Sartre et vous
       
       
         
         

lacs@sympatico.ca

      Mme de Beauvoir,

Pouvez-vous m'expliquer cette citation extraite du livre «Le deuxième sexe»: «Le couple heureux qui se reconnaît dans l'amour, défie l'univers et le temps; il se suffit, il réalise l'absolu».

Est-ce un lien entre vous et M. Sartre? Racontez-moi cette relation entre vous et M. Sartre.

Merci de bien vouloir répondre à ces questions.

Au plaisir de vous lire bientôt,

Suzanne Lachance

 

       
         

Simone de Beauvoir

      Bonjour Suzanne,

Votre nom m'est familier, ne m'avez-vous pas écrit, il y a de cela plusieurs années? La vie, ici à Paris, a bien changé depuis ce temps où j'écrivais dans les cafés et d'où, me semble-t-il, je vous avais répondu.

Je suis assez fatiguée ces temps-ci, car je m'occupe beaucoup de Sartre, qui est malade. D'ailleurs, je viens de terminer un important échange épistolaire avec M. Sinclair Dumontais, l'homme qui rend possible la communication entre nos deux époques.

J'ai bien peur de ne pas avoir la force de raconter mon histoire avec Sartre. C'est que j'ai déjà tout écrit, me semble-t-il, dans mes mémoires. Pourquoi répéter en vitesse ce qui a été écrit avec attention et minutie? Je vous renvoie donc, en espérant ne point vous offenser, lire La force de l'âge et La force des choses, dans lesquels je traite longuement de ma relation avec Sartre. Par ailleurs, je sais que l'échange épistolaire avec M. Dumontais sera bientôt publié chez vous… vous y trouverez là aussi des références à ma relation avec Sartre. En attendant, vous pouvez aller voir l'échange intitulé «Le féminisme», sur la page qui est consacrée à ma correspondance. Vous y trouverez, là aussi, quelques bribes d'information qui pourraient vous intéresser.

Pour ce qui est de la citation du Deuxième sexe, il n'y est pas directement question de Sartre et moi. J'ai pu m'inspirer de notre amour, mais le sentiment d'absolu issu d'un amour heureux est, heureusement, universellement accessible. Deux êtres qui s'aiment profondément n'ont pas besoin d'autres justifications pour aimer la vie. Ils se suffisent, ils n'ont besoin de rien ni de personne d'autre. L'amour authentique, qui peut être préservé malgré le passage des années, donne à la vie tout son sens, toute sa raison d'être. Ce n'est pas la seule façon de donner un sens à son existence (l'engagement social, le sentiment de faire progresser le monde dans lequel on vit, l'amitié, etc., peuvent aussi construire ce sens), mais il s'agit peut-être de la plus belle raison de vivre qui soit. Que l'on soit pauvre, que l'on soit marginalisé, que l'on soit malade importe peu –ou importe beaucoup moins– lorsque l'on se sait aimé et que l'on aime tout autant. Sartre est aujourd'hui très malade; il est presque aveugle et ne peut plus écrire par lui-même: c'est aujourd'hui ma plume qui trace les mots qu'il veut immortaliser. Pourtant, sa vie n'en est pas vaine pour autant, car nous nous aimons. D'un amour particulier et original, mais d'un amour authentique et inébranlable, un amour nécessaire, qui a traversé le temps avec nous. L'amour entre deux êtres donne accès à l'absolu, cet état que nous recherchons souvent n'importe comment (avec la consommation de drogues, d'alcool, de biens matériels, avec la recherche de pouvoir sur les autres, etc.). Ce sentiment de plénitude permet enfin aux angoisses existentielles des êtres humains de disparaître ou de s'atténuer.

Ce qui m'attriste, c'est lorsque, pour une raison ou une autre, le couple ne reste soudé que par habitude ou par la pression sociale… Lorsque deux êtres se sentent liés sans pour autant s'aimer, ce qui était libération et plénitude se transforme en angoisse et en prison. Sartre et moi n'avons jamais habité ensemble et avons toujours considéré que nous étions libres de chaînes nous liant l'un à l'autre. Si nous sommes restés unis toute notre vie, c'est parce que nous nous aimions profondément et que, librement, nous avions toujours envie de revenir vers l'autre. Cela, c'est la plus belle chose qui puisse arriver à un être humain. L'amour donne force et courage pour affronter le monde et la vie, à deux et non plus seul. C'est beaucoup!

En vous souhaitant cordialement l'absolu, Suzanne,

Simone de Beauvoir