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Lucile Allafort 
écrit à

Cyrano de Bergerac


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Mon cher ami,

Je viens d'apprendre par notre cher Ragueneau -car c'est de lui que je tiens toutes mes sources- que vous et vos cadets allez encore partir en guerre contre les Espagnols. J'ignore d'où vous vient ce goût -que je qualifierais de suicidaire- pour les guerres, duels et combats en tous genres, mais sachez que je ne l'approuve guère. À chaque nouvelle bataille, je me fais un sang d'encre à votre sujet. Roxane aussi, d'ailleurs. La pauvre enfant ne cesse de se lamenter jusqu'à votre retour et celui de Christian, bien sûr!   

Mais cessons ces jérémiades car je sais que même le plus touchant des discours, fût-il formulé par Roxane elle-même, ne vous ferait pas changer d'avis. Vous êtes d'un naturel têtu.   

Soit, partez si vous le voulez, mais promettez-moi de prendre garde. Un accident est si vite arrivé.   

Vous ai-je déjà parlé de mon très cher ami, le Comte d'Orbec? C'est un grand scientifique. Je lui ai touché un mot de vos expériences astronomiques si extravagantes. Il a paru intéressé. Il m'a expliqué nombre de choses que je ne saurais vous redire et en a conclu que, dès que possible, il viendrait vous visiter.   

Sur ce, adieu, car je dois partir: je suis attendue chez la marquise de Trénèze, une bien remarquable personne.

Affectueusement,

Votre amie sincère et dévouée, Lucile

P. S.: le comte de Guiche me demande des nouvelles de votre nez. Je vous en prie, ne le prenez pas mal, je pense qu'il voulait juste plaisanter.


Madame, chère amie,

Par quel enchantement m'est-il donc impossible
De voir près votre nom un visage lisible?
Il est pourtant constant que la proximité
Que vous avez vers moi fait l'unanimité.
Mes amis, mes amours, mes ennemis, Mazette!
Ma vie s'étale-t-elle en page de gazette?
Que cette cours, par vous, soit connue sans que moi
Je n'aie de vous aucun souvenir, par ma foi,
Ai-je de la cervelle une peste quelconque?
Mon esprit gêne-t-il à ce point qu'on le tronque?

Si fait, ma chère amie, n'allez vous émouvoir
De cette étourderie. Disons que, pour ce soir,
La fatigue m'atteint plus qu'à l'accoutumée,
D'avoir trop pétuné mon âme est enfumée.
Votre nom pourrait bien venir du Bordelais:
Est-ce que Ragueneau, ce gourmand rondelet,
Tient affaire avec vous pour honorer ses caves?
(Je sais qu'il fait grand cas de ces bons vins des Graves)?
Ou est-ce que Carbon, Sieur de Castel-Jaloux
Serait juste en voisin venu bretter chez vous?

Après tout que me chaut de ne pas vous remettre?
Cela ne change en rien l'effet que votre lettre
Fait à mon triste cœur: elle éclaire ma nuit,
Elle est douce et légère. Votre prénom induit
Que la lumière et vous seriez apparentées,
Ce me semble fort vrai; vos lignes argentées
Font une coction de finesse et d'esprit.

Votre sollicitude a la douceur du fruit,
Mais nous ne ferons pas de quartiers à l'Espagne
Et tant qu'ils seront là nous mèneront campagne;
Je n'ai pas trop de goût à porter le canon.
L'étranger vaut pour moi autant que le Gascon,
Mais les grands officiers qui mènent la bataille,
Craignant que le Pays tombe sous la mitraille,
Craignant pour notre terre et notre identité
Nous ordonnent le fer, mais à la vérité
J'ai peine, en me disant combien sont malhonnêtes
Tous ces petits marquis chaussés de talonnettes.

Il y eut un d'Orbec qui servit Henri II,
Mais voilà bien cent ans qu'il a gagné les cieux.
Possible votre ami est-il de sa lignée?
Puisque comme émissaire il vous a désignée
Veuillez lui faire dire aussitôt qu'aperçu
Que je l'attends céans; il sera bien reçu.

Je vous souhaite, Lucile, autant de belles choses
Qu'en toute honnêteté l'on peut souhaiter aux roses,
En suggérant, oh rien, qu'un beau jour vous pourriez
Me refaire l'honneur de l'un de vos courriers.

Et dites à ce Guiche à la pique imbécile
Qu'au duel nez à nez il sortirait vaincu
Que je ne réponds pas, ce serait trop facile,
J'aime mieux m'en tenir à lui botter le train!

J'ai l'honneur de me dire, madame, votre serviteur.

Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien.
Amant aussi, pas pour son bien…

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