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Simone de Beauvoir

     
   

Petit coucou au castor!

    Bon, tout d'abord je me présente!

Je m'appelle Célia, j'ai 22 ans et je viens de commencer des études de lettres à la Sorbonne... ce n'est sûrement pas assez pour me connaître parfaitement, moi qui ai déjà tant de mal à me connaître moi-même mais je ne voudrais pas vous embêter... J'ai quelques conseils à vous demander, pour le plaisir de vous écrire tout d'abord; je me suis souvent rêvée vous parlant de vive voix et maintenant je ne trouve pas les mots! Commençons par le commencement, je vais essayer de ne pas être trop longue, mais j'ai besoin de saisir cette chance de vous écrire. Enfin… 

Tout d'abord et je m'en excuse par avance, je vous ai connue, ou entrevue, à travers Sartre ou plutôt, pour préciser mon idée j'ai eu envie de vous connaître, de vous lire car on évoque rarement votre nom sans le sien et vice-versa... mais croyez-le bien cela ne m'empêche pas de vous distinguer l'un de l'autre même si les fils de vie qui vous ont construits l'un et l'autre sont intimement liés, et ce me semble, nécessaires. J'espère ne pas exprimer trop mal ma pensée mais je perds mes moyens. Excusez. Si je vous parle de Sartre c'est qu'il est venu malgré lui donner le dernier coup fatal à une vocation d'écrivain qui me hante, me ronge... J'avais déjà entendu ce nom qui sonnait de façon agréable à mon oreille mais sans plus... et puis, quand j'ai préparé les épreuves anticipées de français nous avons commencé l'autobiographique par les mots de Sartre. 

J'avais une professeure passionnée et passionnante, à peine eut-elle commencé son cours que je me trouvais en apnée, le visage en feu et les larmes aux yeux devant une telle beauté d'écriture. La foudre venait de me tomber dessus. J'aimais. Le petit garçon rejeté, l'antihéros du jardin du Luxembourg, c'était moi. Je revivais mes petites années d'enfance avec souffrance. Je m'appropriais chacun de ses mots. Comme je l'ai fait avec vous cette année avec vos «mémoires d'une jeune vie rangée» qui me font frémir de bonheur, de plaisir, de choses que je ne sais expliquer tant elles me paraissent fabuleuses mais opaques comme faisant partie de moi et tout en m'échappant sadiquement et de façon véhémente. Un peu comme si j'étais un mélange malhabile de Sartre et de vous, le talent en moi, les années aussi, mais sachez que mon admiration est sincère et je ne vous le répéterai jamais assez. En fait, je ressens une gêne de vous dire cela car je n'ose avoir la prétention de me comparer à vous, n'ayez crainte, je n'en ai que le désir, le rêve. 

Je suis rêveuse (trop) et je suis passionnée (trop, trop, trop, beaucoup trop!). Je souffre forcément plus et paradoxalement je ne voudrais pas changer. Je reprends: mon père est peintre, depuis ma naissance je baigne dans les pinceaux, l'art, le Beau... je ne marchais pas que je dessinais (bon c'est sûr, ce n'était pas fabuleux!). Mais, quand j'ai su écrire, j'ai cessé de dessiner: j'avais trouvé les mots, mes propres instruments, mes pinceaux, mes couleurs, les témoins de mes émotions. Je n'ai plus rien envisagé à partir de ce jour sans un carnet et un stylo. Cela me fait penser à une de vos phrases «... que de tiédeur dans mes fièvres; je ne concevais pas de vivre sans écrire: il ne vivait que pour écrire»... J'espère ne pas l'avoir trop mal citée... 

Tout ça pour vous dire que j'adorerais écrire mais je me sens lâche et sûrement pas capable. J'en rêve sans vraiment y croire. Je me l'interdis. Comment passer après vous, après Sartre. Je ne sais pour l'instant qu'écrire pour moi, en parlant de moi très égoïstement. Quand on se cherche en vain et que l'on croit se trouver il est difficile de se laisser fuir… J'ai eu une scolarité quelque peu originale, j'ai eu des problèmes de santé graves qui m'ont fait arrêter 4 ans ma scolarité, je n'ai pas fait de seconde et seulement un bout de ma première (4 mois), puis j'ai réussi après avoir passé un concours à réintégrer un lycée pour y passer mon bac. 

Je suis têtue et volontaire, je tombe toujours pour me relever... les gens qui m'abattent me font pleurer mais ces larmes se transforment en hargne, fragile certes car je le suis mais je tiens... Cette année a fait s'écrouler toutes mes illusions, mon insouciance. Je croyais en cette année de terminale pour me faire des amis, vivre les années que la vie m'avait volées. On m'a détestée pour mon âge, mon application, ma fragilité, ma motivation. Les jeunes sont féroces entre eux et il n'y a pas de place pour la différence. Je suis timide et discrète, on m'atteint comme l'on veut. Je suis de la guimauve, une guimauve persistante… Mais une guimauve très calme et lâche face aux conflits. Ce baccalauréat que j'ai eu en juillet ce fut de l'or, une victoire sur beaucoup de choses. 

J'ai remué ciel et terre pour entrer à la Sorbonne, refusant la prépa (peut-être à tort). Parcours du combattant car je viens du sud! Cette année j'y suis, j'ai en mains les éléments pour faire ce que je veux (enfin ce que je crois me rapprocher de ce que je veux): Paris, la Sorbonne, les visites au cimetière Montparnasse, les lettres laissées à Sartre... C'est dur d'être loin de chez soi je savais que cela le serait mais je pensais trouver quelque chose qui me corresponde plus et j'en viens, enfin (désolée pour vous et merci de votre patience), à ce que je voulais vous demander: je m'ennuie à mourir en cours, cet ennui me ronge, je suis «spleeneuse» (pardonnez l'expression), un peu comme si cet éloignement des gens qui me sont chers me tuait. 

En littérature, là où je me dois absolument de réussir pour valider mon année j'ai des résultats catastrophiques (j'ai de gros problèmes de méthodologie, tout me parait être un carcan!) alors que je m'ennuie en cours et que je voudrais que la professeure aille plus vite. Elle est tout sauf motivante et se fiche du travail que l'on peut faire à la maison. Elle ne pique pas ma curiosité. Moins elle a de copies à corriger mieux c'est! J'ai peur d'échouer et je suis profondément découragée, je me sens frappée dans mon point fort. En fait, j'ai toujours eu des professeurs de lettres passionnants et là cette prof' m'ennuie, ou plutôt elle m'indiffère. Heureusement, elle ne me parlera jamais de vous et de Sartre car je crois qu'elle serait capable de me laisser encore de marbre! 

Cela doit vous paraître un problème plutôt minime mais cela représente tellement pour moi et je suis en proie à tellement de questions! J'ai peur de m'être trompée: en même temps je suis consciente qu'il me faut m'adapter à tout car tout est nouveau pour moi cette année et cela serait stupide d'arrêter en cours d'année, peut-être qu'une première année de licence c'est trop peu pour prendre de telle décision moi qui ai lutté pour cette place! En même temps face à autant d'étudiants brillants chacun en quête de se trouver une place et de briller, je ne sais comment façonner la mienne! Le seul moment qui légitime tous les sacrifices faits c'est quand je flâne dans la bibliothèque de la Sorbonne que vous avez connue...

Conseillez-moi s'il vous plait, j'ai tant besoin d'un avis! Croyez-vous que je me sois trompée? Ai-je emprunté la bonne voie? Croyez-vous que cela vaille le coup que je m'accroche? Ma ténacité est sans voix et ne trouve pas de réponse cette fois-ci, pour la première fois de ma vie je ne sais si j'ai la force de me relever, alors que je suis tout à fait consciente que le bac n'était en rien une finalité et que le vrai commencement c'est aujourd'hui, cette année… 

Je n'ai aucune confiance en moi et je n'arrive pas à me trouver de valeur, de raison de continuer… La seule certitude que j'aie c'est que l'écriture m'est indispensable et que c'est elle qui a motivé toutes mes démarches, tous mes choix. J'ai la faiblesse d'être quelqu'un qui aspire à l'absolu (je crois que vous connaissez cela!). Pensez-vous ma raison suffisante? Il y a tellement de gens sur terre qui ont plus de talent que moi, qui sont plus brillants, etc. et sûrement ce qui me manque, contrairement à vous, c'est que je n'ai pas rencontré ce «double avec qui toujours tout partager». Sartre vous a poussée à écrire (sans doute l'auriez-vous fait sans lui?), moi je suis seule et sans foi, même si vous dites que dans toute larme il y a de l'espoir… J'espère ne pas vous avoir ennuyée et que vous me répondrez. Soyez franche comme vous savez si bien l'être, ne me ménagez pas, dites-moi le fond de votre pensée…

Bien à vous,

Célia, une lectrice fidèle du «beaver»

Désolée, j'ai mis le «talent en moi» au lieu du «talent en mois»...je pense que vous l'aurez logiquement compris...

Bien à vous,

Célia


Chère Célia,

Il me semble que vous n'aurez pas de mal à noircir des tonnes de papier, du moins les mots affluent-ils comme marée montante. D'abord, j'ose vous donner un conseil: relisez, triez, raturez, choisissez les mots, triez à nouveau, relisez, réécrivez les passages, relisez-vous encore, biffez, ordonnez différemment… Quand cela sera fait, recommencez!

À ce que je sache, personne n'écrit le roman du siècle du premier jet. Si vous saviez combien de versions de mes romans furent jetées! Le métier d'écrivain est un travail, l'auteur n'est pas un robinet qu'il suffit d'ouvrir, mais les phrases sont comme la fleur de sel que seules la combinaison du temps, du soleil et de la dextérité permettent de produire et de récolter.

Cela étant dit, je ne crois pas possible d'être trop passionnée. Cela est tout à votre honneur, cultivez votre passion. Par ailleurs, le rêve est la seule façon de changer le monde; nos rêves sont des avenirs possibles parmi lesquels nous devons collectivement choisir. Une vie sans rêve est aussi terne qu'un jour de grisaille où le ciel nous crache ses postillons avec indifférence.

Une guimauve persistante: lol. Ce mot doit être un néologisme de votre époque, car j'ai beau fouiner dans les dictionnaires de ma chambre, «lol» n'existe pas.

Pour le principal conseil que vous me demandez, je ne puis malheureusement choisir à votre place. Vous seule savez si le feu de votre passion brûle suffisamment pour persister dans le chemin que vous avez laborieusement atteint. Des petits chemins de traverses qui laissaient présager le grand chemin de la Sorbonne, vous êtes maintenant sortie. Vous voilà là où vous avez tant rêvé d'arriver, et vous êtes déçue. Vos rêves étaient plus beaux que la réalité qui se présente à vous. Mais est-ce bien la réalité qui n'est pas belle ou le regard que vous posez dessus? Il se peut que vous soyez tombée sur un professeur qui ne fait qu'éteindre votre passion; dans ce cas, persistez, ne laissez pas un professeur déterminer le cours de votre existence. Il se peut aussi que votre passion pour la littérature ne soit pas aussi vive que vous l'auriez cru; dans ce cas, persistez… au moins encore un an. Donnez-vous une chance de confirmer ou d'infirmer votre sentiment. Il se peut tout de même que votre voie ne soit pas celle-là. Encore autre chose, ne cherchez pas à écrire pour devenir un écrivain. Contentez-vous de faire ce qui vous plaît de votre mieux. Vous savez, je n'ai pas connu le succès instantanément. Des années de découragement, de pleurs, de labeur se trouvent derrière ce que je pourrais appeler mon oeuvre. Sartre était là, non pour porter un coup fatal (ce qui aurait tué ma carrière), mais pour m'encourager à continuer. J'avoue que lorsque quelqu'un croit réellement en nous, ça donne la force de persister.

Et ne vous découragez pas trop, il n'y a pas de mal à avoir des résultats catastrophiques dans quelques cours… L'ancienne professeure que je suis n'a jamais jugé le talent réel de ses élèves sur la base des résultats obtenus aux épreuves. Mes critères subjectifs sont les suivants: originalité, engagement, travail, fougue et patience.

Bonne continuation,

Simone de Beauvoir


Je viens de trouver votre réponse... Merci d'avoir eu la patience de me lire et surtout de m'avoir répondu... C'est vrai que je suis du genre à «noircir» les pages (rires): c'est pathologique! Je crois que vous me comprenez parfaitement.

Une dernière chose avant de vous laisser: vous avez doublement eu de la chance: premièrement vous avez eu quelqu'un pour vous encourager mais, par-dessus tout, ce quelqu'un c'était Sartre!... Combien je vous envie, mais combien aussi je suis heureuse de lire et relire vos livres...

J'étais au lycée Henri IV cet après-midi, ils avaient accroché de grands panneaux avec des citations de Sartre et de Nizan: il ne manquait que vous pour que mon bonheur soit total!

Encore merci de votre réponse.

À bientôt.

Sincèrement vôtre,

Célia