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Romain 
écrit à

Cyrano de Bergerac


Une belle âme


   

À Annecy le 23 octobre     


Bonjour monsieur,

J'ai plusieurs questions à vous poser et j'espère sincèrement que vous pourrez y répondre. Je me lance.

Est-ce vrai que vous avez un long nez? Si cela est vrai, est-ce que les gens se moquent de vous et qu'ils vous méprisent? Je me rends compte que l'apparence physique compte toujours autant aujourd'hui.

Écriviez-vous des poèmes avant de vous lancer dans le théâtre et vos premières pièces ont-elles eu beaucoup de succès? Je me demande comment vous trouvez vos vers. Moi, dès que je veux écrire un poème, il me faut du temps pour trouver une phrase maladroite tandis que vous, vous trouvez facilement un poème avec des vers aux sons mélodieux. Votre inspiration, la tirez-vous de votre chapeau?

À bientôt, cordialement,

Romain



Monsieur Romain, bonjour.  Pour ce qui est du nez, ma réponse était faite, et la voilà, tenez:

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Alors, vous me parlez de ma protubérance?
Et vous vous inquiétez de son exubérance.
Oui, depuis mon jeune âge il se dit dans mon dos
Les pires gausseries ou soi-disant bons mots.
Bien sûr, j'en fus fâché, puis, le temps pour complice,
J'appris à supporter le nasillard supplice,
Et je pris le parti de faire l'orgueilleux…
Mais je l'ai déjà dit, et ne dirai pas mieux:
«Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis et tel…»
Que me fit la nature et Dieu sait que je l'aime
Cette Mère Nature et lui pardonne même
S'il m'eût été plaisant que sa farce nasale
Se fît ailleurs qu'au cœur de ma lune faciale!
Il m'eût également été satisfaisant
Qu'on évitât ici ce sujet déplaisant!
Enfin, profitez donc d'être à bonne distance
Et du pardon qu'on doit aux piperies d'enfance!

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Quant à la source enfin de l’inspiration
J’use du même soc pour un même sillon.
Pour faire un peu le beau, en me rendant justice
Je me souviens d’avoir ouvert un interstice
Dans la panse d’un sot, tout en faisant des vers
L’assistance apprécia, sauf peut-être Valvert!

Si je rapporte ici ce joyeux épisode
C’est qu’on y trouve en fait la réponse commode
Au sujet du chapeau et du rôle qu’il tient
La ballade était fine, voilà, ça me revient :

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«Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l'abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon.»

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Nul besoin, à mon sens, d’être savant ou clerc
Tout le monde a noté, car je l’ai dit bien clair,
Qu’avant de découper en rondelles ce pleutre
J’ai pris soin de «jeter avec grâce mon feutre».
Pour capturer la rime, ayant d’autres appeaux,
J’ai délibérément délaissé les chapeaux
Pensant qu’il vaut bien mieux descendre d’un étage
Pour trouver la façon d’embellir son ramage.

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Lors, ne disposant pas de chapeau magicien
Comment dans l’art des mots être un bon musicien?
Je crains de ne pouvoir vous donner de recette:
L’art est un diamant à multiples facettes
Il peut être taillé laborieusement
Voire à peine effleuré harmonieusement.
Chacun a sa façon d’approcher le sublime,
Chacun guide les pas de sa démarche intime
Et certains plus que d’autres ont peut-être le don
De voir venir à eux le mot qui est le bon.

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Mes pièces? Du succès? Qui pourrait bien le dire?
Quand «Le Pédant joué» faisait naître le rire
«Agrippine» attisait la foudre quelques fois
Soupçonnée de manquer de respect à la Croix.
Mais je ne me plains pas, j’ai pu voir sur les planches
Ces beaux enfants que j’eus avec les feuilles blanches
Appréciés par Molière… Il les aimait donc tant
Qu’on trouve dans «Scapin» bien des airs du «Pédant»!

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Il s’il est un détail dont vraiment je me moque
C’est de n’avoir pas plu aux fats de mon époque.



Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Amant aussi, pas pour son bien…


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