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Cher Cyrano,
Je me demandais comment vous trouvez vos vers.
Moi, dès que je veux (ou surtout je dois) écrire un poème, il me faut
quatre heures pour trouver un tercet maladroit, tandis que vous,
j'imagine, quatre heures vous suffisent pour trouver un poème aux sons
mélodieux, aux mots radieux.
Votre inspiration, la tirez-vous de votre chapeau?
Pour faire un peu le beau, en me rendant justice
Je me souviens d’avoir ouvert un interstice
Dans la panse d’un sot, tout en faisant des vers
L’assistance apprécia, sauf peut-être Valvert!
Si je rapporte ici ce joyeux épisode
C’est qu’on y trouve en fait la réponse commode
Au sujet du chapeau et du rôle qu’il tient
La ballade commence… Ah oui, ça me revient:
«Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l'abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon…»
Nul besoin, à mon sens, d’être savant ou clerc
Tout le monde a noté, car je l’ai dit bien clair,
Qu’avant de découper en rondelles ce pleutre
J’ai pris soin de « jeter avec grâce mon feutre »
Pour capturer la rime, ayant d’autres appeaux,
J’ai délibérément délaissé les chapeaux
Pensant qu’il vaut bien mieux descendre d’un étage
Pour trouver la façon d’embellir son ramage.
Lors, ne disposant pas de chapeau magicien
Comment dans l’art des mots être un bon musicien?
Je crains de ne pouvoir vous donner de recettes
L’art est un diamant à multiples facettes
Il peut être taillé laborieusement
Voire à peine effleuré harmonieusement.
Chacun a sa façon d’approcher le sublime,
Chacun guide les pas de sa démarche intime
Et certains plus que d’autres ont peut-être le don
De voir venir à eux le mot qui est le bon
Sans parfois trop d’efforts, la perfide injustice!
En revanche, tenez, s’il faut que je bâtisse
Même une simple chaise, un quelconque appareil,
Moi que l’on dit artiste à nul autre pareil
Dès la vue d’un outil ma main s’affole et tremble
Et je risque ma vie si je veux mettre ensemble
Deux maudits bouts de bois et qu’ils tiennent deux jours!
Alors je reviens vers mes premières amours
Loin de moi les marteaux, scies, clous, maillet, enclume
Mon outil préféré c’est encore la plume.
J’ai dans le jeu des mots de la facilité
Mais pour bien m’assurer de cette agilité
Je me dois chaque jour de composer des lignes
Si je veux éviter de voir venir les signes
D’un ramollissement de tête, et pour cela
Combien sont précieux ces lecteurs que voilà!
Mes chers correspondants car vous êtes la Muse
Qui m’entraîne à l’ouvrage évitant que ne s’use
Ce petit cœur de plus que j’ai au bout des doigts
Et cette aisance c’est à vous que je la dois
C’est à vous que je dois d’essayer pour vous plaire
De faire au moins un vers qui serait exemplaire
Car les fleurs que l’on offre ont d’autant plus d’atours
Quand la main qui les cueille est guidée par l’amour.
Signé : Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Amant aussi pas pour son bien.
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