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Simone de Beauvoir

     
   

Sartre Et Algren

    Chère Simone,

Depuis plusieurs années, vos splendides «Mémoires d'une Jeune Fille rangée» squattent le sommet du hit-parade de mes livres préférés. Bien après avoir lu sa suite non-moins géniale, «La Force de l'Âge», «La Force des Choses»... et votre correspondance avec Nelson Algren, je dois reconnaître que votre amour pour celui-ci trouble ma perception romantique.

Lorsque vous lisiez «Good Wives», vous aviez été dépitée par l'intrusion dans le roman du professeur qui épouse Joe, et par le mariage de Laurie avec Amy. Pour moi, votre liaison avec Sartre est une alchimie intellectuelle parfaite, et, si on regarde vos «~Mémoires~» comme un roman, la voir concurrencée par Algren est un peu incompréhensible, pour nous vils lecteurs. J'ai du mal à comprendre parfois, tant vos rapports avec Sartre sont ambigus. Seule une fois, dans «La Force des Choses» vous admettiez avoir été jalouse. Si je comprends parfaitement et je m'identifie à la petite Simone de Beauvoir adolescente, je devrais peut-être attendre un peu pour arriver à mieux vous saisir adulte.

J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop de m'être introduite dans votre vie privée, quoi qu'il en soit vous êtes et restez le fabuleux modèle féminin auquel je me reconnais en tout, et qui a métamorphosé mon envie d'écrire un jour.

Léonie, 16 ans, Toulouse.


Chère Léonie,

Ta perplexité devant le statut paradoxal de mes amours est bien compréhensible. L'amour que j'ai pour Sartre est absolu. J'ai été extrêmement jalouse, au point d'en arriver à tuer, dans un roman bien entendu, ma rivale fictive. Or, j'ai aimé d'autres hommes. Algren en est un, Bost en est un autre.

Petite, j'entretenais une conception de l'amour bien pure. La moindre manifestation d'infidélité ou de ce que je croyais être de la vulgarité me donnait la nausée. Toutefois, en vieillissant, j'ai compris que je n'étais pas non plus le genre de femme valorisé par la société: épouse fidèle et mère aimante. Ce type de femme étant souvent associé à la soumission, je ne m'y reconnaissais pas du tout. D'autant plus que cet engagement était souvent unidirectionnel… Si encore les hommes avaient été aussi fidèles que ce qu'ils attendaient de leurs femmes, j'aurais pu sauter à pieds joints dans cette aventure fusionnelle d'un amour fidèle jusqu'au bout des ongles. Mais j'ai trop vu de familles où la femme, aimante et fidèle, doit fermer les yeux sur les «coups de canif dans le contrat» de son mari, de peur de se retrouver à la rue sans un sou. Je me suis promis de ne jamais me retrouver dans cette situation. Je promettais en connaissance de cause: ma propre mère eut à endurer ça, sans jamais faire la galipette ailleurs. J'ai vu trop d'amertume, trop de haine, trop de résignation dans son regard pour admettre que j'allais un jour le faire mien.

Ainsi, comme j'aimais Sartre à la folie et que je savais, vu la transparence de notre relation, qu'il ne souhaitait pas brimer sa liberté dans une relation fermée à clé, j'en ai pris mon parti et je suis restée avec lui. Je ne peux pas dire que cela fut facile. J'ai souffert de me croire rejetée par celui que j'aimais. J'ai souffert de me comparer à celles qu'il fréquentait. J'ai toutefois réalisé qu'il revenait toujours à moi et que son amour n'en était pas le moins du monde ébranlé. J'ai aussi réalisé que ma fougue de jeune poulain sauvage aurait été bridée à tort par un engagement trop sévère envers un seul homme. J'ai donc multiplié les rencontres sans remords, sans cachette, sans mensonge, tout comme Sartre. J'ai eu le meilleur de toutes les situations: un amour absolu et honnête avec Sartre, des amours plus légères mais néanmoins passionnées avec d'autres.

Nos valeurs et nos idéaux changent bien souvent avec le temps... Rappelle-toi! J'ai déjà voulu entrer chez les soeurs! Cela dit, je ne suis pas nécessairement un modèle à suivre. Cela dépend de ce que tu ressens. Si j'ai choisi cette vie, c'est parce que je m'y sentais bien. Je n'aurais pas été moi-même dans les souliers d'une mère dévouée ou d'une épouse fidèle à tout prix. Je cherchais avant tout à protéger mon indépendance, ma liberté. Mais soyons claire: je ne dénigre pas les femmes qui font des choix différents des miens! Au contraire, elles sont probablement plus courageuses que moi. Toutefois, ce contre quoi je lutte est cette soumission imposée par les valeurs dominantes, cette abnégation requise au nom d'un idéal chrétien, cette dévalorisation de la femme qui ne cadre pas dans le moule. Il n'est pas vrai qu'on est ou bien épouse fidèle (et mère), ou bien religieuse, ou bien putain. (Selon ce cadre d'analyse, je serais bien entendu dans la dernière catégorie!)

Je suis désolée si je t'ai déçue, mais si j'avais à recommencer, je ne ferais pas d'autres choix. Je n'ai pas de regrets. Vivre intensément selon ses propres valeurs procure un grand bonheur. Puisses-tu trouver tes valeurs et pouvoir vivre en accord avec elles!

Amicalement,

Simone de Beauvoir