un monde bien loin du nôtre et sans doute aussi du fait que je vis retiré du monde où les nouvelles se savent sans que l'on y concourt et surtout que l'on le veuille ou non.

Monsieur Letellier, à une époque, à Vienne, j'improvisais volontiers sur le pianoforte, comme on l'appelle dans votre langue, chez mes amis et hôtes qui en avaient de fort beaux, et souvent des dernières factures, de beaux Broadwood, des Steiner et je n'ai pas besoin de parler de ceux que l'on fabrique chez vous, les derniers et les meilleurs.

Vous n'êtes pas étranger non plus aux habitudes que l'on avait de 'produire' les jeunes virtuoses et hélas ils se produisaient aussi d'eux-mêmes. Ceux qui étaient entièrement dévoués à leur art et à son progrès se trouvaient dans cette situation fâcheusement mercenaire où ils se produisaient comme des forains et recherchaient l'approbation de la société et aussi leur avancement.

Ceci m'amène à une triste réminiscence d'une réunion musicale chez le Prince de*** qui pour impressionner ses invités français, Monsieur, des officiers de l'empire! de ce vulgaire usurpateur de pouvoir, qui occupait notre ville, et dont les canons m'avaient fait fuir dans la cave m'avait demandé d'improviser pour le plaisir de ces messieurs. Après mes refus répétés, le Prince m'a ordonné de jouer et pour sauvegarder mon honneur, Monsieur, je me suis défendu avec une chaise contre cet abus hautain. La Princesse, son épouse s'est jetée entre nous et j'ai quitté la demeure du Prince définitivement! Le crâne du Prince a assurément guéri plus vite que la profonde blessure infligée au compositeur par un tel affront.

Ainsi les grands et les puissants cherchaient pour se flatter à s'attacher les artistes comme des laquais ou pire comme les chevaux de leur écurie et le monde exigeait que l'on se comportât en courtisan. À moins de me trouver chez mes amis intimes et bienveillants je me faisais sermonner pour le manque de grâce dans mon comportement et le manque de raffinement dans mes habitudes vestimentaires. Heureusement qu'il y a quelques nobles exceptions comme son Altesse l'Archiduc, ami généreux et dévoué, qui m'accorde licence totale et sait rire de bon coeur de ce que l'entourage considère avec consternation mes bévues ou gaucheries. Mais rares sont ceux qui avec l'artiste s'inclinent humblement devant l'Art, le seul pouvoir au monde qui élève et ennoblit l'Homme.

En ce qui concerne l'improvisation, vous comprendrez, Monsieur, que tout élève de talent sincère plutôt que contourner les contraintes comprendra très vite qu'au-delà de ces contraintes il pénétrera dans le vrai monde de la musique, oui, celui de l'improvisation. Tout être qui reconnaît la Muse, accompagné par elle, deviendra la musique...

Mes salutations respectueuses,

Ludwig van Beethoven

Ps. le violon, je ne le pratique plus depuis longtemps car il faut avoir de l'oreille pour juger du doigté.