Qui êtes-vous?
       
       
         
         

lacs@sympatico.ca

      Bonjour Mme de Beauvoir,

Votre nom m'est très familier, car je l'ai entendu prononcer par mes pairs mais je n'osais jamais leur demander qui vous étiez réellement.

Alors si possible pouvez-vous me faire une petite biographie de vous s'il vous plaît.

Ne le prenez pas comme un affront, je suis plutôt curieuse de faire votre connaissance car votre nom est presque mélodieux à entendre.

Merci de vouloir me répondre.

Suzanne

 

       
         

Simone de Beauvoir

      Bonjour Suzanne,

La curiosité est une qualité que je chéris, alors ne croyez pas que votre lettre constitue un affront, au contraire!

J'espère répondre convenablement à vos interrogations, quoiqu'il soit plutôt difficile de prendre suffisamment de recul en observant sa propre vie pour savoir ce qui est et ce qui sera déterminant pour la suite des choses... Alors en toute simplicité, voici les grandes lignes de mon existence jusqu'à présent.

Je suis née dans la nuit du 9 janvier 1908 à quatre heures et demie du matin, dans un appartement situé au-dessus du café La Rotonde à Paris. Si mon nom vous semble mélodieux, peut-être en sera-t-il de même pour nom complet : Simone Lucie Ernestine Marie de Beauvoir. J'ai eu une enfance équilibrée et heureuse; cependant, j'eus vite fait de chercher à lutter contre une éducation sévère, quasi-tyrannique, ce qui forgea probablement en moi le puissant désir d'autonomie et de liberté qui me caractérise depuis. Mes plus grands plaisirs d'enfance ont certainement été la lecture, où j'ai découvert un monde beaucoup plus complexe que celui que je connaissais jusqu'alors, et l'écriture. J'ai d'abord joué à écrire, puis j'ai rêvé d'être écrivain.

En 1925, j'ai fait mon entrée à l'université et en 1926, je me suis passionnée pour les lettres et la philosophie à la Sorbonne. Ce qui a été le plus marquant pour le reste de ma vie fut assurément ma rencontre avec Jean-Paul Sartre. Nous vivons depuis une histoire d'amour particulière, que certains ne comprennent pas bien. Pour reprendre les mots de Sartre, il y a entre nous un amour nécessaire, ce qui n'empêche pas que nous connaissions respectivement des amours contingentes. Ma vie avec Sartre n'est ni incompatible avec la relation passionnée que j'entretiens avec mon cher Américain, Nelson Algren, ni avec les autres que j'ai pu connaître ou avec ceux que je connaîtrai plus tard.

En 1931, à 23 ans, j'occupai mon premier poste de professeur de philosophie, au lycée Montgrand, où l'on me confondait parfois avec les élèves les plus âgées. Je me consacrai à l'enseignement jusqu'en 1943, jusqu'à ce que je sois suspendue suite à une plainte d'une mère d'élève m'accusant de corrompre sa fille. Cela a permis à ma vie de prendre un nouveau cours, un cours déterminant...

Vous comprendrez peut-être qu'à Paris, à cette époque, c'était la guerre. Cependant, loin d'entraver le cours de mon existence, la guerre a donné à tous les instants que je vivais une intensité et une valeur incommensurables. C'est la fragilité de la vie qui lui donne son caractère précieux, c'est la mort qui donne un sens à l'existence qui, autrement, deviendrait prison.

Aujourd'hui, je me consacre à l'écriture dans le bruit des cafés, ce qui me permet d'être à la fois seule et entourée. Je suis seule avec les mots que j'aligne sur la page, mais j'ai besoin de savoir que les hommes existent encore, de savoir que des gens pourront éventuellement être touchés par les mots que j'écris.

Ma vie est faite d'engagements librement consentis et de libertés sans engagement. Par ma participation politique directe et mes écrits, j'espère contribuer à dégager les hommes - et les femmes - des fers et des misères dans lesquels ils se trouvent.

Je crois qu'il serait bon de m'arrêter ici. Je vous invite chaleureusement à m'écrire à nouveau, si je n'ai pas su bien répondre à vos attentes. Entre les lettres à Nelson, mon journal, mes travaux personnels et les réponses aux lettres de mes lecteurs, je trouverai bien du temps pour cette curieuse invention qui permet d'échanger avec les gens du futur.

Cordialement,

Simone de Beauvoir
         
         

lacs@sympatico.ca

      Madame ,

Je suis très touchée par votre invitation à répondre à mes questions. Votre passion d'écrire et votre philosophie de la vie m'intéressent beaucoup. Pouvez-vous m'en parler un peu plus svp. Qu'avez-vous écrit, des romans, des poèmes ou des pensées philosophiques? Je serai très intéressée de vous lire et de découvrir votre style de plume.Vous me semblez dire que Jean-Paul Sartre est décédé avant vous. Pouvez-vous m'en parler. Quant à vous, en quelle année avez-vous quitté notre monde, et dans quel circonstances?

Avec grand respect et admiration, mes salutations les plus distinguées.

À bientôt,

Suzanne
         
         

Simone de Beauvoir

      Bonjour Suzanne,

Me voilà heureuse de recevoir à nouveau une de vos lettres. J'aimerais dès maintenant préciser une chose: je n'ai aucune information sur l'heure de ma mort, ni sur ses circonstances. N'oubliez pas que nos existences sont parallèles, que nous communiquons à travers le temps. Je travaille présentement à un projet de livre portant sur la vieillesse et le traitement que l'on réserve aux personnes âgées dans nos sociétés. Je sais bien que Sartre et moi allons mourir, mais quand, comment? Ce ne sont pas là des questions auxquelles je peux répondre (et par chance!). Vous êtes mieux placée que moi pour vous renseigner à ce sujet!

Je me consacre à la philosophie que l'on nomme existentialisme. Si vous voulez voir un peu son application à un cas concret, vous pouvez aller consulter la réponse à la lettre de Régine intitulée «le monde aujourd'hui». Cette philosophie a influencé ma vie autant que les propos des livres que j'ai écrits. Je tente de vivre en accord avec les principes existentialistes et je désire les énoncer par différents moyens, comme les différentes faces d'un prisme unique. J'ai donc écrit des romans dans lesquels j'ai mis en scène mes préoccupations ; je me suis aussi lancée dans la rédaction d'essais sur l'existentialisme, sur la condition des femmes; puis j'ai ressenti la nécessité de faire le point sur mon existence à travers la rédaction de mes mémoires, depuis mon plus jeune âge jusqu'à maintenant. Je suis un écrivain engagé, je souhaite toucher par les mots que j'emploie, afin de contribuer à l'édification d'un monde meilleur.

Vos questions sont plutôt générales... je ne suis jamais certaine d'y répondre convenablement. Je vous propose de m'en dire un peu plus sur vous et sur vos préoccupations. Qu'est-ce qui vous passionne? Qu'est-ce qui vous angoisse? Je pourrai peut-être vous suggérer alors un de mes livres...

J'attends donc une nouvelle lettre de votre part,

Cordialement,

Simone de Beauvoir