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Bonsoir Bergerac,
Je me pose des questions quant à
l'existence du modèle qui a permis d'écrire l’œuvre. Voyez-vous,
j'habite moi-même à Bergerac et, regardant les statues à l'effigie du
personnage, je me suis demandé quelle était la personnalité du Cyrano
de la réalité.
Êtes-vous réellement le formidable bretteur,
faiseur de vers à toute heure, décrit par Edmond Rostand? Roxane
a-t-elle vraiment existé ou alors n'est-elle que romance? Pourriez-vous
vous décrire pour moi ainsi que les futurs lecteurs de cette lettre?
Je vous remercie d'avance et vous souhaite une bonne éternité dans nos mémoires.
Vincent, quinze ans, simple collégien de Bergerac.
Roland de Roncevaux a bien sûr existé
Sa vie pourtant, la vraie, n'a pas pu résister
Aux fables qu'en ont fait les poètes et l'Église.
Faut-il que vérité et foi se contredisent?
Un grand homme a toujours dans l'esprit de quelqu'un
Quelque chose de plus que le mortel commun,
Et voilà la rançon que les braves acquittent
Quand les pas bien réels de leur route les quittent
Pour devenir chanson, ou fable, ou bien roman.
Je n'ai pas souvenir de ce monsieur Rostand,
Il vous parle de moi? J'espère qu'il me flatte
Qu'il n'a pas l'esprit lourd ni la cervelle plate
Car c'est souvent le cas de soi-disant amis
Qui disent me connaître et rêvent d'être admis
Parmi ces sots qui braient et qui s'égargousillent,
Qui flagornent devant et derrière fusillent.
Ma vie vous intéresse, alors j'en suis heureux.
Sur moi, quoi dire? Eh bien je ne suis pas peureux,
J'ai servi notre roi en tant que mousquetaire:
En témoignent deux fois mes blessures de guerre;
Suis-je bretteur? Rimeur? Ventrebleu! Tout Paris
Pourrait vous l'attester, ça j'en prends le pari;
Je travaille aussi sur mes «Voyages» en prose,
J'en suis assez content et d'ailleurs je suppose
Que ce brave Le Bret parvenant à ses fins
Les fera éditer car ils sont assez fins.
Le théâtre m'inspire et bien sûr j'imagine
Que mon «Pédant joué» et «La mort d'Agrippine»
Rencontreront un jour le succès mérité
Pour que tombent les fruits de ma témérité.
Tenez, si je devais, en trois, quatre ou cinq actes
Exhiber de ma vie les facettes exactes:
(Comme fit en son temps le pauvre Rutebeuf)
«Je suis né le six mars mille six cent dix neuf
A Paris, mes parents, Abel et Espérance,
Se souciant un peu de mon intempérance
Jugèrent opportun dès que j'eus mes douze ans
De me cantonner au Collège de Dormans
Pour me civiliser…»
Non, ce n'est pas possible,
Cette histoire sans fard se trouverait passible
De la peine absolue: l'absence de lecteurs.
Qui cherche à être élu doit plaire aux électeurs!
S'il fallait mettre en vers ma vie pour une pièce
Et qu'on veuille en tirer pour le moins quelque liesse
Il faudrait n'en garder que les morceaux charmants.
J'aimerais y paraitre empanaché, m'armant
Tantôt pour la bataille et tantôt pour la rime
Sans que jamais sur l'autre aucun des deux ne prime
Je pourrais accepter, étant assez cabot,
Pour charmer les rieurs de n'y être pas beau
Par exemple: mon nez prendrait de l'importance
Et malheur à celui qui aurait l'imprudence
D'y faire allusion, moi seul serais en droit
De porter l'estocade à non nasal endroit;
Cette impétuosité du milieu de figure
À mes pauvres amours mènerait la vie dure,
Il me siérait aussi, pour plaire aux spectateurs,
Qu'à la fin des débats je troue les débatteurs!
N'ennuyons pas les gens avec trop de science
Oublions l'alchimie et passons sous silence
Pointes et mazarinades à la mode Brébeuf;
Et surtout pas un mot du singe du Pont-Neuf!
Voilà ce qu'à peu près, mon cher, il faudrait dire
S'il prenait à quelqu'un la folle envie d'écrire
La vie de Cyrano, mais à la vérité
Le seul qui me paraisse y être accrédité
Ça reste encore moi, et gare au tire-lignes,
Qui pondrait dans mon dos quelques strophes malignes,
Que ce soit Dassoucy, ou même ce Rostand
Pas un mot sur ma vie tant que je suis vivant!
Je vois qu'à Bergerac vous m'avez statufié?
Je n'ai pas souvenir d'y avoir mis les pieds!
Moi, pauvre parisien, j'ai triché sans vergogne
Pour pouvoir m'engager aux Cadets de Gascogne.
Afin d'être reçu par ces gascons ardents
Je me suis souvenu de ces quelques arpents
De prairie familiale en Vallée de Chevreuse
Dénommés «Bergerac», coïncidence heureuse,
Je pris pour sobriquet le nom de ce pâtis.
Ainsi par duperie le mythe s'est bâti.
Alors si Bergerac pardonne l'imposture
Donnant à admirer mon altière posture
Je ne peux refuser et c'est bien évident
De montrer mon naseau à tous ses habitants!
Enfin quant à Roxane, Ah ça, mon cher Vincent
Un interrogatoire, ou même dix, vingt, cent
Ne pourront obtenir la moindre certitude
Car pour mes sentiments je n'ai pas l'habitude
De faire trop état de mes épanchements,
Posant sur mes humeurs de prudes pansements,
Aux détours amoureux préférant la bataille
Je n'exhibe mon cœur que face à la mitraille.
Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Amant aussi, pas pour son bien.
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