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miriamgthompson@hotmail.com |
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Votre mère |
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| Chère Simone, J'aimerais, tout d'abord, vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour les femmes. Je vous considère comme une des personnes les plus importantes du vingtième siècle. La lecture de vos mémoires m'a aidée à mieux me comprendre moi-même. J'aimerais vous poser trois questions très différentes les unes des autres: - Est-ce que vous pensez avoir atteint une réconciliation avec votre mère avant qu'elle soit décédée? Ou bien était-ce trop peu, trop tard? - Quels sont vos sentiments sur la nouvelle Europe? Voteriez-vous en faveur de la nouvelle constitution européenne? - Ma dernière demande concerne l'activisme politique contemporaine. Moi, et beaucoup de mes contemporains, sommes désillusionnés au sujet du système capitaliste. Pour le combattre, je pense que jouer les propres règles de ceux qui sont au pouvoir est devenu - ou a toujours été - stérile. Il me semble que la seule manière de construire une société cohésive est de lutter avec l'action directe, sans perdre son temps avec le lobbying ou les méthodes bureaucratiques. Que pensez-vous de l'action directe et radicale en ce qui concerne les effets de la mondialisation? Je vous remercie d'avance, et je m'excuse si mon écriture contient des anglicismes (je suis une étudiante australienne. Sincèrement, Miriam Chère Miriam, Veuillez d'abord m'excuser pour le retard! Ma correspondance s'accumule et les Temps Modernes m'occupent beaucoup. Je ne pourrai malheureusement répondre à votre seconde question, autant vous prévenir tout de suite. Je ne connais pas les faits d'actualité auxquels vous faites référence. Peut-être pourrai-je me forger une idée si vous m'en dites plus. Une constitution européenne laisse entendre une Europe unifiée… Est-ce au niveau politique? Économique? Quels sont les traits de cette Constitution qui ne semble pas faire l'unanimité si vous me posez la question? À votre première question, je réponds qu'il n'est jamais trop tard pour quoi que ce soit. Les derniers moments que j'ai passés auprès de ma mère furent pour moi d'une grande intensité. Comme vous semblez le savoir, mon enfance ne fut pas parfaite et mes relations avec ma mère ont rapidement été malsaines. Elle aurait souhaité tant pour ses filles, elle vivait par et pour elles; cela ne s'accordait pas sans difficultés avec mon ardent désir d'autonomie et d'indépendance. Toutefois, en tant qu'existentialiste, je ne peux soutenir l'idée qu'il soit trop tard. Nous nous sommes retrouvées dans la simplicité crue d'une chambre d'hôpital, là où tous les masquent tombent. La cruauté de la situation – la vie qui s'en va malgré nous – a permis à nos deux existences d'être réunies à nouveau. Nous avons choisi d'entrer en contact, nous sommes donc entrées en contact. Il n'en fallait pas plus. Nous sommes ce que nous faisons… uniquement ce que nous faisons, tout ce que nous faisons. Bien sûr, je peux avoir des regrets… Pourquoi ne pas nous être réunies avant? Mais il n'importe peu maintenant, car elle n'est plus là. Enfin, pour votre dernière question, je serais portée à soutenir une action radicale et directe. Toutefois, je n'oserais jamais bafouer les principes auxquels je tiens, au nom d'un idéal à atteindre. La liberté, l'égalité et la justice ne peuvent être sacrifiées au nom d'un bien commun futur ou hypothétique. Elles doivent être préservées pendant toute la durée de la lutte. Si non, si l'on cède à la tentation de brusquer les choses au point de sombrer dans la violence ou dans la barbarie, c'est encore (et toujours) le petit et le faible qui vont payer la note. Donc il ne faut pas craindre l'activisme, l'agitation, la désobéissance civile. J'ai failli à de nombreuses reprises être tabassée par la force policière, j'ai aussi été menacée d'emprisonnement par l'État français, parce que je soutenais la lutte contre la guerre d'Algérie. Sartre a reçu nombre de menaces de mort et ça a sauté à quelques reprises près de son appartement. Notre statut d'intellectuels publics nous a sauvés à plus d'une reprise d'une trop brutale arrestation ou d'un emprisonnement pour nos idées. Nous n'avons donc pas craint de nous investir totalement, au risque si non de notre sécurité, du moins de notre confort. Mais nous avons vu comment Castro a perdu de vue l'objectif ultime – donner à tous une part juste qui permet de s'épanouir dans toutes ses potentialités, afin de nourrir la liberté de chacun à faire de sa vie un projet mobilisateur – et s'est transformé en une menace pour les valeurs mêmes qu'il souhaitait établir. La même chose en Chine et en URSS. J'adhère aux principes de gauche et aux idées de Marx. Mais je ne peux plus supporter les régimes qui, au nom de l'idéal, vont anéantir la liberté d'expression et d'action. Trop de souffrances humaines sont associées aux grandes révolutions violentes pour qu'on les appuie. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit pas possible de faire la révolution autrement… De la mondialisation dont vous parlez, je n'en sais pas assez pour me prononcer. Mais du capitalisme, là je comprends très bien les limites de ce système et j'appuie pleinement son dépassement. Qu'est-il devenu à l'époque d'où vous m'écrivez? Ses contradictions ne l'ont-elles pas déjà fait tomber? Parlez-m'en un peu, question que je sache où notre monde s'en est allé après mon passage ici bas! N'oubliez pas qu'au moment où j'écris ces lignes, nous sommes encore dans une période de tension nucléaire et de course effrénée entre les deux superpuissances, les Américains voient la racine du mal dans le bloc communiste … et nous ne voyons pas trop comment tout cela va s'achever. J'attends votre réponse si vous le souhaitez, bien évidemment. Simone de Beauvoir Très chère Simone, Je vous suis infiniment reconnaissante d'avoir répondu à mes questions - je sais comme vous devez être débordée de travail, entre «Les Temps modernes», votre écriture et la lecture de celle de Sartre, et puis tous vos rendez-vous. Ça m'a toujours frappée que vous ayez réussi à mener une vie si productive et riche d'expériences. Pour en revenir à la question sur le referendum pour la nouvelle constitution européenne, je dois admettre que mes connaissances sont très superficielles, étant donné que j'habite aux antipodes. Mais, oui Simone, l'Europe s'est «unifiée», dit-on. Elle comptera bientôt 25 États membres et a pour but premier de créer un «super-power» pour rivaliser avec l'Amérique et l'Asie. De nos jours, URSS n'existe plus, et la Russie ne pose pas de vrais problèmes pour l'Amérique. Beaucoup de choses se sont passées depuis votre passage, par exemple, il y a la monnaie unique. Bientôt, les Français voteront pour une nouvelle constitution (la constitution courante n'était faite que pour tenir compte des 6 premiers pays à avoir rejoint «l'Europe»). Beaucoup craignent que cette nouvelle Europe sera trop libérale et que leurs emplois et traditions disparaîtront. Ce qui m'inquiète avec l'Europe, c'est cette idée de vouloir rejoindre/combattre les autres puissances mondiales, et non de promouvoir une solidarité entre toutes les «nations». Je crains que l'Afrique, l'Inde et Amérique du Sud en subissent les conséquences. J'ai lu votre narration de la mort de votre mère, Françoise de Beauvoir, dans «Une mort très douce». Quel beau livre! J'ai entendu dire que c'est Sylvie le Bon qui vous a encouragé à l'écrire. Elle doit être pour vous quelqu'un de très proche. Dites-le-moi si je me trompe, mais j'ai eu l'impression que, face au corps débilité de votre mère à l'hôpital, vous avez subi une espèce de renversement des rôles mère/fille. Tout à coup, c'était vous qui preniez les décisions, qui veilliez à la santé de votre mère, qui vous inquiétiez de la faire manger, etc. Et elle, elle acceptait ce rôle de soumission, trop épuisée et fragile pour vous contrarier. Vous êtes-vous sentie à ce moment-là, ou à d'autres occasions de votre vie, comme casée dans un rôle maternel? Merci, enfin, pour vos suggestions sur l'action directe. Voyez-vous, on est loin du mouvement libérateur de la fin des années 60 et début 70. Le sentiment général des masses varie entre la complicité avec les bourreaux, la désillusion, et l'indifférence. Ce sont surtout les deux derniers qui sont difficiles à combattre, à mon avis. Si vous saviez comment l'on peine à faire manifester ses camarades à l'université! Dans mon pays, le néo-conservatisme est en train de menacer toutes les victoires des générations précédentes: le droit à l'avortement et autres services pour les femmes, le statut de réfugié (ici, on les appelle «illegal immigrants»), les syndicats, les concessions de terres rendues aux vrais propriétaires de ce pays (les Aborigènes). Somme toute, la situation est grave! Et les gens s'en foutent. Ils ont peur de la désobéissance. Ils ont peur que quelqu'un ne les voie (petite parenthèse: vous, Simone, si voyeuse, seriez fort intéressée par le phénomène de «Big Brother», concept orwellien transformé en divertissement télévisé...). J'ai besoin de savoir que les humains peuvent encore raisonner et s'engager contre l'injustice, et qu'ils peuvent oublier ne serait-ce qu'un instant leur pouvoir d'achat. J'ai entendu, toutefois, qu'au Québec, les choses sont en train de bouger. Il paraît que 60000 étudiants auraient fait la grève pendant quelques semaines au début de l'année, avec l'appui des travailleurs... une petite lumière à l'issue du tunnel. En solidarité, Miriam. Chère Miriam, C'est fascinant comme les lettres arrivent rapidement à destination! Je vous écrivais hier et voilà qu'aujourd'hui je reçois votre réponse!! Comme je vous comprends! Vous semblez somme toute ressentir le même sentiment d'urgence que nous sentions vers la fin des années 60. Toutefois, vous semblez devoir vivre avec de nombreux espoirs déçus. À ce sentiment d'urgence, votre époque ajoute ainsi celui d'impuissance, que ne connaissaient pas les mouvements de gauche des années 60 et d'aujourd'hui. Vos jeunes ne sont pas mobilisés… Que se passe-t-il? La jeunesse perd ses ailes et son caractère rebelle? Le système aura-t-il réussi à couper la rébellion là où elle poussait le plus facilement? Je me suis informée auprès de Sinclair Dumontais, l'homme qui rend possible notre communication, pour connaître les détails du mouvement des étudiants québécois auquel vous faites référence. J'ai étudié la question et je crois qu'il y a là matière à réflexion. M. Dumontais me confirme qu'il y a bel et bien eu un mouvement d'opposition impressionnant, entre les étudiants et le gouvernement. Pendant 6 semaines, plusieurs milliers d'étudiants ont fait la grève pour exiger le retour d'une centaine de millions de dollars en bourses d'étude. Ces bourses, remises aux étudiants les moins nantis pour faciliter l'accès aux études supérieures, avaient été transformées en prêts; les plus pauvres se retrouvaient donc avec des dettes impressionnantes. J'ai l'impression que le gouvernement aurait converti ces bourses en prêts pour réussir à honorer une promesse électorale visant à baisser les impôts de la société québécoise d'environ un milliard de dollars. Aussi bien dire que le gouvernement du Québec avait enlevé aux plus pauvres pour redonner aux plus riches! Cette décision est à mille lieux de ma conception de la société idéale! L'éducation doit être universelle et gratuite! Au plus fort de la grève, ce fut plus de 200 000 étudiants en grève. Ils furent entre 150 000 et 180 000 dans la rue pendant de nombreuses semaines. Ce qui est le plus beau, c'est que leur lutte ne fut pas vaine. Le gouvernement est revenu sur sa décision et les étudiants retrouveront la quasi-totalité de leurs bourses d'ici un an ou deux. Ce mouvement a de quoi donner de l'espoir! D'ailleurs, quand on pense qu'ils ont été si nombreux en grève, alors que la mesure ne touchait qu'une minorité de ces étudiants. En effet, la majorité n'avait pas droit à ces bourses. Pourtant, ils ont lutté pour les plus démunis d'entre eux, au nom d'un idéal de société plus juste, éduquée et solidaire. Cela fait bien vibrer ma fibre sociale!! J'ai demandé à M. Dumontais de vérifier l'historique de la lutte étudiante. J'ai appris que ce mouvement exemplaire avait démarré extrêmement lentement! La mesure ayant provoqué une si grande mobilisation, au cours du printemps 2005, était annoncée depuis plus d'un an! Les associations étudiantes avaient beau informer les étudiants, faire des moyens de pression moins radicaux que la grève générale illimitée, il ne se passait pas grand-chose chez les étudiants. Que s'est-il passé pour que ce mouvement décolle et surprenne même les plus pessimistes? 1) Un enjeu très clair: 103 millions de dollars enlevés aux plus pauvres. 2) Un enjeu concret: tant que la coupure était virtuelle, les étudiants ne se sont pas mobilisés. Lorsque les étudiants ont constaté la diminution de leurs revenus et l'état de leur endettement, ils ont réagi, même s'ils n'étaient pas directement touchés. 3) Un moyen de pression qui ne permet pas de faire cavalier seul: la grève est le meilleur moyen pour cela. Elle ferme les portes à tout le monde. Ainsi, personne n'est tenté de laisser les autres manifester tout en poursuivant tranquillement ses cours, par exemple. Si la grève avait été «sur une base volontaire», il y a fort à parier qu'elle n'aurait mobilisé qu'une poignée d'irréductibles. C'est peut-être pourquoi vous avez tant de mal à mobiliser vos contemporains, «qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs», pour citer Alexis de Tocqueville réfléchissant sur l'individualisme démocratique. 4) Un appui de la population: la société québécoise était en faveur de la cause étudiante. Ça donne de l'énergie à un mouvement ça. Je crois que les mouvements sociaux que vous voyez péricliter ou que vous aimeriez voir prendre de l'ampleur doivent miser là-dessus. Enjeu clair, enjeu concret, moyen de pression efficace et mobilisateur, appui de la population.
J'ai du mal à concevoir la Constitution européenne dont vous me parlez. L'Europe que je connais est le théâtre de déchirements et de guerres depuis des centaines d'années. Mais qu'il y ait conflit ou non, les vieilles nations européennes faisaient partie de l'Europe. À votre époque, pour se réclamer de l'Europe, il faut adopter des politiques et des valeurs communes? Je ne peux guère me prononcer là-dessus, ma connaissance de la question étant trop fragmentaire. Toutefois, l'union de nations autour de valeurs communes ne me semble pas une mauvaise idée. Vous craignez que cela cristallise les oppositions entre les blocs idéologiques, alors que vous rêvez d'être citoyenne du monde, comme Socrate. L'Asie a dû connaître une poussée que nous ne suspections pas, pour être considérée comme une «superpower». Il y aurait donc trois blocs: la vieille Europe qui ne veut pas perdre son influence, l'Amérique et l'Asie. Quel est l'objet de leur opposition? Des idéologies? La puissance économique? Un peu de tout cela? Dites m'en plus, SVP. Mais je m'égare un peu. Vous souhaitez une unification planétaire. Il est vrai que la création de «blocs» puissants, menant ainsi à un monde multipolaire et non plus bipolaire, peut laisser penser que le monde s'en va dans la direction opposée à l'unification. Un monde unipolaire, par exemple avec les États-Unis en tête, semblerait peut-être plus unifié. Mais il n'en serait rien. Il imposerait leur suprématie sur la planète entière qui, loin d'être unifiée, serait plutôt soumise au même tyran. Nous disons aux prolétaires de tous les pays de s'unir, pour contrer l'exploitation de la bourgeoisie. Oui, l'union devrait être internationale. Mais il semble qu'elle ne peut que commencer localement. Et que les associations locales, régionales ou nationales vont en arriver un jour à s'unir. Autrement dit, il doit y avoir l'union d'abord, l'unification des unions ensuite. Le choix qui s'offre à l'Europe est un peu le même, si je comprends bien: refuser l'union au nom des principes d'ouverture envers le reste du monde et pour éviter de cristalliser les oppositions déjà présentes; ou accepter l'union en se disant que cela est un pas de plus vers l'unification mondiale. En s'unissant, les pays de l'Europe veulent aussi préserver leur droit de s'opposer et d'imprimer une direction différente aux tendances des autres superpuissances. Refuser l'union serait comme refuser d'avoir son mot à dire sur les affaires du monde. Je comprends bien que cette union puisse avoir du mal à ménager toutes les susceptibilités de notre bonne vieille Europe. Et vous me dites que 25 nations seraient maintenant «européennes»? C'est beaucoup. Beaucoup de particularités locales à préserver à travers cette union… Je ne puis malheureusement vous éclairer là-dessus. Je me sens dépassée. Je vais continuer à écrire et à me battre pour les causes qui sont les miennes aujourd'hui. Je vous laisse ces décisions épineuses. Chaque époque a son lot de décisions cruciales à prendre. M'avertirez-vous des résultats de tout cela d'ici quelques
années? Cela me ferait plaisir! Vous parlez de cette chère Sylvie LeBon. J'ai un projet avec elle… Pour lui léguer officiellement mes biens, nous prévoyons que je «l'adopterai» d'ici quelques années. Mais n'allez pas croire que cela aura pour but de combler une lacune filiale ou maternelle. Nous sommes amies, elle a 30 ans de moins que moi; elle pourra s'occuper de mes affaires une fois que j'aurai levé les pattes. Elle serait heureuse de se retrouver légalement avec la responsabilité de ce que je peux appeler mon oeuvre. Mais il n'y a pas là un rapport maternel ou mère-fille. La même chose avec ma mère. Bien que les rapports aient été «renversés» comme vous dites, je ne suis pas devenue sa mère l'instant d'une agonie. Je ne suis pas la mère de Sartre, que j'accompagne dans sa sénescence. Je suis un être humain qui a choisi d'accompagner quelqu'un jusqu'à sa mort, de la supporter et de l'aider du mieux que j'ai pu. Cela ne fait pas de moi une «mère». Au plaisir d'avoir de vos nouvelles, Simone |
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