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Valentin 
écrit à

Cyrano de Bergerac


Héroïsme


   

Cher Cyrano,

Tout d'abord, je souhaite vous dire que je vous trouve remarquable car, malgré votre nez, vous êtes une personne exemplaire, que dis-je, héroïque! Car pour battre cent hommes alors que vous étiez seul... Vous devez être très fort en escrime!

Vous êtes un grand poète, vous maniez les mots aussi bien que l'épée; trouver les mots qui plaisent aux femmes est devenu une seconde nature chez vous. Cependant je pense que vous auriez dû avouer à Roxane votre amour pour elle bien avant de mourir; peut être aurait-elle compris: après tout l'amour est aveugle, non?

 Enfin bref, passons, ce qui est fait est fait! Je vous souhaite donc une agréable mort.

 V.



Cent hommes mis à mal! J'y reviendrai plus bas
Mais cet exploit n'est rien face au rude combat
D'aujourd'hui sous le feu des oisons tourangeaux,
Pupilles, diablotins sans détours, angelots.
Ah que cette humeur fraîche, venue depuis la Loire
Me fait, comme un clairet coulant dans l'avaloire,
Frissonner le poumon et rajeunir le cœur!
Je me revois marmot, avec la même ardeur.

Un point d'abord, mon fils, avant que de répondre:
Valentin, dites-moi, qui donc vous a fait pondre
Cette calembredaine qu'on me verrait gisant?
Ah çà! Mon jeune ami, vous voilà médisant!
Si la fraîcheur s'éloigne un peu, je vous l'accorde,
Je suis encore vif, que le Diable me torde!
C'est la vie que je trouve agréable, et dès lors
Je me tiens bien au loin du Royaume des morts.

Alors, vous me parlez de ma protubérance?
Et vous vous inquiétez de son exubérance.
Est-ce que tout enfant, j'arborais ce perchoir?
Eh oui, avant le lange, c'est d'abord le mouchoir
Que l'accoucheur tendit à ma mère étonnée:
«Mon Dieu la belle équerre que vous m'avez donnée!»

Et depuis mon jeune âge il se dit dans mon dos
Les pires gausseries ou soi-disant bons mots.
Bien sûr, j'en fus fâché, puis, le temps pour complice,
J'appris à supporter le nasillard supplice,
Et je pris le parti de faire l'orgueilleux…
Mais je l'ai déjà dit, et ne dirai pas mieux:
«Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis et tel…»
Que me fit la nature et Dieu sait que je l'aime
Cette Mère Nature et lui pardonne même
S'il m'eût été plaisant que sa farce nasale
Se fît ailleurs qu'au cœur de ma lune faciale!
Il m'eût également été satisfaisant
Qu'on évitât ici ce sujet déplaisant!
Enfin, profitez donc d'être à bonne distance
Et du pardon qu'on doit aux piperies d'enfance!

Par contre, Valentin, merci de rapporter
Qu'à défendre un ami je sus me comporter!
Cent hommes face à moi furent par imprudence
Postés Porte de Nesle; on connaît la sentence:
Ces marauds mis en fuite en laissant neuf gisants
Deux désentripaillés et sept agonisants.
Cet exploit montre bien que la force de l'homme
Est surtout dans son cœur et que chacun, tout comme
Je le fis, peut gagner face à l'adversité
S'il adjoint l'enthousiasme à son habileté.

Sandrine et Valentin, et Fiona, Pauline
Tous quatre vous pleurez ma destinée chagrine
Et vous vous demandez: «ce silence, pourquoi?»
Pourquoi n'avoir pas dit: «la lettre était de moi»?
Pour s'être si longtemps tenue masquée dans l'ombre
Mon âme pour Roxane aurait paru bien sombre,
L'aveu portait en lui le prix fort à payer
Comme je l'expliquai dans un récent courrier:
Aucun amant ne fut plus durement complice
De son pauvre destin, de son tendre supplice,
Mascarade inouïe où je fus prisonnier
Par moi-même enfermé, inflexible geôlier.
Alors, de ce cachot où croupissait mon âme,
Aurais-je pu m'enfuir et m'éloigner du drame?
Pour que la comédie reprenne enfin ses droits
Que se finisse à deux notre manège à trois?
Mais comment avouer telle supercherie
Sans perdre pour toujours la compagne chérie?
Et comment faire état de haute trahison
Sans voir à tout jamais son amour en prison?

Toujours au cœur des femmes comme sur leur visage
Les blessures demeurent empirant avec l'âge
Peut-être lâchement ai-je voulu choisir
De pouvoir chastement contempler à loisir
Les traits de ce visage, où souvent la tristesse
Ajoute à la beauté de la délicatesse.

Tout humain sur la Terre a un souhait évident:
Être joliment fait autant qu'intelligent.
Mais vous constaterez qu'on peut sans médisance
Convenir que bien peu s'en voient offrir la chance;
Puisque nul n'a le choix de sa fabrication
Chacun a le devoir de son acceptation.
Que l'on soit jaune ou noir, petit ou gigantesque
Nous faisons tous partie de la sublime fresque
Qui fait l'Humanité; il faut en être fier
Et s'accepter tel quel chaque jour plus qu'hier.

Je suis comme je suis, Fiona, qui pourrait dire
Qu'être laid donne plus de talent pour écrire
Ou bien que la beauté pour sûr trahit le sot?
D'ailleurs, si la bêtise devait poser son sceau
Sur une courte idée qui soit bien digne d'elle,
C'est bien évidemment qu'il s'agirait de celle
Qui dit qu'à la cervelle on compte la vertu
Et que d'être savant suffit à être cru.

Voilà mes oisillons, jouissez des études
Dedans votre collège au nom prestigieux,
Un creuset pour l'esprit ne peut s'appeler mieux.
N'allez pas dans mes vers trop voir de certitudes
Mais retenez surtout, répétez sans compter
Du grand Michel Eyquem  ce principe admirable
Que «toute autre science est toujours dommageable
À celui qui n'a pas celle de la bonté



Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien.
Amant aussi, pas pour son bien…

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