Khaled Ibn-al-Walid
écrit à

Général Bélisaire
| Salut à vous généralissime Bélisaire, Pensiez-vous sincèrement pouvoir réaliser le rêve de Justinien: reconquérir l'Occident et rétablir l'empire unique? Vos maigres troupes sont pourtant composées pour l'essentiel de barbares; le nombre d'ennemis à vaincre est considérable et l'hostilité de la cour impériale est à peine voilée. Même si vos exploits en Afrique et en Italie sont mémorables et dévoilent votre génie militaire, vous deviez savoir en votre fort intérieur que c'était une aventure perdue d'avance, et qu'il aurait mieux valu se concentrer sur l'Orient et l'ennemi héréditaire qu'était la Perse, non? Salut à vous Khalid ibn al Walid, Lorsque nous avons pris Rome, il y eut une nuit particulièrement angoissante pour nous tous: la première. Nous venions tout juste de préparer notre défense, les hommes n’avaient pas encore pris leurs marques, les angles de tir des machines de guerre n’avaient pas encore été ajustés... En quelques mots, les hommes craignaient pour la sécurité de la ville, et accessoirement pour la leur. En pleine nuit, alors que je me trouvais à la porte Tiburtina, Bressas, un de mes lieutenants, vint me voir. Il s’agissait, à l’origine, de me porter la nouvelle d’une incursion gothique imaginaire près du Capitole. Une fois l’ordre revenu, nous nous sommes assis sur la muraille. Au loin nous pouvions voir les innombrables torches de l’armée de Witigès qui n’attendait qu’un simple signe de faiblesse pour assaillir la cité. Nous sommes restés un long moment fixés face à cette masse ennemie. De là où nous étions, nous pouvions sentir l’odeur de brûlé qui émanait des villages environnants mis à sac par les Goths. C’est à ce moment que Bressas me dit cette phrase: «Où que nous allions, ils seront toujours là…» Dans cette phrase, ce simple soldat venait de résumer les siècles de la toute-puissance romaine. Que ce soit dans les périodes de prospérité, de défaite ou de reconquête, comme ce jour, les ennemis de l’Empereur seraient toujours là, face à nous, à mettre en danger la grandeur de notre civilisation. Comme vous l’avez si justement noté, nous étions bien inférieurs en nombre, défavorisés par le terrain et condamnés à devoir arracher toutes les forteresses ennemies une par une pour obtenir une victoire durable. Mais, comme vous devez le savoir, les troupes dont je disposais, ces «barbares» comme vous dites, avaient beau être peu nombreuses, elles n’en restaient pas moins l’élite de l’armée impériale. Grâce à ces hommes, j’ai pu remporter les plus grandes victoires militaires de l’époque. Cela dit, vous avez en effet raison en disant que cela n’aurait pas toujours suffi. Un beau jour, peut-être pas si beau que cela, nous aurions fini par nous heurter à un ennemi bien trop fort pour nous. Ils étaient nombreux à pouvoir nous barrer la route: Francs, Germains, Hispaniques… Tous plus nombreux et plus puissants les uns que les autres, il aurait fallu lancer la plus grande campagne de l’histoire martiale pour envisager leur reprendre les parcelles de notre ancien empire. Et il paraît certain que ce genre d’opération n’était pas dans les projets de la cour impériale, qui ne me fournissait mes renforts qu’au compte-gouttes. Malgré cela, et pour poursuivre votre raisonnement, je ne pense pas que se focaliser sur l’ennemi perse eût été une meilleure stratégie que se lancer à l’assaut de l’Occident. Après tout, la résistance eût été aussi forte à l’est qu’à l’ouest. Et puis, nos postes frontières sont solides là-bas, je suis sûr qu’ils tiendront longtemps encore, et seront sous peu le point de départ d’invasions à grande échelle vers l’Orient. Pour conclure je terminerai sur ces mots: l’échec de la campagne d’Italie n’est pas dû à un manque de bravoure de la part de nos combattants, ils se sont tous battus avec la grandeur et la force d’un Alexandre. Seuls des conflits politiques et des querelles personnelles ont enrayé notre lancée. La jalousie des hommes n’a pas de limites et ne se préoccupe guère du mal qu’elle cause. Cher Khaled ibn al Walid, je ne puis vous dire si nous aurions vaincu. Mais, en fidèles serviteurs de notre glorieux Empereur, nous nous serions battus, oh oui nous nous serions battus… Pour l’Empire, pour l’Empereur… Général Bélisaire |