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Simone de Beauvoir

     
   

Pourquoi tout dire?

   

Bonjour à vous chère Simone, si je peux me le permettre.

Je crois bien vous connaître, ou du moins, je connais ce que vous avez bien voulu que l'on sache de vous... Vous aurez compris que j'ai parcouru il y a quelques années vos auto-biographies, c'était long, mais très intéressant. J'ai particulièrement apprécié la manière avec laquelle vous décrivez votre développement intellectuel vers le début de la vingtaine. Tout simplement fascinant. J'ai cet âge et j'arrive à l'Université, je dois avouer que vous semblez verbaliser précisément ce que je ressens. J'aurais bien aimé rencontrer une femme comme vous à mon époque, non pas intelligente, mais consciente, une conscience chirurgicale.

Je me suis toujours demandé comment vous faisiez pour vous souvenir des évènements de votre jeune enfance? Moi, ce que j'ai fait à l'été de mes sept ans je ne m'en souviens plus et je viens d'avoir 20 ans! Je me demande donc sans vouloir vous offusquer si votre auto-biographie devait être vue comme une auto-fiction? Et pourquoi diable avoir cette volonté de tout dire?

Pourriez-vous me rappeler le nom de votre jeune admiratrice qui venait vous rejoindre dans votre chambre et à laquelle vous ne faisiez pas qu'enseigner? Je crois que son nom commençait par un S... Je ne sais plus.

Un Ignare


Bonjour à vous, que je n'ose appeler ignare,

Je vous souhaite, tout d'abord, un grand succès dans vos études universitaires... Dans quel domaine étudiez-vous? Littérature? Philosophie? Je vous dirais de regarder un peu partout autour de vous et de croquer le moment présent dans ces années merveilleuses d'étude et de rencontres. Imaginez! Tant de personnes avides d'apprendre réunies dans un même endroit... Vous dites que vous auriez aimé me rencontrer... Ouvrez l'œil! Bien que nous soyons tous uniques (et il faut dire que je peux avoir tout un caractère), je ne suis pas la seule de mon genre. J'ai rencontré dans les dernières décennies de nombreuses filles et femmes me disant combien elles se reconnaissaient en moi... Et combien elles rêvaient de rencontrer l'homme avec qui elles allaient pouvoir être elles-mêmes et discuter inlassablement... Autrement dit, il y a peut-être une Simone quelque part, qui attend, comme j'ai attendu, de trouver quelqu'un avec qui s'engager, se révéler et se métamorphoser.

Vous me demandez comment je fais pour me souvenir des petits événements de mon enfance... Je dois vous dire que si j'ai un mérite, ce n'est pas celui d'avoir une mémoire encyclopédique. Mon mérite est d'avoir pris le temps de noter ma vie. Le journal intime fut partie prenante de ma vie et de mon développement personnel. Depuis que je suis toute petite, j'adore écrire ; j'écrivais des histoires, des petits essais et, bien entendu, je témoignais de ma vie dans ses moindres replis. Question de me comprendre, avec mes paradoxes et mes contradictions, j'avais besoin de m'observer, de prendre mes distances avec moi-même et mon existence. Rien de mieux pour ce faire que d'écrire tout ce qui passe par la tête et tout ce qui se passe dans la vie. Et à 40 ans, il n'est point pénible de remonter le long du cours sinueux de la vie.

N'aviez-vous pas de journal intime, pour noter vos états d'âme? Comment faites-vous, aujourd'hui, pour mesurer le chemin parcouru depuis votre enfance? Comment prenez-vous la mesure de votre dépassement? Ou de votre destruction?

Bon. Vous ne m'avez pas écrit pour que je vous sermonne. J'en profite pour vous dire qu'il n'est pas trop tard, si tel n'est pas déjà le cas, pour tenir un cahier avec vos réflexions. Je vous promets que vous apprécierez, dans quelques années, de vous relire avec ce succulent mélange de surprise et de déjà vu. Nous n'avons que peu de chances de nous observer de loin, englués que nous sommes dans notre petite personne. 

Dites-vous que si vous ne conservez pas de traces écrites de votre vie, vous allez vous dire à 40 ans que vous ne vous souvenez plus de vos années d'université. Et à 60 de votre jeune quarantaine. Et vous allez mourir avec une dizaine de souvenir secs et isolés. Il serait dommage de perdre encore plus de morceaux de votre existence non? 

Beaucoup pensent que les photographies font le travail et qu'elles remplacent avantageusement les mots, puisqu'elles reproduisent le réel sans le trafiquer... Je vous dis qu'au contraire, rien n'est plus trompeur qu'une ancienne photographie: si l'image est bel et bien fidèle à la réalité matérielle, elle ne rend compte en rien de l'intimité profonde des gens qu'elle représente.

Écrivez-vous, écrivez la vie, notez, griffonnez, et, qui sait, peut-être qu'une jeune fille avide de vivre vous verra et sera intriguée? 

Au plaisir d'avoir de vos nouvelles à nouveau et veuillez m'excuser pour le délai de la réponse... Je me fais vieille vous savez et je reçois encore une correspondance abondante. 

Sartre vous fait dire : «Lui as-tu dis de noter ses idées? Les idées sont aussi importantes que les états d'âme.» C'est bien lui, ça. À moitié aveugle et il donne encore des conseils... Allez, 

Simone de Beauvoir


Rebonjour Simone,

Les mois ont passé depuis notre dernière correspondance. Je ne pouvais m'empêcher de vous réécrire après être tombé, par un pur hasard, sur votre dernière lettre. Je réalise, sur le tard, que j'aurais dû vous réécrire plus tôt.

Pour vous donner un peu de mes nouvelles, je progresse péniblement dans mes études en philosophie. La rigueur nécessitée par la pensée philosophique me rend nostalgique de la liberté littéraire, quoique toute création littéraire doive sûrement requérir autant de travail qu'une réflexion philosophique.

Je remarque que nos parcours évoluent de manière très différente, malgré plusieurs points communs. En effet, mes réflexions m'amènent de plus en plus à délaisser le mouvement frénétique du monde. Je tends vers l'indifférence et l'élitisme, tandis que vos réflexions vous ont plutôt poussée à vous investir socialement. Peut-être finirais-je un jour par réaliser que l'action et l'écriture peuvent changer quelque chose, mais pour l'instant je pratique obsessivement la contemplation? Ne le dite pas à Sartre! L'idée d'un autre intellectuel contemplatif le mettrait sûrement dans tous ses états.

Mais vous, Simone, que pensez-vous de cette paresseuse inaction, de ce manque d'engagement flagrant qui ne m'affligent même plus? Votre jeunesse passée, vos combats idéologiques dogmatiques critiqués, avez-vous par la suite, vous aussi, souffert de moments de doute face à l'impact réel de la lutte pour vos convictions? Vous avez voulu changer le regard que l'on portait sur les femmes, même le regard qu'elles portaient sur elles-mêmes; si vous voulez mon avis, mais vous étiez aussi une philosophe, n'avez-vous pas «flirté» avec la réflexion pour la réflexion?

Vous seriez cependant heureuse de savoir que j'ai mis en pratique vos conseils. J'ai en effet un journal intime depuis environ un an, et j'avoue sans peine qu'il s'agit d'une des initiatives les plus constructives que j'ai pu avoir depuis longtemps mais, comme je le dis, il est intime et les notes de ce dernier ne transpirent pas dans l'espace public encore. Quoique je tende à suivre Sartre, les idées sont plus nombreuses que les états d'âme.
Toujours dans l'espoir de croiser une de vos émules, je vous dis merci à l'avance.

Bernard l'ignare.



Monsieur Bernard,

Il me fait plaisir de recevoir de vos nouvelles en cette année 1976! Je suis contente de voir que votre journal intime est utile et constructif et nul besoin de le rendre public... à moins que, devenu célèbre, les bonnes et mauvaises langues se mettent à raconter tout et n'importe quoi sur vous. Peut-être qu'alors, ressentirez-vous le besoin de faire le point publiquement. Mais chaque chose en son temps!

Vous me semblez bien jeune pour décider du cours définitif de votre vie. Vous dites vous détourner de l'action pour vous perdre dans la contemplation. Cela n'est-il pas qu'une phase salutaire? Vu d'ici, votre monde semble plus frénétique et déprimant que dans l'époque où je suis. Je crois que vous ressentez le besoin de faire le point, hors du bruit mondain. Cela est nécessaire. D'ailleurs, qui a dit que Sartre trouvait ses idées dans les cafés bondés?

Cela dit, ne vous méprenez pas. Il nous aura fallu du temps et une guerre horrible pour comprendre qu'il fallait nous engager. Dans nos années universitaires, Sartre et moi étions à peine au courant de l'actualité. Nous regardions la vie politique en spectateurs indifférents... jusqu'à ce que la politique nous rattrape et nous assène un bon coup (la deuxième guerre mondiale y a contribué, vous pouvez vous en douter). Notre philosophie nous poussait à l'engagement et nous nous sommes progressivement engagés. Mais il n'y a que quelques années seulement que je m'implique aussi intensément. Et je suis une femme d'âge bien mûr maintenant. Vous avez donc le temps de vous y mettre. Chaque chose en son temps!

Je vous en conjure, ne portez pas de jugement définitif sur votre personnalité, qui n'en est encore qu'à la découverte d'elle-même. Néanmoins, n'oubliez pas que votre vie ne sera, au total, que la somme de vos actions et non la somme de vos rêveries. Cela dit, la rêverie est souvent le déclencheur de l'idée qui mène à l'action... Mais comme pour le journal, vous engager dans une ou deux causes qui vous tiennent à coeur ne peut qu'être positif à mon avis. Rien de mieux, par ailleurs, qu'une rencontre de la Gauche prolétarienne pour rencontrer de charmantes jeunes filles qui ont soif d'idéal et le coeur bourré d'espoir. Bon. J'imagine que vous pourrez trouver un équivalent de la Gauche prolétarienne (pour les charmantes jeunes filles, s'entend) à votre époque... J'ai ouï dire que la gauche n'a plus la cote... quel recul!

Sartre vous salue et est content de savoir, même si votre philosophie est pour l'instant contemplative, que votre journal est aussi un terreau pour vos idées. Au fait, sachez que la discipline intellectuelle exigée par les études de philosophie (c'est aussi ma formation principale) est très pertinente pour une future carrière d'écrivain. Non seulement pour que vos livres soient riches d'idées mais aussi parce que tout l'art de la littérature est de dissimuler la rigueur du travail méthodique sous des abords de liberté créatrice. Je vous laisse méditer là-dessus et je serai heureuse de recevoir à nouveau de vos nouvelles, dans quelques mois ou quelques années. D'ailleurs, pour ma part, vos deux lettres sont arrivées à environ 2 mois d'intervalle. Mais cela relève de la technique et ne saurait que vous ennuyer.

Salutations cordiales,

Simone de Beauvoir