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Roxy 
écrit à

Cyrano de Bergerac


Une histoire de poteau télégraphique


   

Cher Cyrano,


Je me suis laissé dire que vous partagiez le même problème -et non des moindres- que moi... Je me vois affublée, en effet, d'un appendice nasal monstrueux! Et, croyez-moi, votre perchoir à oiseaux n'est rien à côté du poteau télégraphique qui me sert d'organe respiratoire! Et j'en souffre, vous l'imaginez bien!

Je me demandais donc si vous n'auriez pas quelques sages conseils pour m'aider à relativiser ce handicap dans une société telle que la nôtre, où -comme vous ne le savez pas puisque vous êtes bien loin de nous- les canons de beauté féminins se moulent sur une poupée en plastique ridiculement prénommé Barbie, chez qui rien ne dépasse... sauf, peut-être, une poitrine avantageuse! Éclairez-moi et aidez-moi comme vous avez aidé Christian!

Je compte sur vous!

Roxy


Souffrez qu’on vous salue, Madame mes respects ;
Aurions-nous en commun de douloureux aspects?
Eh, quoi! Pire que moi? Ma fille, je vous prie,
Comment Diable se peut pareille diablerie?
Comment oser porter tout en restant humain
Dans la famille «Nez» le grand frère du mien?

Vous parlez d’un poteau; est-ce à la verticale
Que votre roseau tend sa tige tropicale?
Et ce «télégraphique», où l’avez-vous pêché?
Dans tout mon dictionnaire en vain je l’ai cherché.
Si mon grec me revient, il pourrait vouloir dire
Que votre monument permet au loin d’écrire…
Par cet enchantement, vraiment, vous m’étonnez:
Au moins vous pourra-t-on tirer des vers du nez !
Et la géante plume en vous parant la face
Fait que vos mots vont loin quand vous restez sur place.

Voilà le premier point qui semble faire accroire
Qu’on peut se glorifier d’un pareil promontoire
Mais il en est tant d’autres, à bien y regarder
Et par Dieu je promets que vous pourrez garder
Malgré ce contrepoids, ma mie, la tête haute.
Vous savez, je l’ai dit, c’est souvent que l’on note
Que l’appareil nasal montre à qui sait le voir
Combien sont  généreux les maîtres du perchoir,
Combien les porte-trompe ont de la grandeur d’âme,
De l’esprit, et du cœur, tout comme vous, Madame.

Et puis, de tous les sens, quel est le plus heureux?
Quel est le plus subtil, délicat, précieux?
Le sens le plus pointu dont les nuances fines,
Paraissant infinies, à chaque jour s’affinent:
L’olfaction, voilà la belle faculté
Que jamais son outil souffre d’être insulté.

Le nez, splendide et fier, tel un César à Rome,
Semble une passerelle entre l’âme et l’arôme
Il honore la face autant qu’il l’alourdit
En tirant vers l’avant son porteur étourdi.
Avancer va de soi quand le naseau vous pèse
Bretteurs et voyageurs s’en trouvent bien à l’aise,
Il faut donc s’honorer -oui, le principe est neuf-
De mettre la charrue ainsi devant le bœuf.

On sait bien que si l’œil souventes fois nous leurre
Le nez reconnaitra l’exhalaison qui fleure
Entre mille, et nos sens, sûrement éclairés,
Seront de notre esprit serviteurs avérés.

Enfin il est un point qui sent bon l’évidence:
Quel augure affûté nous prévient quand s’avance
Quelque petit bonheur que la vie nous promet?
L’arrivée du printemps, le parfum d’un aimé,
Le fumet d’un rôti, un vin tout en noblesse…
Et la timide fleur qui par délicatesse
Se laisse deviner sans trop se faire voir,
Gloire au nez grâce à qui je peux l’apercevoir!
Quelle chance d’avoir un pareil appendice
Pour être prévenu dès le premier indice
D’un bonheur à venir, d’un plaisir imminent.

Portez avec fierté ce roc déterminant
Qui vous fera juger sans une ombre de doute
Comme vaillant, subtil, délicat, somme toute
Comme tout un chacun désirerait se voir
Jalousant en secret votre bel étendoir.

L’avenir est à ceux qui portent loin devant
L’excroissance témoin d’un cœur pur et vivant
Songez à notre France à quoi semblerait-elle
Si on lui retirait sa Bretagne éternelle?

Roxane… Oh, désolé, Roxy voulais-je dire,
Un nez petit, camus? Il n’y a rien de pire,
D’une imposante étrave on fend les océans
Quand les camards boiteux  pleurent sur leurs séants.


Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien.
Amant aussi, pas pour son bien…

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