Retour en page d'accueil de Dialogus

Éric Lefebvre
écrit à

Cyrano de Bergerac


Que vous est-il arrivé ?


   


Monsieur de Cyrano de Bergerac, mes respects.

Je suis quelque peu intrigué par votre style poétique. Voilà que vous ne respectez plus les règles établies par le grand Malherbe. Vous n'alternez plus rimes féminines et masculines? Vous ne tenez plus compte des terminaisons plurielles? Vous faites des césures lyriques et non plus classiques? On vous connaissait plus de rigueur en ce domaine. Serait-ce le singe du Pont-Neuf que vous avez pourfendu qui vous afflige au point de faire ces vers de mirliton?

Éric Lefebvre


Je suis votre obligé, vigilant détracteur.
Je me suis contenté, négligeant, d’être acteur.
De discours que l’on tient avec insouciance,
Sans parfois faire trop état de sa science,
Oubliant mon statut de rimeur patenté,
J’aurais d’avec Malherbe trahi ma parenté. 
Si parenté il y a, elle n’est que de l’esprit.
Bien sûr j’aime Malherbe, bien sûr je suis épris
De ce maître-rimeur, ce guide incontestable
Qui des lois poétiques a façonné les tables.
Mais si de sa rigueur je me suis éloigné,
En vous donnant à lire quelques vers moins soignés
Que ceux que l’on déclame dans les doctes ruelles,
Ce n’est pas par mépris de la forme rituelle.
C’est peut-être que l’âge atténue quelques fois
Le goût qu’on peut avoir pour les dogmes et, ma foi,
Jeune déjà j'aimais culbuter les barrières
Ce qui peut expliquer mes mauvaises manières.
Cela peut expliquer, certes pas excuser,
Acceptant la leçon sans trop la récuser,
À votre injonction, sacrebleu, j’obtempère!
Même si, pour garder quelque vie, je tempère
De François de Malherbe les dix commandements
Disons que j’obtempère… Parcimonieusement.
Pour ne pas perpétrer du mirliton les crimes,
Je respecterai donc l’alternance des rimes,
Pour le reste, mon style conserve son vivant
Qu’au lieu du mirliton nous ouïssions l’olifant.
Ne me tirez donc point les vers de la narine,
Je n’entends pas refaire ici mon Agrippine.
Et lorsque je réponds, mon cher, à vos questions,
Je le fais sur le ton de la conversation.
On ne se refait pas, bien sûr, j’y mets la forme
Mais ne m’impose pas une rigueur énorme,
Tallemant des Réaux l’a noté avant moi:
Malherbe est un tyran, un maniaque parfois.
Quand je parle à Le Bret, quand Ragueneau m’écoute,
L’amitié met souvent la césure en déroute,
Alors ne faisant pas les choses à moitié:
Je vous laisse le choix, rigueur ou amitié.

J’opte pour l’amitié. Pourtant, Éric, perfide,
Vous me tirez un trait quasiment fratricide
En faisant allusion à un événement
Que j’ai, j’en ai bien peur, réfuté vainement.
Souffrez que je revienne sur cette histoire folle
Puisque vous évoquez cette rumeur qui vole:
On dit dans tout Paris que j’aurais embroché
Le singe rabougri de monsieur Brioché.
Ce montreur d’ours osant se rire de ma tête
J’aurais, perdant mes nerfs, percé la pauvre bête?
Ah ça, la belle affaire, le singe du Pont-Neuf!
Cette fable est sortie d’où la poule pond l’œuf
Plutôt que d’une tête aimable et créatrice;
C’est pure menterie, rêverie de Jocrisse
Inventée par un fat qui me veut du souci,
Je parle du coquin Coypeau dit d’Assoucy.
Ce maraud, ce faquin a tiré cette histoire
Du fin fond des communs d’une taverne à boire,
Comment de sa cervelle faire état plus avant
Sans définir le vide ou dépeindre le vent!

A part ça je comprends, Monsieur, votre inquiétude
Pour la santé du singe, c’est avec mansuétude
Qu’ici je vous rassure: il va tel un bastion!
D’ailleurs, si vous n’aviez soulevé la question,
Il eût été normal qu’on vous fît le reproche
De faire peu de cas des malheurs de vos proches.


Signé : Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,

P.-S.:
Ne prenez pas ombrage, ami, du dernier trait
Car si c’était le cas, Ciel ! Je mériterais
Qu’on me fasse tâter les culs de basses fosses
Pour avoir eu sur vous de pauvres idées fausses.
Vous connaissiez le singe, or donc vous connaissez
Ma vie avec ses peines, ses joies et ses excès.
Vous admettrez alors que je prenne la mouche
Quand on porte à mes sens cette aventure louche
Que Dassoucy me prête pour un chapon rendu
Fi! Fi! Du ridicule… Mais un ami perdu!
De monsieur Brioché à monsieur de Malherbe
Vous m’avez asséné une leçon superbe.
Je vous en remercie, Eric, je la retiens
Et surtout je confirme: le singe va très bien.

************************Fin de page************************