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cathy.labourguette@laposte.net |
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Pourquoi vous n'êtes pas mon professeur? |
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| Je vous avoue, Madame, que je suis profondément
déçue. Ma marraine vient de m'offrir les «Mémoires d'une jeune
fille rangée» en me conseillant de lire ce livre pendant les
vacances: j'ai commencé à le parcourir et il m'a d'autant plus
bouleversée que j'y retrouve toutes mes inquiétudes et toutes mes
interrogations. Comme vous étiez professeur de philosophie,
j'imaginais presque dans une sorte de rêve que c'était avec vous que
je me retrouverais l'année prochaine; il est sûr que vos élèves
devaient vous adorer et je me demande même si elles ne vous
confiaient pas des secrets qu'elles n'auraient jamais dévoilés à
d'autres. Vous êtes la seule qui pouvez nous comprendre!
Instinctivement, j'ai projeté ce que vous êtes sur le professeur de philosophie que nous aurons l'année prochaine; elle vous ressemble un peu mais je ne lui avais jamais parlé. Comme je me sentais malgré tout en confiance, je me suis aventurée à l'aborder, à lui dire que j'avais découvert votre livre et à lui demander ce qu'elle en pensait. «Mais ce n'est pas une philosophe! s'est-elle écriée. Elle a sa place, si l'on veut, dans l'histoire de la littérature, mais certainement pas dans l'histoire de la philosophie. Lis-la pour te distraire, c'est assez bien écrit et cela fait partie des ouvrages qu'il faut avoir lus; mais si tu veux préparer sérieusement ton année de Terminale, commence à te plonger dans Derrida, cela te sera beaucoup plus utile.» Et elle m'a donné toute une liste de gens que je ne connaissais pas. J'ai retrouvé ces auteurs dans la chambre de mon frère, qui est maintenant dans une école d'ingénieurs, et j'y ai jeté un coup d'oeil; malheureusement, soit je n'ai absolument rien compris, soit ils parlaient de choses qui ne m'intéressaient pas. Ces philosophes grecs qui enfermaient leurs femmes dans un gynécée et ne daignaient pas discuter avec elles ne se souciaient certainement pas des problèmes d'une fille de dix-sept ans, et pourquoi les leurs m'intéresseraient-ils? Je me rends compte que tout cela je le dis mal, et que j'aurais eu besoin d'en parler avec un professeur comme vous; malheureusement, c'est une madame B… sur laquelle je vais tomber en septembre prochain et je sens que cela va être une année de gâchée. Pour vos élèves, c'était sans doute une année merveilleuse. Croyez à toute mon affection attristée Cathy Chère Cathy, Tu es une rêveuse, comme je l'étais et le suis encore. Entre nos rêves, nos désirs, notre cinéma et la froide et crue réalité, il y a souvent une marge. Tu seras peut-être déçue par tes cours, comme j'ai souvent été déçue des miens. Tu n'en trouveras que mieux ton chemin. Je vais y revenir… Tu sais que l'enseignante aussi peut se faire bien du cinéma à propos de ses élèves? Vont-ils m'aimer? Saurai-je les intéresser? Quand j'ai commencé à enseigner, à 23 ans, j'étais affolée à l'idée de ne pas trouver les mots pour faire comprendre les idées que je devais transmettre. Il peut être assez terrifiant pour un professeur d'affronter sa classe pour la première fois. Tâche de te le rappeler quand tu jugeras Madame B… Tu sais que j'étais une enseignante exigeante? Je tentais de me donner l'air sévère, ne serait-ce que pour me distinguer de mes élèves, de quelques années plus jeunes que moi seulement. Aussi, je les faisais travailler très dur. J'ai su par la suite que j'avais profondément marqué plusieurs jeunes filles. Par contre, je n'étais pas aimée de toutes et encore moins de certaines mères, qui sont allées jusqu'à dire que je corrompais leur fille. J'ai été suspendue de mes fonctions pour avoir soutenu certaines idées qui choquaient les moeurs de l'époque… Enfin. Ma carrière de professeur ne fut pas très longue. Quelques années à peine. Ton professeur soutient l'idée que je ne suis pas philosophe. Au risque de te décevoir, c'est probablement exact. Du moins, cela dépend de la définition que tu donnes à la philosophie. Si l'on pense que la philosophie doit prendre la forme d'un discours rationnel et critique, d'un exposé méthodique et structuré, je ne fais pas de philosophie. Sartre, oui. Derrida aussi. Je dois te dire que la philosophie, dans sa forme froide et purement rationnelle, ne me plaît pas suffisamment pour que je m'y consacre. Cela étant dit, et avant de poursuivre mon idée, je me dois de te dire de ne pas renoncer d'avance. Attaque toi à ces idées que tu ne comprendras pas du premier coup. Attelle-toi à suivre les raisonnements de ces grands noms que tu ne connais pas maintenant, mais que tu comprendras un jour. Avant de pouvoir penser par soi-même, il importe d'être guidé par des maîtres. Ceux qui ont consacré leur vie à inventer des idées et à pousser toujours plus loin la faculté humaine à raisonner. Tu dois apprendre les couleurs primaires de la philosophie avant de pouvoir choisir et créer ta propre gamme de couleurs. Les apprentis peintres vont imiter les grands tableaux dans les musées. C'est ce que tu dois faire… pour commencer. Bref, fais comme j'ai fait à ton âge. Lis et étudie sans répit. Même si tu n'aimes pas ça tout de suite. Tu acquerras les armes nécessaires pour passer à autre chose, à ce qui te plaît vraiment. Et qui sait? Une fois que tu auras compris un morceau choisi de Derrida, quand tu sentiras que tu peux l'expliquer et que tu maîtrises le raisonnement, peut-être ressentiras-tu la satisfaction de celui qui gravit un sommet pour la première fois. À quoi bon peiner des jours entiers pour monter sur le sommet d'une montagne? Qu'est-ce que ça apporte? Satisfaction et fierté, sentiment de dépassement personnel, création du sens de sa vie, sentiment absolu quoique éphémère de liberté et d'autonomie. Peut-être y prendras-tu goût. Mais bon. Revenons à nos moutons. Je ne fais pas de philosophie au sens où je l'ai mentionné plus haut. Mais je ne crois pas qu'on peut exclure si rapidement de la philosophie, ceux qui n'adoptent pas la forme académique. Socrate n'a pas écrit une ligne. Il est pourtant considéré comme le père de la tradition philosophique occidentale. Pour ma part, je n'ai jamais prétendu être philosophe. Mais j'ai très certainement travaillé des idées philosophiques. Seulement, je les ai mises à nu autrement, sous d'autres facettes, d'une manière plus intime. Je les ai mises en lumière à travers des romans, principalement. En philosophie «traditionnelle», on tente de saisir l'universel par les mots. En ce sens, on tente de quitter le cas particulier pour trouver l'essence universelle des choses, des hommes, de la vie. On cherche à tout expliquer. On cherche l'absolu et on tente de le traduire en mots. C'est pourquoi certains disent qu'un roman ne peut être de la philosophie. Un roman est un cas particulier. Certains philosophes ont horreur de cela. Le «particulier». Ça sonne bien bas, bien vil et bien brut, comparé à «l'universel» ou «l'absolu». Je suis d'un autre avis. J'ai l'impression d'avoir contribué à l'existentialisme (un courant philosophique que tu découvriras peut-être) avec mes romans, mes essais et mes actions. Sartre y va de ses thèses froides et hermétiques. J'y vais avec mes histoires intimes et personnelles. Deux façons complémentaires et légitimes d'aborder la philosophie. On t'a conseillé de lire Derrida en te disant que cela serait plus… utile. Analyse bien cela. Lire mes mémoires n'est certainement pas utile pour l'année qui vient, dans la mesure où ça ne te prépare pas directement à tes examens, au concours, etc. Mais l'utilité n'est pas la valeur. À preuve: tu te sens touchée et tu sautes sur l'occasion de faire de l'introspection. Ça vaut donc le coup, peu importe ce que quiconque te dit. Fonce dans tes études, attaque le taureau par les cornes. Va jusqu'au bout. Il faut connaître les idées principales pour éviter de dire des bêtises. Mais après ton année, tu verras si tu aimes ou non ce genre de philosophie, froide et purement rationnelle. Tu te connaîtras mieux. Tu sauras vers où tourner ton attention pour trouver les merveilles que tu cherches… et qui existent. Je te jure qu'il existe des trésors de réflexion, qui n'ont pas nécessairement la forme d'un traité philosophique. Mais on doit apprendre l'alphabet avant d'être libre de dévorer des bouquins! Bien à toi, Simone de Beauvoir
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