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Laura Ferraro 
écrit à

Cyrano de Bergerac


Cyrano, êtes-vous heureux ?


   

Monsieur de Bergerac,

                                         pardonnez ma hardiesse
D'adresser à vous ces vers indignes de vos prouesses
J'écris de l'Italie (la terre de vos aïeuls!)
Et je souhaitais vous dire que vous êtes bien le seul
Poète, philosophe, âme noble et esprit libre
Qui a su envoûter mon cœur, et a su le faire vivre.
C'est le vrai auteur des «Lettres», le drôle, le fou bretteur,
le créateur de «L'Autre Monde» que d'aimer j'ai l'honneur.
Dites-moi, mon Cyrano, si vous avez gardé
Votre bonne humeur dont parle votre frère ami Le Bret
Malgré tous les chagrins d'une injuste existence
Profitez-vous maintenant d'une méritée jouissance?
Et après avoir enfin à jamais transpercé
Fausseté et arrogance d'un suprême coup d'épée
Soignez-vous vos études songeant à d'autres histoires
Génie enfin reconnu, qui jouit de sa gloire
Et, plus encore, des arbres, du ciel, de l'herbe, de l'air
Des chansons des oiseaux, de l'eau qui s'écoule claire?
Flânez-vous narquoisement dans les nuits de Paris
En vous moquant des sots qui nous accablent la vie?
Rêvez-vous sur les bords de l'Yvette douce et chère
En revenant au calme de votre Éden, Mauvières?
Et dites-moi que toujours, sans inquiétude aucune 
Vous prenez grand plaisir au nouveau clair de lune.

Votre Laura


Mia carissima, ma très chère Laura,

«Non ha il dolce a caro
Chi provato non a l'amaro»

(Celui qui a vécu sans goûter l'amertume
Ne peut apprécier les douceurs de la brume).

C'est vrai que dans la vie j'ai eu ma part de pleurs,
J'ai plus souvent connu l'épine que la fleur.
J'ai eu comme ennemis, mon Dieu! La Terre entière,
J'ai eu des maladies, parfois qu'il vaut mieux taire,
N'ayant jamais voulu me vendre à un patron,
J'ai eu plus qu'à mon tour les mites à mon plastron.
J'ai toujours payé cher quelques fautes énormes
Dont la pire était de n'être pas dans les normes
Mon «Agrippine» a tant fait crier le tollé
Que j'ai bien cru finir comme Etienne Dolet;
On a dit du Pédant qu'au théâtre la prose
Que l'on mêle au patois n'est qu'une pauvre chose;
Ce qui n'empêcha pas Molière, ce coquin,
D'y piocher, le fourbe! Deux scènes pour Scapin.
Et quand je fais état de l'Empire lunaire,
Supposant qu'une vie soit hors de l'ordinaire,
Les bons penseurs attaquent à lourds bâtons rompus
Quand je dis avoir vu des voyageurs tout nus!
Est-ce que d'être nu on a moins d'élégance
Qu'attifé de rubans, de bouffettes, de ganses?
Par bonheur mes amis: de Prades, Henri Le Bret,
Apprécient  «L'Autre Monde» et dès qu'il sera prêt
Ils sauront lui offrir, j'espère, la tribune
Où la Terre aimera le peuple de la Lune.
Henri, mon tendre ami d'hier et de demain,
Lui qui toujours a su me remettre en chemin,
Rien qu'évoquer son nom me ramène à Mauvières
Où tous deux, marmousets, nous sautions les barrières
Pour faire un château fort d'un simple pigeonnier.
Bien sûr, chère Laura, je ne saurais nier
Qu'à Saint-Forget, flânant sur les bords de l'Yvette,
Nos jours coulaient chantant comme des jours de fête.
Et encor aujourd'hui somnole en souvenir
Dans mon cœur cet Éden où j'aime à revenir.

Plus tard quand à Paris je suivis Épicure
C'est encore Le Bret, l'exemplaire figure,
Qui, pour vite arrêter mes errements abscons,
Me fit entrer chez les mousquetaires gascons.
Aujourd'hui malmené par le poids des années
Je regrette ces heures en fadaises égrainées…
Mais je n'ai pas d'aigreur si j'ai quelques remords:
Tant qu'il me reste un fruit à découvrir, j'y mords.
Je suis toujours ému quand vaillamment la Lune,
Faisant comme Phébus, illumine les dunes
Et que flamberge au vent je me sens soutenu
Quand nuitamment j'étrille un succube inconnu.
Pour le bonheur enfin, j'ai plus que l'on ne pense
Car pour mille ennemis un seul ami compense,
Et mes amis sont là -j'en ai parlé plus haut:
Lignières, Châteaufort, De Brienne, Rohault.
Et tant d'autres encor et vous parmi ces autres
Qui de votre Italie, saoulée de patenôtres,
Jugez bon de me faire l'honneur de ce billet
A moi, fou, libertin, païen estampillé.

C'est pourquoi je conçois la parfaite évidence
C'est aux autres qu'on doit une belle existence
Du bonheur ici bas le secret est percé:
«Nacque per nulla chi visse solo per sé».*

* (Naquit pour rien celui qui vécut pour lui seul).


Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Amant aussi pas pour son bien.


Monsieur de Bergerac,
Cyrano admiré,
Jamais je n'ai reçu de poème dédié.
Votre chère réponse m'émeut, votre trempe me soulage.
Accordez-moi le permis: vous aimer davantage.

Heureuse nuit!

Votre reconnaissante Laura


Belle dame s'il faut qu'à votre lac d'amour
Plein déjà de vos larmes
On pose sur la berge en faisant bien le tour
Le ruban de vos charmes
Pour qu'on puisse y verser quelques baisers de plus
Sans qu'elle soit débordée
Vous souhaitez mon aval? J'imiterai Cyrus:
Permission accordée.

Signé: Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Grand riposteur du tac au tac.
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Amant aussi pas pour son bien.

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