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Une Roxane d'un autre temps, séduite et rougissante, jette un regard
timide à son miroir et soulève délicatement sa plume pour vous parler
ce soir.
Tandis que le doux instrument vêtu de duvet blanc
s'éveille au creux de sa paume, elle sait déjà que l'encre va lui
tacher les doigts et que, mêlée aux larmes, celle-ci noircira ses mains
ainsi que la feuille de papier, souillée déjà par l'écriture tremblante
d'une Roxane du XXIe siècle. Qu'elle devra recommencer
plusieurs fois sa lettre avant que de se décider à vous la remettre et
à en espérer la réponse.
Pas de vers pour vous ce soir, mon ami, ne vous en déplaise.
Pourtant,
et tant de fois, ma plume à mon insu n'a-t-elle pas hésité à se
soumettre à la rime? Mais pas de fioritures aujourd'hui, le temps est
venu de laisser parler mon cœur en lui confiant la feuille vierge,
presque indécente de tant de blanc offert.
De nos jours,
savez-vous, robes longues et crinolines ne sont plus de mise, et
bruissent silencieusement sur les gravures des temps anciens. C'est
pourquoi Roxane aujourd'hui ne ressemble pas à une princesse de contes
de fées, ni à une dame de bien à la cour du roi ou de quelconque
illustre personnage, mais à une jeune fille vêtue comme chaque autre de
son temps, terriblement commune et cependant, différenciable
-peut-être?– à son regard perpétuellement perdu aux hanches de cette
lune que vous affectionnez tant…
Voilà pourquoi, très cher
monsieur de Cyrano, et ce, je l'espère, sans me départir du respect
dont je me dois de vous faire part, je me permets de rédiger cette
lettre: je ne suis pas, il est vrai, de la qualité d'une femme de votre
époque, mais je me sens proche de vos rêves, de votre langage, de vos
lubies, de vos espoirs et de votre manière d'abandonner tout à l'amour.
Si je me permets également ce soir d'emprunter le nom de la
douce Roxane, c'est qu'il est cher à votre cœur, et surtout que, loin
pourtant de l'égaler en grâce, beauté et esprit, je me sens proche
d'elle en ce sens que je suis, ainsi qu'elle, sensible aux paroles
délicates que vous écrivîtes en hommage à sa tendre et aimable
personne. Ainsi suis-je en train de me livrer sans honte –ou presque– à
grand renfort de papier blanc et de taches bleues dispersées aux
baisers de la plume le long de la surface lisse.
Oui vos mots me touchent.
Oui
vos mots me pénètrent et m'enlacent, et que ne donnerais-je pour avoir
été présente au balcon de Roxane cette nuit-là, telle Juliette dans le
secret de la nuit, implorant cette même nuit de lui amener son Roméo?
Que ne donnerais-je pour avoir été la plume, votre plume, obéissante
aux pensées du maître, caressant la missive aux douces lettres rondes,
immobile et frémissante sous les mots juteux du baiser espéré? Et peu
importe Christian aux lèvres de Roxane, et peu importe Cyrano dans
l'ombre et le désespoir, puisque ce sont de vos mots que je suis depuis
toujours éprise, de ces mots qui tueraient de n'importe quelle bouche,
mais dont je vénère le seul compositeur.
Je ne prétends
aucunement vous arracher à votre amour pour Roxane, quand bien même en
aurais-je le pouvoir, ne vous méprenez pas je vous en prie, au
contraire, je l'admire, le loue, le glorifie! C'est un amour tel que
l'on cesse un temps de vivre à s'en voir conter l'admirable histoire…
C'est
ainsi que je vous remercie, Monsieur de Cyrano, en espérant que
peut-être un peu de reconnaissance venue des temps futurs vous
apportera quelque fierté, que cela saura toucher votre coeur malgré la
naïveté de mon message.
Je signe ici de mon véritable prénom,
car seule l'unique et inégalable Roxane a eu le mérite de vous plaire.
Ce n'est que pur enfantillage que d'usurper son identité pour rêver, le
temps d'une lettre, être vêtue de brocart et idolâtrée par un homme de
littérature, aussi passionné qu'apte à provoquer la passion;
pardonnez-moi.
Tendrement, et avec dévotion,
Yolène
«Silencieusement bruissent les crinolines»
Ah le bel oxymore! Et, Dieu, qu’elles sont fines
Les lames affûtées cisaillant ce billet
Que je reçois de vous, chère amie, tout y est:
La grâce, l’élégance et la délicatesse,
La finesse du trait qui doucement caresse
L’heureux lecteur charmé par un style aussi sûr
Picorant chaque mot comme un fruit juste mûr.
Mais que puis-je répondre à ce doux chant, Yolène?
Une ligne de trop, une ligne vilaine
Qui viendrait à gâcher vos jolis mots offerts,
Si c’est là votre prose, amie, que sont vos vers!
Sur la pointe des pieds voyez, je me retire;
En studieux lecteur je m’en retourne lire
Vos lignes avec joie, gardant le gosier sec
Car de votre talent vous me clouez le bec…
Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Au bec cloué cric crac !
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Amant aussi, pas pour son bien…
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